LIVRE SECOND — l'aRT
tous dons qui ont été abondamment départis aux poètes que je viens de nommer, et refusés, ou tout au moins accordés parcimonieusement à Alfred de Vigny, Elles tiennent aussi à une certaine timidité dans le maniement du symbole qui fait que l'auteur de la Maison du Berger et de la Bouteille à la mer, au lieu de déployer devant nos yeux de grandes et de somptueuses images, — qu'on pense à certains poèmes d'Henri de Régnier, la Galère,. par exemple, ou Ze Songe de la Forêt, ou le Vase, — et de nous laisser libres d'interpréter sa poésie selon le degré de pénétration et de subtilité dont nous pouvons être doués, lui donnant un sens ou ne lui en donnant point, ou au contraire lui en donnant plusieurs, s'applique à nous l'expliquer, à nous la commenter, et tourne plus ou moins le symbole à l'allégorie. Il n'en est pas moins vrai que si la fonction essentielle d'un poète qui mérite la qualification de symboliste est de créer des mythes, de donner aux vérités les plus profondément vraies une enveloppe fabuleuse, de nous conter de merveilleuses histoires qui ne ressemblent à rien de ce que nous voyons dans la réalité, mais par le moyen desquelles il nous découvre son âme et parfois aussi nous révèle la nôtre, ce qu'il y a dans la poésie française avant 1890 qui réponde le mieux à cette définition, c'est le Satyre et le Titan de Victor Hugo, mais bien avant le Satyre et le Titan, Eloa, Moïse, le Déluge, tout ce livre mystique des Poèmes Antiques et Modernes, qui est peut-être la plus pure et la plus parfaite expression du génie poétique d'Alfred de Vigny.
Il resterait pour clore cette rapide et très incomplète enquête sur la «postérité» de Vigny, à recueillir les juge-
ments qui ont été portés sur lui par ses confrères en poésie et les hommages qu'ils lui ont rendus. Des citations de ce genre, qu'il ne serait pas difficile de multiplier, risqueraient d'allonger fastidieusement ce dernier chapitre. Je me contenterai, parmi tant de témoignages d'une admiration éclairée et éloquente, d'en retenir deux. L'un, c'est une page où Henri de Régnier a défini avec une grande délicatesse l'impression dernière qu'un esprit sensible à la poésie emporte de celle d'Alfred de Vigny.
Alfred de Vigny est un grand poète, et la beauté de ses poèmes a ceci de surnaturel qu'elle se dégage parfois de la forme la plus embarrassée et la plus maladroite. On y sent la pensée aux prises avec une difficulté d'expression où elle succombe parfois, mais d'où elle sort souvent radieuse et résumée aux plus beaux vers qu'un homme ait jamais écrits. Cette beauté suprême, victorieuse de l'épreuve à laquelle la soumet une sorte d'infirmité native, répand sur ce qui l'entoure un rayonnement divin, où disparaissent les imperfections voisines. Qu'importent les labyrinthes de périphrases alambiquées, les détours des inversions pénibles, les traverses d'images confuses, quand on arrive au sommet d'où tout se coordonne et s'unifie en un paysage transparent et pur?...
L'autre, ce sont quelques vers de Sully Prudhomme qui expliquent la raison profonde de l'ascendant que Vigny continue d'exercer sur les poètes qui sont venus après lui :
Tes lauriers ont verdi dans les frissons rivaux De ta loyale épée et de ta lyre altière. Gentilhomme au front triste et libre, à la frontière Des vieux âges sombres et des âges nouveaux.