IV
Romantisme et symbolisme, tels sont encore les deux éléments que nous trouvons combinés dans Chatterton, le drame en trois actes et en prose que Vigny fit représenter au Théâtre-Français, le 12 février 1835, et qui passe, dans le genre dramatique, pour son chef-d'œuvre. Mais ils ne s'y présentent pas sous la même forme. Le romantisme, ici, n'est pas dans le pittoresque du décor ou dans la frénésie des passions : il est dans la thèse que le drame développe. Le symbolisme n'est pas seulement dans l'action et le dénouement de la pièce : il est encore, il est surtout, dans le caractère du principal personnage. Mais tout d'abord il nous faut ouvrir une parenthèse et rappeler en deux mots comment, avec le romantisme, s'était modifiée l'idée qu'on se faisait de la condition du poète et de son rôle dans la société.
Deux cents ans plus tôt, le poète, c'était un honnête homme qui s'appliquait à l'art des vers, art laborieux et difficile, sans grand profit pour la chose publique, — qu'on se rappelle la boutade de Malherbe sur le bon poète qui
n'est pas plus utile à l'état que le bon joueur de quilles, — noble amusement des loisirs, mais dont il ne convenait de faire ni la grande affaire de sa vie, ni l'unique sujet de ses propos :
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi. Cultivez vos amis, soyez homme de foi.
C'est peu d'être agréable et charmant dans un hvre ; Il faut savoir encore et converser et vivre.
Le poète, vers ce temps-là, c'était Racine ou Boileau. Au siècle suivant, c'était un homme du monde, spirituel et fin, ornement obligé des salons, formé à leurs usages, pratiquant à merveille l'art de piquer l'esprit sans échauffer l'imagination ni troubler le cœur et de débiter sous des prétextes futiles de jolis riens enrubannés. C'était Voltaire, ou Bernis, ou Delille. Mais depuis quelques dizaines d'années, les choses avaient bien changé. Le vent des révolutions avait dispersé la société mondaine ; les salons s'étaient fermés ; le poète avait mûri dans la solitude et l'exil; d'enjoué, il s'était fait grave; de léger, profond; il avait pris des airs de penseur et de prophète ; il avait fait la leçon aux rois et prédit leur chute ; il avait, dans la personne de Chateaubriand, tenu tête à Napoléon. Dans cette marche vers un avenir meilleur, qui paraissait décidément être l'orientation du siècle, il semblait que ce fût lui qui eût mission de prendre la tête et de conduire l'humanité à son but. Ainsi pense Lamartine, annonçant en 1834 les Destinées de la Poésie : « C'est elle qui plane sur la société et qui la juge, et qui montrant à l'homme la vulgarité de son œuvre l'appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des répubhques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les atteindre. » Ainsi pense Victor Hugo, écrivant