LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
Cette religion sans enthousiasme, cette religion positive et sèche, raisonnable et raisonnée, pour ne pas dire raisonneuse, ne dut pas offrir beaucoup de résistance le jour où l'adolescent, émancipé de la tutelle maternelle, se mit en devoir d'exercer son sens critique sur les dogmes qu'on lui avait inculqués.
Vigny, nous dit-on, commença d'assez bonne heure à discuter ses croyances religieuses. Il n'est pas invraisemblable de supposer que ce fut au cours de sa dix-huitième année, après son premier départ de la maison paternelle. La société des jeunes gentilshommes brillants, étourdis et légers à laquelle le nouveau gendarme du Roi se trouva mêlé n'était pas un milieu propre à conserver les principes qu'il avait reçus de sa famille. Les « Conseils » de 1815 contiennent des allusions aux « fausses maximes qu'on lui a déjà fait adopter ». Maximes de dissipation, sans doute ; plus certainement encore, maximes d'incrédulité. Peutêtre à cette époque ne s'agissait-il que d'un entraînement passager, d'une affectation de jeune homme qui tient à ne point passer pour moins dégourdi que les camarades. Mais, dans les années suivantes, Vigny soumit à un examen méthodique les notions qu'il possédait de la religion, et, chose assez curieuse, il semble bien que ce fut la lecture de la Bible qui l'y conduisit.
Toute sa vie, il fut un grand lecteur de la Bible. Jeune officier, il en avait un exemplaire de poche qui le suivait partout, porté dans le sac d'un soldat de sa compagnie. A force de la pratiquer, il finit par la savoir par cœur. Aux environs de la vingtième année, il cherchait dans cette étude un divertissement, que d'autres auraient jugé austère, à l'ennui né des trop longs loisirs de la vie de garnison. Il y trouva, par surcroît, une source de poésie d'où découle naturellement le premier de ses ouvrages
dont la date soit absolument certaine. C'est la Femme adultère, qu'il composa en 1819. L'intérêt principal du morceau réside dans le contraste que l'auteur établit entre la loi ancienne et la loi nouvelle. La loi ancienne est sans pitié. Elle n'a qu'un souci : convaincre et punir la coupable. Dans un passage de la version primitive, que par la suite il supprima, Vigny racontait longuement, d'après le cinquième chapitre des Nombres, l'épreuve solennelle à laquelle l'épouse soupçonnée était soumise. La loi nouvelle, au contraire, est toute mansuétude et pardon. Elle invite le justicier à faire d'abord un retour, sur lui-même, et à se demander s'il a bien le droit de lancer la première pierre. Mais est-ce seulement la loi de Jésus que le poète oppose à la loi de Moïse? N'est-ce pas plutôt la loi humaine qu'il dresse .en face de la loi divine? Cette impression se confirme quand on lit le second, par ordre chronologique, de ses poèmes « judaïques », la Fille de Jephté, qui fut écrit l'année suivante.
Cette histoire de Jephté et de sa fille a un caractère éminemment dramatique. C'est, dans le récit biblique, le pendant de la situation d'Agamemnon et d'Iphigénie dans la légende hellénique. Beaucoup de poètes chez nous, depuis le xvi^ siècle, avaient essayé d'en tirer parti, sans grand succès d'ailleurs. Vigny ne leur doit rien. Il est reiiionté à la source et suit le livre des Juges de très près. Entre le texte sacré et le sien, il y a cependant une différence, et cette différence est significative. Quand il se voit tenu d'immoler sa fille, le Jephté de la Bible donne le grand signe de douleur des gens de sa race, il déchire ses vêtements. Mais il ne lui vient même pas à l'esprit de récriminer. « J'ai fait un vœu au Seigneur, dit-il à sa fille, et je ne puis faire autrement que d'accomplir mon vœu. » Il se rend compte qu'il s'est mis dans un mauvais cas, mais il ne