LIVRE SECOND — • l'aRT
que la seule peinture du caractère ue suffisait pas à produire. Ainsi s'explique l'importance qu'il a instinctivement donnée à l'attitude qu'il prête à son héros, au costume dont il le revêt, aux lieux où il le situe, au décor dont il l'entoure. De là ces tableaux d'une précision minutieuse, où il déroule aux yeux de son lecteur le panorama qui des hauteurs du Sinaï s'étale devant ceux de Moïse, tandis qu'au pied de la montagne, six cent mille Hébreux, le front courbé dans la poussière, entonnent le cantique sacré, — où il décrit l'intérieur de la tente dressée sur les sables du désert, sous laquelle Dalila l'esclave, parée d'anneaux et d'amulettes, couchée aux pieds du maître, entoure de ses bfas bruns les genoux de Samson, unis
Gomme les deux genoux du colosse Anubis.
De même que la répugnance au lyrisme lui a fait adopter la forme impersonnelle et narrative, de même le désir qu'il éprouve à un non moindre degré de fuir l'abstraction et de réaliser une œuvre colorée et vivante l'a induit à ces reconstitutions pittoresques que d'autres ont exécutées, après lui, avec une imagination plus sûre, une documentation plus riche, une exactitude plus rigoureuse, mais dont il a été le premier à montrer l'exemple et à révéler l'intérêt. L'artiste en lui n'a pas été étouffé par le penseur. Il a été selon sa propre définition, « un moraliste épique ». Il ajoutait modestement : « C'est bien peu dé chose. » Toute innovation, au début, est « bien peu de chose ». Le temps, en développant ses conséquences, permet d'apprécier sa valeur. Celle-ci n'a produit rien de moins qu'une renaissance de l'épopée dans la littérature française, et quelle renaissance 1 On ne saurait trop proclamer combien a été heureuse, combien a été féconde i initiative poétique prise par Alfred de Vigny, puisque non seulement elle lui
a permis de composer des chefs-d'œuvre, mais qu'elle en a préparé et suscité d'autres, en ouvrant la voie à Leconte de Lisle encore et à Victor Hugo lui-même, au Victor Hugo de la Légende des Siècles.
Art impersonnel, art symbolique, tels sont les deux grands caractères avec lesquels nous apparaît, dans le recul du passé, la poésie d'Alfred de Vigny. Si le premier fait de lui le précurseur de toute notre épopée moderne,
— car à la suite de Victor Hugo et de Leconte de Lisle, il faudrait énumérer tous ceux qui ont imité Leconte de Lisle et Victor Hugo, les Léon Dierx et les José-Maria de Heredia, voire les François Coppée et les Catulle Mendès,
— le second apparente son œuvre à une littérature plus voisine encore de nous, en admettant toutefois que le mouvement dit symboliste, qui a commencé à se faire sentir chez nous vers 1890, remonte aux Poèmes Antiques et Modernes et aux Destinées comme à son point de départ lointain et naturel. Je sais bien que parmi les écrivains, poètes ou critiques, qui se réclament de l'école symboliste, il n'y a pas unanimité sur le choix de leurs patrons et ancêtres littéraires ; que, tandis que les uns se rattachent délibérément à Vigny, les autres ne veulent avouer d'autre devancier que Lamartine. Et si, laissant de côté les controverses, nous voulons ne tenir compte que des faits, c'est-àdire des œuvres, et à l'œuvre de Vigny comparer l'œuvre des symboHstes les plus notoires, d'un Henri de Régnier, ou d'un Verhaeren, il nous faudra bien admettre qu'il y a d'évidentes différences entre les Destinées et les Poèmes anciens et romanesques ou les Jeux rustiques et divins, et de plus manifestes encore entre les mêmes Destinées et les Villages illusoires ou les Apparus dans mes chemins. Ces différences, elles tiennent, avant tout, à la qualité, à la puissance, à la largeur, à la fécondité de l'imagination.