‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 71 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

en' 1839 les strophes où il définit la fonction du Poète ;

Le poète, en des jours impies,

Vient préparer des jours meilleurs ;

Il est l'homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui, sur toutes les têtes.

En tous temps, pareil aux prophètes.

Dans sa main où tout peut tenir.

Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue.

Comme une torche qu'il secoue,

Faire flamboyer l'avenir.

Ainsi pensait, dès 1832, Alfred de Vigny quand il insérait dans Stello cette page qui est une définition de la vocation poétique par le poète lui-même :

Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon cœur une puissance secrète, invisible et indéfinissable, toute pareille à un pressentiment de l'avenir et à une révélation des causes mystérieuses du temps présent. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature aucune beauté, aucune grandeur, aucune harmonie qui ne me cause un frisson prophétique, qui ne porte l'émotion profonde dans mes entrailles, et ne gonfle mes paupières par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans borne que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misère, et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour...

Ainsi pense-t-il encore, et plus explicitement, quand, dans Chatterton, il compare une nation à un navire où chacun s'emploie selon ses forces, son savoir et son talent : les uns veillant au pavillon, au gouvernail et à la boussole,

les autres montant aux mâts et tendant les voiles, les autres chargeant les canons, et qu'au milieu de l'afTairement et de l'agitation de tous, il nous dépeint le poète immobile, rêveur, en apparence inoccupé et inutile, mais tenant ses yeux en haut et cherchant aux étoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur.

Mais en retour d'un tel service et d'un si important bienfait, comment le poète est-il traité par cette société humaine à qui il dévoue son génie et sa vie ? Il n'en recueille qu'ingratitude, indifférence et mépris. Le poète appartient à la race toujours maudite par les puissances de la terre. « Il y a une bénédiction sur son œuvre et une malédiction sur son nom. » Telle est l'amère vérité que développe l'exemple de Chatterton. Il a dix-huit ans, il a du génie : il meurt de faim. Que fait pour lui la société ? Elle se raille de sa misère, elle refuse même de croire qu'il soit l'auteur des vers sur lesquels il passe ses nuits ; et l'homme qui aux yeux de Chatterton, et aux yeux de Vigny, incarne l'ordre social et politique, le lord-maire de Londres, l'important et imposant M. Beckford, lui offre... une place, dans sa maison, de premier valet de chambre. L'enfant, humilié, désespéré, avale une fiole d'opium.

Le personnage qui incarne ainsi une des idées morales chères au romantisme serait, en dépit des efforts d'Alfred de Vigny, touchant sans doute, mais médiocrement dramatique, s'il n'était, en même temps qu'un symbole philosophique, le héros d'une tragédie d'amour, d'une tragédie rapide et silencieuse, purement psychologique et concentrée en quelques scènes. Comment la pitié, une pitié toute féminine, attentive, délicate et discrète, incline le cœur de la douce Kitty Bell vers le poète malheureux, et comment cette pitié, par un mouvement naturel, la conduit à la tendresse, à la tendresse la plus chaste et la plus pure,

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