‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 68 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

a atteint son adversaire ; avec une rage furibonde, qu'il ne peut pas lui donner le coup mortel.

— Ma lame a une odeur de sang.

— La mienne est mouillée.

— Va, si tu n'étais pas frappé, tu serais déjà venu m' achever.

— Achever ? Tu es donc blessé ?

— Eh 1 sans cela, n'irais-je pas te traverser le corps vingt fois ? D'ailleurs, tu l'es autant que moi pour le moins.

— Il faut que cela soit, car je ne resterais pas à cette place.

— N'en fmirons-nous jamais?

— Tous deux blessés et vivants tous deux 1

— Que me sert ton sang, s'il en reste 1

— Si je pouvais aller à toi î...

Survient Vitry qui, d'un coup de pistolet, achève le maréchal d'Ancre, et Borgia a la satisfaction de voir expirer son ennemi, juste une seconde avant d'expirer à son tour.

Si la pièce répond assez bien à la conception qu'on se faisait vers 1830 d'un drame romantique, par contre elle ne réalise guère que par ses côtés les plus extérieurs les deux idées que nous avons signalées plus haut comme la partie la plus originale des théories dramatiques d'Alfred de Vigny. Encore que l'auteur, dans la peinture de la jalousie qui fait le fond du tempérament de Borgia, soit soutenu par les souvenirs de Shakespeare, malgré les efforts évidents qu'il tente pour approfondir les sentiments de Léonora Galigaï, mère, épouse, favorite, ambitieuse et superstitieuse, personnage complexe, à la fois sympathique et inquiétant, il n'en reste pas moins que des quatre personnages qu'il a mis au premier plan, Borgia et Concini, Léonora et Isabelle, aucun ne laisse une empreinte vigoureuse sur

notre mémoire. Et pour ce qui est de la part de la destinée dans le drame, de cette destinée qui, selon les propres paroles de Vigny, « doit envelopper ses victimes dans des nœuds inextricables et multipliés », il faut avouer qu'elle est présentée sous un aspect moins effrayant ou saisissant que puéril. Elle veut, cette toute-puissante Destinée, que Concini, déjà mortellement blessé par l'épée de Borgia, soit abattu par Vitry sur la borne même où, le 14 mai 1610, Ravaillac était monté, au coin de la rue de la Ferronnerie, pour allonger à Henri IV, dans son carrosse, le coup de couteau qui ouvrit la régence de Marie de Médecis et le règne de son favori. Rencontre vraiment surprenante, et qui donne à penser, si l'on admet, avec l'auteur, premièrement que le maréchal d'Ancre ait été tué rue de la Ferronnerie, et non, comme chacun sait, à l'entrée même du Louvre ; deuxièmement, que ce soit ce même Concini qui ait armé jadis la main de Ravaillac. Vigny le croit, OU veut le croire, ou feint de le croire : grâce à quoi il peut écrire fièrement dans son avant-propos :

La minorité de Louis XIII finit comme elle avait commencé, par un assassinat. Concini et la Galigaï régnèrent entre ces deux crimes. Le second m'a semblé être l'expiation du premier; et, pour le faire voir à tous les yeux, j'ai ramené au même ieu le pistolet de Vitry et le couteau de Ravaillac, instruments de l'élévation et de la chute du maréchal d'Ancre pensant que, si l'art est une fable, il doit être une fable philosophique...

Au centre du cercle que décrit cette composition, un regard sûr peut entrevoir la Destinée, contre laquelle nous luttons toujours, mais qui l'emporte sur nous dès que le caractère s'affaiblit ou s'altère, et qui, d'un pas très sûr, nous mène à ses fins mystérieuses, et souvent à l'expiation, par des voies impossibles à prévoir.

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