‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 67 sur 128 · LIVRE SECOND — l'arT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'arT

Galigaï. C'est donc un drame historique, conçu selon la formule romantique, telle qu'elle avait été inaugurée et appliquée à plusieurs reprises par Alexandre Dumas, dans Henri IV et sa cour, dans Charles VII chez ses grands vassaux, dans Christine à Fontainebleau. Dans un décor dont la couleur — la fameuse couleur locale — a été brossée avec amour, on met aux prises, au cours d'une action dont les péripéties semblent empruntées au plus noir mélodrame, des personnages animés de passions farouches et violentes. Le décor, ici, c'est la cour de Louis XIII, vers la fin de la régence : foyer d'intrigues, où des gentilshommes médiocrement chevaleresques, avides d'argent, bretteurs accomplis, et tenant moins du héros que du spadassin, mettent au service de l'ambition qui les paye le plus cher une épée toujours prête à sortir du fourreau ; ou bien encore c'est le Paris des premières années du xvii® siècle, avec ses rues étroites et ses hautes maisons serrées les unes contre les autres, où vit un peuple indocile et turbulent, prompt à juger ceux qui sont au-dessus de lui, prompt à passer de la pensée à la parole et de la parole à l'acte, le peuple qui vient de faire la Ligue et qui va faire la Fronde. L'intrigue d'amour, de passion et de sang, c'est la vendetta poursuivie, avec la rancune tenace de ses compatriotes, par le corse Michael Borgia contre l'homme de confiance de la reine-mère, contre le Concini qui lui a pris jadis sa fiancée et qui maintenant veut lui prendre sa femme. Cette aventure se dénoue par un duel à tâtons, dans la nuit, qui dut produire son effet à la piemiére, et qui, aujourd'hui encore, est pour le lecteur une page de haut goût. Borgia, rentrant chez lui, le soir, en compagnie des deux enfants de Concini qu'il a sauvés de la fureur de la populace, trouve le maréchal d'Ancre debout au seuil de Sa maison. « Concini ! — Borgia ! » A peine se sont-ils

reconnus, à la lueur de la lanterne que tient un des enfants, « chacun d'eux lève son poignard et chacun d'eux saisit du bras gauche le bras droit de son ennemi. Ils demeurent immobiles à se contempler. Les deux enfants se sauvent dans les rues et disparaissent. » Alors s'engage un dialogue homérique :

— En garde à présent, ravisseur I

— Lâche séducteur, défends-toi 1

— La nuit est noire... mais je sens à ma haine que c'est toi. Affermis ton pied contre le mur, tu ne reculeras pas.

— Je voudrais sceller le tien dans le pavé pour être sûr de toi.

— Convenons que le premier blessé avertira l'autre.

— Oui, car on ne verrait pas le sang... Je te le jure parla soif que j'ai du tien. Mais que ce ne soit pas pour nous faire cesser l'affaire.

— Non, mais pour nous remettre en état de continuer.

— De continuer jusqu'à ne plus pouvoir lever l'épée.

— Jusqu'à la mort de l'un des deux.

Les lames se croisent, les bras s'agitent, les corps s'allongent ; on attaque et on riposte du fer et de la voix.

— Pare ce coup, misérable 1

— A toi cette botte 1

— As-tu donc mis une cuirasse, Concini ?

— J'en avais une, mais je l'ai oubliée chez ta femme, dans sa chambre.

Tous deux s'enferrent et se blessent au même moment. Ni l'un ni l'autre, tout en serrant d'un mouchoir sa poitrine ou sa cuisse, ne veut convenir qu'il a été touché. Mais chacun s'aperçoit de son côté, avec une joie sauvage, qu'il

Page 1