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rompue. Elle l’a été dans ces trois journées de juillet où les princes — le vieux Charles X et, à son défaut, le duc d'Angoulême — ont laissé massacrer leur garde dans les rues de Paris, au lieu de se mettre à sa tête et de défendre leur couronne. « Race de Stuarts», a écrit dédaigneusement Vigny dans son Journal, le 29 juillet 1830. Dés lors, en politique, il n’a plus eu aucune attache de sentiment. Comme il dit, il n’a plus eu de cœur. Et il ajoutait : «Je ne suis pas fâché qu’on me l'ait Ôôté, il gênait ma tête. » Mais la tradition religieuse, elle, n’est pas interrompue. Elle a toujours un culte et des églises, et des rites auxquels, quand on est du monde de M. de Vigny, quand on ést de la race de M. de Vigny, quand on s'appelle M. de Vigny, on ne peut pas se soustraire. Si l’on est croyant, même un croyant distrait ou un demi-croyant, cela va tout seul. Mais si par malheur il n’a pas la foi, si «le christianisme est mort dans son cœur », que fera-t-il, ce gentilhomme? Va-t-il faillir à son nom, démentir ses ancêtres, renier sa race, gauchir, forligner ? Non. Il a réfléchi, longtemps à l'avance, sur l’attitude qu’il sied à un homme comme lui de prendre au moment suprême. Il sait comment il lui faut se comporter pour rendre à la fois ce qu'il doit à sa Conscience et ce qu'il doit à ceux dont il est descendu. Ici le cas est trop grave pour que je ne laisse pas la parole à Alfred de Vigny lui-même : « A sa mort, il regarde la croix avec respect, accomplit tous ses devoirs de chrétien | comme une formule, et meurt en silence, »
Quand on a fini d'exposer les idées d'Alfred de Vigny en matière de religion, il reste encore un point délicat à
traiter. On sait dans quels sentiments il a vécu. On sait dans quels sentiments il se préparait à mourir. Mais dans quels sentiments est-il mort? Car il peut arriver, et il
arrive souvent, que les opinions du lit de mort ne soient
pas identiques aux opinions de la vie. L'homme qui se sent déjà presque retranché du monde l’envisage avec d’autres yeux et sous un autre jour. Il convient ici de laisser parler d’abord les documents et les faits.
Vigny, dans les dernières années de sa vie, avait été l’objet d’un certain nombre de tentatives en vue d’obtenir son retour aux pratiques de la religion. Il en parle à plusieurs reprises dans sa correspondance de cette époque. A sa filleule, MT Lachaud, qui lui avait exprimé entre autres souhaïts, semble-t-il, celui de pouvoir bientôt saluer ce retour, il répondait en 1862: « Tous vos vœux me sont doux à entendre de votre bouche, parce qu'ils ressemblent à cette affection de votre enfance pour moi, que je crois très véritable... Mais, je vous en avertis, prenez garde de me forcer à laisser tomber sur vos litanies quelque grand coup de raison pareil aux coups d'épée de Roland, qui fendaient un homme et son cheval de la tête aux pieds. J’ai aussi fait voir du pays à bien des abbés, et même à des abbesses. » Les ecclésiastiques auxquels il faisait ainsi allusion, ce n’était pas moins, — nous le savons par une autre lettre, — que l’archevêque de Paris, le Cardinal Morlot, l’évêque d'Orléans, M# Dupanloup, et «un certain nombre d’abbés que je vous décrirai plus tard, — disait-il à sa cousine la vicomtesse du Plessis, — ainsi que leurs rapports avec moi, en grand détail et vérité historique. » Pour une de ces rencontres, ou, comme il disait, pour un de ces «duels de controverse», nous avons mieux que le récit le plus détaillé et le plus véridique, nous avons les textes eux-mêmes sous la forme d’une corres-
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pondance échangée d'octobre 1861 à juillet 1862, entre le poète et le P. Gratry. |
Ce n’est pas comme théologien ou comme confesseur, c'est comme candidat à l’Académie française, où il fut élu en 1867, que le P. Gratry était entré en relations avec Alfred de Vigny. Entre deux interlocuteurs d’un ‘esprit aussi élevé, tous deux également occupés des choses de l'âme, la conversation ne pouvait manquer de prendre assez vite un tour philosophique et religieux. Le Père fut surpris et affligé de ce qu'il veut bien appeler courtoisement «les incertitudes » de Vigny «sur la foi chrélienne et catholique ». Il essaÿa de les dissiper. Vigny, non moins courtoisement, se dérobait. Le Père insista, et en termes assez nets pour que cette fois le poète, mis au pied du mur, se vît obligé de lui faire la réponse suivante en date du 18 janvier 1862 :
Nous ne nous connaissons pas, Monsieur l’abbé, et vous Vous tromperiez chaque jour sur moi, si vous me supposiez où fâché ou content d’une conversation sur les choses surnaturelles et mystiques. Nous n’avons fait encore que les <ffleurer en plaisantant. Un jour je vous en parlerai avec plus de suite et de gravité, mais ce ne sera pas à présent. La controverse est une escrime assez fatigante, et il faut disposer de toutes ses forces pour que les armes soient égales. Il ne convient pas d’ailleurs que nous confondions les deux questions de la destinée des élus du ciel et des élus de l’Académie française,
Le P. Gratry ne se découragea pas, Il revint à la charge, assez souvent et avec assez de zèle pour que Vigny se décidât à lui ouvrir sa porte. La controverse devant laquelle il reculait s’engagea, et le résultat nous en*est donné Par une lettre du Père, du 18 juillet 1862, « Je suis enfin for c
de reconnaître, déclarait-il à son adversaire, que vous vous posez comme un pur sceptique. On ne peut rien affirmer, dites-vous. Tel est le résumé de toutes nos conversations... Eh bien ! ajoutait-il aussitôt, je ne puis croire que ce soit sérieux, que ce soit là votre tout... je ne puis consentir à voir là le fond de la pensée de l’un des écrivains pour lesquels j’ai senti et sentirai le plus de sympathie.» Il sentait pourtant qu'il n’y avait rien à faire, et il abandonnait la partie, comme l'indique assez clairement la formule finale : « Je prie Dieu de vous bénir. » Ainsi, environ un an avant la mort d’Alired de Vigny, sa position à l’égard de la religion n'avait pas changé.
Dans les derniers mois de sa vie, il y eut comme une pieuse conspiration ourdie dans son entourage pour obtenir sa conversion in extremis. Des cousines bien intentionnées lui apportaient des médailles qu’il traitait assez irrévérencieusement d'amulettes. Des voisines zélées, Me ct M'° d’Orvill, surveillaient attentivement l’état de sa santé. Elles se considéraient comme ayant mission de travailler à son salut. Il le savait, il ne leur en voulait point ; mais il les raïllait doucement. Il écrivait à leur sujet à une de ses parentes :
. Dans la simplicité de ces honnêtes personnes, il n’entre pas assez d'idées saines et véritablement graves. Elles ne considèrent pas qu’un homme qui a écrit ce qui est publié dans mes livres a depuis longtemps construit en lui-même l’édifice immuable de ses idées philosophiques, théologiques et théosophiques ; qu’il a étudié à fond toutes les doctrines et les théodicées antiques et modernes, et que, s’il veut bien ne pas les exprimer et les développer dans les livres, ni même dans des conversations passagères, c’est parce qu'il ménage la faiblesse égoïste de pauvres âmes qui s’appuient encore sur les pratiques païennes et qui n’ont pas l’abondance de
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bonté qui devrait leur suffire pour faire le bien sans réclamer une récompense, y mettre un prix et fixer des conditions comme par un acte de notaire.
Les deux domestiques qu’il avait gardées à son service après la mort de sa femme, — deux protestantes convaincues, le détail est à retenir —, le voyant très bas, avertirent M7 d’Orville qu’il était temps de faire venir un prêtre. Ces dames s’empressèrent de mander le curé de Bercy, l'abbé Vidal, ami personnel de Vigny, avec qui il était lié depuis de longues années. L’abbé Vidal «eut la bonté de venir aussitôt, comme par Rasard ; il resta longtemps; mais nous n’en sûmes pas davantage alors », dit Me d’Orville. C’est seulement quelques jours plus tard, et comme le malade était à l’extrémité, que le curé de Bercy lui déclara qu’il avait confessé M. de Vigny dans sa dernière visite et lui avait donné l’absolution, lui disant qu'il allait partir pour les vacances, et qu’absolument il ne voulait pas le laisser sans lui avoir fait accomplir ce devoir.» Mais il faut laisser l’abbé Vidal raconter luimême les circonstances d’un entretien qui n'eut d’autre témoin que lui, telles qu'il les relata dans une lettre qu'il adressa en 1864 au P. Langlois, qui lui avait demandé des renseignements sur les derniers moments d’Alfred de Vigny.
Plusieurs fois j'avais parlé à M. de Vigny de songer à a confession avant de paraître devant Dieu, et, sans jamais me repousser, il m'avait seulement témoigné le désir d’attendre encore pour accomplir cette ‘action. Quinze jours environ avant sa mort, j’allai le voir, et, après une conversation très sérieuse dans laquelle il me dit que sa famille était presque sacerdotale ; qu’un de ses oncles était mort trappiste : qu'un autre, doyen du chapitre de Loches, était, je crois,
mort en exil, et que lui, M. de Vigny, portait encore au doigt l’anneau de cet oncle, je crus le moment venu de lui parler de confession et d’en finir cette fois.
Monsieur de Vigny, lui dis-je, je pars un de ces jours
pour un assez long voyage, et je ne veux pas partir sans vous avoir donné l’absolution. Tout aussitôt il s’inclina, et me donna son plein consentement. Il prit un air extrêmement recueilli et, après la confession, il me dit ces propres paroles : «Je suis catholique, et je meurs catholique.» Après cette profession de foi, je lui donnai l’absolution. En ce moment il était impossible d’exiger davantage. Cet acte suprême fit sur lui la plus grande impression : il me prit la main, m’attira à lui, et m'embrassa en me disant avec une effusion de cœur inexprimable : « Ah! quelle bonne action vous venez de faire!» Je n’oublierai jamais cette parole et le ton dont elle fut prononcée.
Lorsque la fin parut approcher, M! d’Orville, craignant les lenteurs de la poste, courut elle-même chercher l’abbé Vidal. Mais le curé de Bercy ne voulut point reparaître au chevet du malade. «Je ne peux, dit-il, malheureusement y retourner, parce qu'il me croit parti, que je me suis moi-même un peu servi de ce prétexte pour brusquer, pour ainsi dire, la chose, et que vis-à-vis d’un homme de ce caractère, je ne puis avoir l’air d’avoir menti. D'ailleurs je vais partir véritablement. Je crois également que, si un autre prêtre se présentait, il en serait fort surpris et probablement heurté, ou peut-être même ne l’admettrait point. Il ne vous reste donc qu’à surveiller le moment, hélas ! et quand vous verrez que sa fin s'approche, lui faire donner l’extrême-onction par la paroisse, » Ainsi
fut fait. Au témoignage de M1Ie d’Orville, ce sont encore les
deux zélées domestiques qui prirent sur elles de le faire administrer,
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Il leur avait parlé toute la nuit de diverses choses, mais souffrant beaucoup, et leur disant à chaque instant : « Priez pour moi, oh! priez Dieu pour moi!» Puis, sur le matin, il n'avait plus pu parler. C’était alors qu’elles étaient venues nous demander le prêtre. Vous pensez si nous courûmes ! Pauvre M. de Vigny ! Il gémissait, il avait les yeux fermés ; il relevait et laissait retomber son bras, comme quelqu'un qui souffre bien ou qui est accablé de douleur,!et elles croyaient qu’il n’avait plus de connaissance, en quoi je pense qu'elles se trompaient, au moins en partie. Elles ont dit aussi qu’elles avaient cru comprendre que ses dernières paroles avaient été pour demander lui-même un prêtre. Dieu fasse que cela soit, en effet! Nous n’osâmes trop nous approcher ni lui parler, de peur de le contrarier…
Après l’extrême-onction, il gémit encore quelque temps, il fit plusieurs exclamations de douleur ; les ombres de la mort étaient sur son Visage. Il tâcha d’articuler quelque chose, plusieurs fois, soit volontairement, soit involontairement, mais on ne put l'entendre, Enfin Sophie (l’une des servantes) tenta de lui faire prendre une tasse de lait, qu'il avala si bien que nous crûmes qu’il pourrait vivre encore un peu, et il parut s’assoupir tranquillement... M. de Pierres (un parent d’Alfred de Vigny), qu’on s'était hâté d’aller prévenir, mais qui se trouvait, je crois, fort loin, arriva alors, heureusement, mais ne put que recevoir bientôt son dernier soupir et lui fermer les yeux.
Tels sont les faits. Le récit qui en a été donné, aussi bien par, M°® d’Orville que par l'abbé Vidal, est sincère, Mais comment faut-il les interpréter ? Il peut y avoir, et il y a eu en effet parmi les intimes amis d'Alfred de Vigny, deux opinions contraires sur l'attitude qu'il à eue à l’égard de la religion à ses derniers moments. Les uns ont admis, purement et simplement, qu’il avait fait une mort ‘chrétienne. C’est l'avis d’Auguste Barbier écrivant dans ses
Souvenirs personnels : « Nous sommes loin de la Mort du Loup, ce symbole élogieux de la mort muette et solitaire
du stoïque ; mais j'aime mieux cette fin : elle est plus
naturelle et plus humaine. » Les autres ont contesté que Vigny eût réellement adhéré à la foi catholique. Dès la première heure, l’exécuteur testamentaire du poète, Louis Ratisbonne, avait manifesté son étonnement qu’on eût appelé un prêtre, « disant que c'était contre la volonté de M. de Vigny et qu'il le dirait lui-même, s’il pouvait encore parler.» Depuis, il a confirmé cette protestation à plusieurs reprises, et donné de l’état d'esprit de son ami pendant ses derniers jours l'explication suivante :
Alfred de Vigny ne m'avait pas laissé ignorer la visite de l’abbé Vidal, à qui, simplement, il avait raconté sa vie : Je n’ai jamais compris et je ne saurais admettre qué ce récit eût le caractère d’une confession... « De race religieuse », en effet, Alfred de Vigny n'avait pas manqué d’accueillir avec sa courtoisie de gentilhomme un prêtre qui lui faisait visite ; il n’aurait pas voulu offenser l'Eglise par des obsèques purement civiles, et son testament lui-même en fait foi; en défendant que l’on prononçât aucun discours à ses obsèques, il ajoutait : « Il ne faut autour d’un cercueil que les prières de l’Eglise et les larmes des cœurs fidèles. » Mais il a persisté jusqu’au bout, j'en demeure convaincu, dans la fermeté de ses opinions philosophiques ; il est mort comme il a vécu, incrédule au dogme et stoïcien.
Qui à raison, et que faut-il conclure? Ni l’une ni l’autre thèse ne s’impose avec la clarté de l’évidence. Il est incontestable qu'Alfred de Vigny a reçu l’absolution de l’abbé Vidal et l’extrême-onction d’un prêtre de la paroisse A-t-il, de son propre mouvement, sollicité l’une selon les rites ordinaires de la pénitence ? A-t-il demandé qu’on
lui apportât l’autre ? Il paraît, d’après les circonstances extérieures, bien difficiles de l’affirmer. A plus forte raison est-il difficile de se porter garant des dispositions de son cœur. C'est un secret qui demeure entre sa conscience et lui. Il ÿ aurait de l’outrecuidance à prétendre résoudre un problème dont les données les plus importantes nous échappent. Il est vain, pour ne pas dire inconvenant, de l’agiter. Tenons-nous-en à ce qui ne peut être mis en doute. De quelque façon et dans quelques sentiments que Vigny soit/mort, il est certain, pour qui a bien lu son œuvre, qu'il a vécu selon la maxime énoncéé par Ratisbonne, « en incrédule et en stoïcien». Et, dans cette œuvre, Ce qui nous intéresse, — que sa mort, au surplus, ait ou non, infligé un démenti à sa vie, — c’est le tour particulier qu'un grand et sincère esprit comme le sien a pu donner à des opinions religieuses et philosophiques qu’il est plus aisé de désigner d’un mot que de définir dans leur nuance et leur détail. On a essayé, dans ce chapitre, de montrer quelle avait été, chez Alfred de Vigny, la nuance de l’incrédulité. Il reste à préciser quelle a été celle du stoïcisme.