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ralions sur la France. Elle reçut de lui son développement le plus complet dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, de 1821. Débarrassée des digressions qui l’interrompent et des corollaires qui la prolongent, elle peut se réduire aux quelques propositions que voici. Pourquoi dans cet univers tant de souffrances ? Pourquoi la maladie ? Pourquoi la mort? Le mal physique n’a pu entrer dans le monde que par la faute de l’homme et à titre d’expiation. Mais si la souffrance est une expiation, comment se fait-il qu'elle soit répartie d’une manière si peu équitable ? Pourquoi les méchants sont-ils dans le bonheur, tandis que les justes sont éprouvés ? Pourquoi les innocents sont-ils punis pour les coupables? II ÿ a là un scandale pour la raison humaine. Joseph de Maistre sent toute la force de l'argument. Il y répond d’abord que le juste n’est pas puni comme juste, mais qu'il est puni comme homme, tout homme étant criminel, puisqu'il porte sa part du péché originel. De plus, — et comme c’est ici le vif de la théorie, il convient de le laisser parler lui-même, — «le juste, en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais aussi pour le coupable, par voie de réversibilité ». De là la nécessité du sacrifice. « De tout temps l'homme a cru qu'il vivait sous la main d’une puissance irritée, et que cette puissance ne pouvait être apaisée qué par des sacrifices. Le -Ciel, irrité contre la chair et le sang, ne pouvait être apaisé que par le sang. » La guerre, fléau de l'humanité, est une des formes du sacrifice, et c’est pour cela qu’elle est divine. « La terre entière, continuellement imbibée de sang, n’est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à là. consommation des choses, jusqu’à l'extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort. »
Joseph de Maistre était personnellement le plus aimable des hommes. A le lire, on le prendrait parfois pour un énergumène. Nous savons très exactement par un chapitre de
Stello, quel effet ces théories produisirent sur Alfred de
Vigny. Elles lui firent horreur. Après avoir cité du philosophe quelques-unes des maximes les plus caractéristiques, il éclate en apostrophes indignées contre cet esprit sombre, cet esprit falsificateur, cet esprit obstiné, impitoyable, audacieux et subtil, armé, comme le sphinx, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents de sophismes métaphysiques et énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d’oracles-nébuleux et foudroyants.» Il termine enle traitant, ou peu s’en faut, de «bête carnassière ». Non seulement la démonstration instituée dans les Soirées de Saint-Pétersbourg ne l’avait pas convaincu, mais, comme il arrive souvent en pareil cas, elle avait irrité chez lui l'esprit de contradiction, et l’avait déterminé à conclure tout au rebours. L'idée de l’iniquité de la justice divine s’incrusta dans son esprit, et pendant les années qui suivirent 1821,
élle devint pour. lui une véritable obsession. Elle lui était
présente, quand il écrivait, dans la Prison, l'histoire du captif au masque de fer : il voyait dans ce malheureux, retranché du monde, privé des joies communes de la vie, ° sans avoir pour cela commis ‘aucun crime, un vivant argument contre la Providence :
Oui, regardez-moi bien, et puis dites après Qu'un Dieu de l’innocent défend les intérêts.
On la retrouve, cette idée, au centre de ce beau poème du Déluge, où la richesse des développements pittoresques l’offusque par moments, mais ne la fait pas oublier
Tiens toujours tes regards plus haut que sur la terre ;
La mort de l’Innocence est pour l’homme un mystère : Ne t’en étonne pas, n’y porte pas tes yeux ;
La pitié du mortel n’est pas celle des Cieux.
Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine ;
Qui créa sans amour fera périr sans haine.
Ainsi parle l’Ange, père d’'Emmanuel, qui prophétise à son fils la catastrophe imminente. Mais cette apologie de la conduite divine, si elle est dans le caractère du person-
nage, elle n’est pas dans la pensée du poète : on sent
d’un bout à l’autre de la pièce, qu'il est avec celui qui souffre contre celui qui fait souffrir.
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L’injustice de Dieu, tel est donc le premier grief allégué par Vigny contre la divinité. Il en a contre elle encore un autre, qui est le corollaire du premier. Il pardonnerait à la Providence d’avoir condamné l’homme à souffrir, d’épargner le coupable et de frapper le juste, si du moins elle nous faisait savoir pourquoi elle agit ainsi. Non moins que l’iniquité, c’est le mystère dont elle s’enveloppe qui indigne Alfred de Vigny. Il est revenu sur ce point, dans son Journal, à plusieurs reprises, avec des expressions concises et énergiques qui rappellent la manière de Pascal.
Voici la vie humaine.
Je me figure une foule d'hommes, de femmes et d’enfants, saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillent emprisonnés. Ils s’accoutument à leur prison et s’y font de petits jardins. Peu à peu ils s’aperçoivent qu’on les enlève les uns après les autres, pour toujours. Ils ne savent ni pourquoi ils sont en
pour savoir l’histoire de leur procès, et il y en a qui en
prison, ni où on les conduit après, et ils savent qu'ils ne le sauront jamais. D Cependant il y en a parmi eux qui ne cessent de se quereller
inventent les pièces ; d’autres qui racontent ce qu'ils deviennent après la prison, sans le savoir.
Ne sont-ils pas fous ?
Il est certain que le maître de la prison, le gouverneur, nous eût fait savoir, s’il l’eût voulu, et notre procès et notre
arrêt.
Il ne l’a pas voulu. En présence de ce silence inexorable, de cette «inertie de Dieu», quelle attitude prendra le penseur ? Il y en a plusieurs possibles, auxquelles s’est arrêté successivement l'esprit de Vigny, ou plutôt, — car la chronologie du Journal est, pour les premières années tout au moins, fort incertaine, — entre lesquelles il a flotté. L'une, c’est la résignation : ou bien la résignation morne issue de la certitude que, quoi qu’on fasse, on n'échappe pas à son sort :
Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel, est la sagesse même ;
— ou bien une résignation attendrie par un sentiment de reconnaissance envers cette divinité qui, en même temps
qu’elle nous envoie la souffrance, nous envoie aussi la
joie :
Que Dieu est bon! quel geôlier adorable, qui sème tant de fleurs qu’il y en a dans le préau de notre prison. Ilyena (le croirait-on ?) à qui la prison devient si chère qu’ils craignent d’en être délivrés!
L'autre attitude, c’est la révolte, qui comporte, elle
aussi, ses modes et ses degrés : ou bien la révolte froide et dissimulée :
La terre est révoltée des injustices de la création ; elle dissimule par frayeur de l’éternité ; mais elle s’indigne en : secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, fils d’Oïlée, le monde l’adopte et l'aime ; tel est Satan, tels sont Oreste et Don Juan. Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l’admiration et l’amour secret des hommes.
— Ou bien la révolte ouverte et violente :
Si tel malheur auquel je pense m’arrivait, j'irais mettre e feu dans une église pour me venger de Dieu.
L'homme citant Dieu à son tribunal, l’homme condamnant et punissant Dieu, tel est le renversement des rôles auquel s’est complu l'imagination d’Alfred de Vigny. De là les étranges canevas de poèmes que l’on a retrouvés dans ses papiers :
ELÉVATION. — Dieu voit avec orgueil un jeune homme illustre sur la terre.
Or ce jeune homme était très malheureux et se tua avec une épée.
Lorsque son âme parut devant Dieu, Dieu lui dit: « Qu'’astu fait? pourquoi as-tu détruit ton Corps?»
L'âme répondit :
«C'est pour t’affliger et te punir. Car pourquoi m’avezvous créé malheureux ? Et Pourquoi avez-vous créé le mal de l’âme, le péché, et le mal du Corps, la souffrance ? Fallaitil vous donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs ?
Ou encore :
LE JUGEMENT DERNIER. — Ce sera ce jour-là que Dieu
viendra, se JUSTIFIER devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et la mort de linnocence, etc. /
En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Eternel, le Créateur, sera jugé par les générations rendues à la vie. |
«J'ai dans la tête une ligne droite, a dit quelque part Alfred de Vigny ; une fois que j'ai lancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle le suit jusqu’au bout malgré . moi... » Il y eut pourtant un arrêt dans les déductions de cette implacable logique qui l’entraînait à l’incrédulité Un arrêt, et même un retour en arrière, Le 20 décembre 1837, après une crise qui dura à peine quelques heures, sa mère, — cette mère qu’il adorait, — mourut. Il était à son chevet au moment où elle rendit le dernier soupir. À ce moment, il se trouva, sans savoir qui l’avait soulevé, à genoux près de son lit. Il sentit Dieu dans son cœur. Il pria. Le 22 décembre, «après avoir prié sur le cercueil de sa pauvre mère », il écrivait dans son Journal :
Mon Dieu! mon Dieu! avez-vous daigné connaître mon cœur et ma vie ? mon Dieu ! m'avez-vous éprouvé à dessein ? Aviez-vous réservé la fin de ma pauvre et noble mère comme un spectacle pour me rendre à vous plus entièrement ?
Et le 26:
Aurai-je la force de l'écrire? Encore cela, Ô mon Dieu afin que, si j'ai le malheur de vivre et de vieillir, la faiblesse humaine ne me fasse jamais oublier cette nuit fatale et sombre, mais où quelques signes consolants et divins me sont apparus |
Mon Dieu ! je me jette à genoux, à présent, je parle à vos
age arte mener
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pieds,je m’abreuve de ma douleur,je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d’elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère.
Puis, après avoir pieusement récapitulé tous les détails de cette agonie et de cette mort, dont il ne pouvait distraire sa pensée, il s’écriait :
Avez-vous reçu dans votre sein cette âme vertueuse, Ô mon Dieu? Soutenez-moi dans cet espoir, que ce ne soit pas un passager désir, qu’il devienne une foi fervente...
.… Donnez-moi, Ô mon Dieu ! la certitude qu’elle m’entend et qu’elle sait ma douleur ; qu’elle est dans le repos bienheureux des anges, et que par vous, à sa prière, je puis être pardonné de mes fautes.
Cette nuit du-20 décembre 1837 fut pour Vigny, toutes proportions gardées, ce qu'avait été pour Pascal la nuit fameuse du 23 novembre 1654. Lui aussi, il eut son illumination. Elle fut vive, mais elle fut courte. Le cœur s’accoutuma à sa blessure. La foi implorée dans le premier déchirement n’y descendit pas.,Le sentiment se tut, et la raison, la raison raisonnante, l’inflexible raison du logicien reprit son empire. Un jour, — quel jour ? on n’en saurait donner la date, mais il semble bien qu'il ne tarda guère, — Vigny renoua, au point même où il s'était rompu, le fil de ses pensées. Ses deux éternels griefs contre Dieu, l’injuste répartition des souffrances ici-bas et l'ignorance où nous sommes tenus de notre destinée, reparurent dans ses méditations et en redevinrent le sujet habituel. Il les fit reprendre par le Christ en agonie au Jardin des Olives :
Mal et doute ? En un mot je puis les mettre en poudre. Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre De les avoir permis...
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Par la bouche du Fils, il adjura solennellement le Père dé laisser tomber d’en haut la parole qui devait éclairer le genre humain.
Tout sera révélé dès que l’homme saura De quels lieux il arrive et dans quels il ira.
Et, vingt ans plus tard, le 2 avril 1862, n’ayant pas entendu en son cœur de réponse à l'interrogation qu’il avait si pathétiquement posée, il écrivit les sept vers de la strophe du Silence, qui sont le dernier mot de son œuvre
sur les rapports de la création et du Créateur, et qui
définissent l'attitude qu'il jugeait désormais légitime d'observer à l'égard de Dieu :
S’il est vrai qu'au Jardin sacré des Ecritures Le Fils de l’homme ait dit ce qu’on voit rapporté ; Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l’absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.
Vigny n’est pas un athée; c’est un libre-penseur. C’est en libre-penseur qu'il juge le Christianisme, ses dogmes, son rôle historique et son action sociale. Il admire profondé-
ment la personne du Christ. « L’humanité, dit-il, devrait
tomber à genoux devant cette histoire, parce que le sacrifice est Ce qu'il y a de plus beau au monde, et qu’un Dieu né sur la crèche et mort sur la croix dépasse les bornes des
plus grands sacrifices. » Mais il refuse son adhésion aux
articles de la foi chrétienne. Il nie de toutes ses forces,
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en particulier, l’existence d’un enfer, « ayant trop d'estime pour Dieu pour craindre le diable ». Il a rêvé longtemps d’un poème qui aurait fait suite à Eloa ; il y aurait montré «Satan sauvé », la réconciliation du bien et du mal, du démon et de Dieu. Il regarde les croyances qu’on lui a inculquées dans sa jeunesse comme autant de belles légendes, et le catholicisme comme une forme religieuse déjà morte, en dépit des efforts tentés pour lui insuffler une vie artificielle.
Les chefs des partis politiques prennent aujourd’hui le Catholicisme comme un mot d’ordre et un drapeau ; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur vie? — Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille, et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie ; mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l’église qu'ils décorent? — Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats généreux celle d’un client pauvre et délaissé ; leurs écrits et leurs paroles aiment à s’empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment à s’ornér de dorures gothiques, leur travail entier se plaît à faire serpenter autour de la croix le labÿrinthe habile de leurs arguments ; mais il est rare que cette croix soit à leur côté dans la solitude. — Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu.
I ne triomphe pas, d'ailleurs, de ce déclin, qu'il constate, des croyances religieuses, car il sait qu’à leur place s’est introduit dans la société moderne l'amour du bien-être et du luxe, et l’égoïsme qui « a tout submergé ». Il le considère comme nécessaire et irrémédiable : « Notre siècle sent qu’il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. » Mais au fond du cœur il s’en afflige, parce que dans
le naufrage des croyances, il voit le naufrage de la morale. Il conçoit bien pour son usage personnel et pour l'usage des gens de son espèce, une morale laïque, indépendante, une morale sans obligation ni sanction, une morale qui enseignerait à « faire le bien sans rien espérer ni craindre ». Mais ce qui convient au philosophe et au sage ne convient pas à la foule. C’est ce qu’il explique tout au long dans ce roman de Daphné qui n’a été connu longtemps que par quelques allusions ambiguës du Journal d’un Poëte, et qui a été mis au jour, il y a seulement quelques années, comme un rare trésor dont la valeur dépasse encore ce que les admirateurs du poète en avaient soupçonné,
Daphné, comme on sait, n’est pas ici le nom d’une héroïne mythologique; c’est celui d’un faubourg d’Antioche d’où le rhéteur Libanius, un des derniers dépositaires de la sagesse antique, et ses disciples Jean Chrysostome et Basile de Césarée, bien éloignés encore de se faire chrétiens, suivent avec intérêt les efforts persévérants de l’empereur Julien — Julien l’Apostat — pour rendre quelque vie au paganisme expirant. En deux années il a «remis en honneur les anciennes mœurs de la République sévère, le culte de Dieu et l’autorité suprême de la philosophie exercée par des âmes choisies et appelées autour du trône du monde »; en deux années, il a presque anéanti le culte chrétien : il s’en vante, et les disciples de Libanius l’en admirent. Mais à leur grande stupeur, leur maître leur déclare qu’il a « mal fait ». Contre cette condamnation, Julien proteste : il n'y,a pas d’intentions plus nobles que les siennes ; il veut sauver les hommes, préserver le monde de l'ignorance qui détruit, en perpétuant la science qui conserve. La morale qu'il fait enseigner dans ses écoles est une morale aussi pure que celle des chrétiens. — Sans doute, lui répond Libanius: mais « les pures maximes, les institutions wer-
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tueuses, les lois prudentes ne se conservent pas si elles ne sont à l'abri d'un dogme religieux.» Les hommes nepeuvent comprendre les grandes vérités spirituelles sans le secours des symboles. Or les symboles du polythéisme sont usés : on ne les prend plus au sérieux, on n’y croit plus. Mais, avec eux, Ce qui va disparaitre, c’est le trésor de la sagesse, la sèvé de la terre, l’élixir de vie des hommes distillé lentement pour tous les peuples à venir ; en un mot, c’est la morale. Il n’y a qu’un moyen de sauver ce trésor de la morale, c’est de la confier à la garde d’une religion nouvelle ; et puisque les peuples civilisés ne sont plus capables de croire, il faut faire appel aux barbares, qui sont, eux, grossiers et ignorants, mais qui ont la simplicité du cœur Et comme Julien résiste et discute, Libanius, pour lui faire comprendre sa pensée, se sert d’une comparaison. Il montre à ses interlocuteurs une momie égyptienne enfermée dans une châsse de cristal.’
Regardez attentivement, dit-il, cette momie embaumée. Elle porte dans sa tête des trésors, et, dans sa poitrine, un rouleau dépapyrussurlequeltiendraient aisément,rassembliées et écrites èn caractères grecs, quelques brèves maximes qui peuvent exprimer tout ce qu'ont imaginé les hommes jusqu’à ce jour pour tâcher de se rendre meilleurs. Les couleurs vertes, rouges, dorées de la momie ñn’oft point pâli. Ses cheveux se sont conservés aussi blonds, aussi soyeux que durant la vie ; aucun des trésors d’Isis et d’Osiris, aucun sphinx azuré ne s’est perdu, pas une lettre du papyrus ne s’est effacée, grâce à cc cristal énorme qui couvre la momie dans toute son étendue. Ce cristal-est transparent, et, à travers les lueurs rougeâtres, argentées, violettes, que lui apportent les flambeaux et les astres, ét qui lui donnent l’aspect d’un lac merveilleux ou d’un ciel inconnu découvert dans l'ombre, on ne cesse d’apercevoir le visage immobile de la momie. Elle croise ses bras sur sa poitrine et
y garde en paix notre trésor, Sur ce cristal énorme sont gravés et peints des caractères sacrés qui, faisant adorer l'enveloppe, ont conservé le trésor des âges anciens. Les dogmes religieux, avec leurs célestes illusions, sont pareils à ce cristal. Ils conservent le peu de sages préceptes que les races se sont formés et se passent l’une à l’autre. Lorsque l’un de ces cristaux sacrés s’est brisé sous l’effort des siècles et les coups des révolutions des hommes, ou lorsque les caractères qu'il porte sont effacés et n’impriment plus de
crainte, alors le trésor public est en danger, et il faut qu’un
nouveau cristal serve à le voiler de ses emblèmes, et à éloigner les profanes par ses lueurs toutes nouvelles, plus sincèrement et chaudement révérées.
Or les Barbares dont nous parlons ont une crainte toute vraie, toute jeune et sans examen du nouveau dogme des chrétiens ; s’ils la conservent pure, ce dogme sera le seul, en vérité, qui puisse sauver le trésor du monde, et ce
sera là le cristal neuf orné de symboles nouveaux et
préservateurs.
Ce Libanius, rationaliste inconséquent, également incapable d'ajouter foi aux dogmes, et de concevoir la morale sans le support du dogme, il ressemble extraordinairement à Alfred de Vigny, On retrouve ici une de ces complications d'âme ou de pensée, de ces contrariétés ou de ces contradictions comme il y en a plus d’une dans ses idées et dans son caractère. À cette difficulté d’ordre logique vient s’en ajouter une autre, qui est d’ordre intime et sentimental. Vigny est gentilhomme. On sait quelle haute idée il se fait de la noblesse, — de sa noblesse. Il est le continuateur d’une race ; il est l’héritier d’une tradition, d’une tradition politique et d’une tradition religieuse.
Ses aïeux ont tous été, de père en fils, dévoués au roi légi-
time. Tous, de père en fils, ils ont vécu, ou, s'ils n’ont pas vécu, ils sont morts en chrétiens. La tradition politique est