‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 3 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

document précieux : ce sont les Conseils qu'elle rédigea à son intention lors de son second départ pour Versailles, le 23 février 1815. Un paragraphe de ce manuscrit est intitulé : De Vexisience de Dieu et de V immortalité de Vâme.

Il serait superflu, dit-elle au jeune homme, de te répéter tout ce qui a déjà été écrit sur cet important sujet. Dieu même a gravé dans le cœur de l'homme la vérité de son existence ; c'est une vérité de sentiment confirmée par l'esprit ; je me flatte que tu n'as pas le malheur d'en douter : point d'ouvrage sans ouvrier, point d'édifice sans architecte; donc il y a un être supérieur à nous, créateur de toutes les merveilles qui frappent nos yeux... Vouloir expliquer son essence, c'est témérité ; notre esprit trop borné ne peut le comprendre ; s'il a été donné à l'homme la faculté de concevoir quelques causes secondes des merveilles qui l'entourent, tout est mystère pour lui dans la cause première. Adorer et se confondre dans son néant, voilà le devoir de cet être faible et borné qui ne se comprend pas lui-même, et qui, cependant, ne peut douter de l'immortalité de son âme parce que tout lui révèle cette vérité consolante... L'existence de Dieu, et la reconnaissance que l'homme lui doit, voilà l'esprit de toutes les religions et de tous les cultes ; donc toutes les religions sont bonnes en tant qu'elles ont pour but d'adorer l'Etre suprême ; mais la nôtre est la meilleure de toutes.

Une fois bien persuadé que l'esprit de toutes les religions et les cérémonies des différents cultes sont un tribut de respect que les créatures raisonnables rendent à l'auteur de toutes choses, tu ne seras pas plus choqué des grimaces des Juifs dans leurs synagogues, des discours inspirés des quakers, que des processions des chrétiens. Tu assisteras à l'église d'un air décent, parce que ton cœur sera pénétré de respect et de gratitude ; tu ne te permettras point de ces plaisanteries sur la religion et les prêtres, dont le moindr

inconvénient est d'être plates et triviales. Quant au fond de notr religion, je te renvoie aux bons écrits, tels que Massillon, Bossuet, Bourdaloue ; mais en attendant que ton âge te permette de si sérieuses lectures, sois bien persuadé que Racine, Fénelon, Pascal, Arnaud et tant d'autres beaux génies qui ne doutaient pas d'un seul article de la foi en savaient plus que nous et méritaient bien de nous servir d'autorité. Prie Dieu qu'il te donne la foi, mais conformetoi et pense souvent à la morale sublime que cette religion enseigne. Je crois t'avoir dit plusieurs fois que celui qu suivrait exactement les préceptes de l'Evangile serait aussi Je plus aimable des hommes et en même temps ie plus heureux...

Telle est en substance, exposée par elle-même, la religion de M°^® de Vigny. L'orthodoxie n'en est pas contestable Mais l'accent dont cette profession de foi est faite est assez particulier, et mérite d^être retenu. On a remarqué le soin avec lequel M™® de Vigny insiste sur le fondement rationnel de sa croyance, l'indifférence relative qu'elle témoigne aux formes du culte, l'importance qu'elle attache à la morale, au côté pratique, à la valeur sociale de la religion. Religion philosophique? ou religion mondaine? En tous cas, religion dénuée de mysticisme. M^^ de Vigny dira bien, un peu plus loin : « Notre religion est toute d'amour, elle est faite pour les âmes tendres » ; elle parlera des récompenses qu'elle promet dans un autre monde et qui n'auront point de fm. Mais elle s'empresse d'ajouter, en femme qui songe surtout à celui-ci : « Il y a donc tout à gagner pour l'homme à faire par esprit de religion tout ce qu'il ferait pour plaire à ses semblables. » Elle cherche une régie de conduite, plutôt que la satisfaction d'un besoin du cœur. Comparée aux effusions de M°^® de Lamartine dans son Journal intime, cette piété paraît tiède.

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