Servitude, etc
2. Bien que Vigny parle de " détails de mœurs observés de ses yeux » (4) et qu'il ait écrit à M™° Louise Lachaud : « Il faut que A'ous sachiez, Louise, que toutes les fois que dans ce livre, il y a
peu décousus encore et maniérés même ', n'en constituent pas moins la plus durable peut-être, en même temps que de nos jours la plus populaire, des œuvres en prose du très noble auteur. En cette mémorable année 1835, après la grande vogue de Cinq-Mars, par le légitime succès de Servitude et Grandeur militaires,
je, c'est la vérité », il ne serait pas plus sage de demander la vérité ni mêoie la vraisemblance à ces récits qu'à ceux de Slello ni qu'à Cinq-Mars. Ici comme partout, l'idéalisme du poète ne demande à la réalité que des symboles. « J'aurais trop à dire, avoue-t-il, si je voulais faire des récits qui n'ont pour eux que le mérite d'une vérité naïve; mais je choisirai dans mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez décent et d'une forme digne d'envelopper une pensée choisie » (34). On trouve, du reste, dans le Journal de 1829 la brève anecdote d'où sortit le récit de Laure^e; qu'on lise, et l'on jugera de la métamorphose. « Pour les poètes et la postérité, dit-il conformément à l'avant-propos de Cinq-Mars, il suffit de savoir que le fait soit beau et probable. Aussi je réponds sur Laurelte et les autres : « Cela pourrait avoir été vrai «. Voir, de même, le premier germe de La Canne de Jonc dans le Journal de 1830 et un premier projet de roman sur La Me et la Mort d'un soldat (p. 82).
L"idée fantastique que le buste du corps de l'adjudant, projeté par l'explosion, avait été « gravé en traits durables sur la muraille » de la chapelle du donjon de Vincennes semble avoir été utilisée par Edgar Poë dans son fameux Chat Noir, qui est d'août 1843. — A ce propos, notons une observation commune à Chateaubriand, Vigny et Teunyson, laquelle est, en dépit de son exagération apparente, conforme à la réalité dans les régions tropicales : « Toutes les étoiles des tropiques étaient à leur poste, dit Vigny (68), larges comme des petites lunes », « Then the great-stars that globed themselves in Heaven. » (Enoch Arden.)
1. Le second récit surtout a trop l'air d'un conte de fées illustré par Greuze, tant s'y mêle de mièvre fadeur aux puériles invraisemblances; et puis, en dépit de cette prétendue « pudeur » qui l'empêche, dit-il, de parler de lui-même, Vigny y met vraiment trop de complaisance a donner d'inutiles détails sur sa personne, sa vie et ses œuvres. Dans le troisième figure au second plan un personnage qui aurait pu être intéressant si l'auteur lui avait donné plus de vie : c'est l'amiral anglais Collingwood. Vigny en fait le type du « vrai citoyen dévoué non à un homme, mais à la Patrie et au Devoir». « Jamais, dit-il, aucun homme ne posséda à
comme par Féclatant triomphe de Chatterton, Vigny semble donc bien atteindre l'apogée de sa grandeur; aux yeux d'un public superficiel, il ne lui reste plus désormais qu'à descendre.
L'unité morale de toute cette période touffue jusqu'à paraître confuse, Vigny l'a mieux vue et mieux exprimée que personne : « Cinq-Mars, Stello, Servitude et Grandeur militaires sont, dit-il, les chants d'une sorte de poème épique sur la désillusion... Étant né gentilhomme, j'ai fait l'oraison funèbre de la noblesse écrasée
Entre les rois ingrats et les bourgeois jaloux.
Étant poète, j'ai montré l'ombrage qu'a du poète tout plaideur d'affaires publiques et le vulgaire des salons et du peuple. Officier, j'ai peint ce que j'ai vu : le gladiateur, sacrifié aux fantaisies politiques du peuple et du souverain. J'ai dit ce que je savais et ce que je souffrais... Mais ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence
un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment du Devoir sacré » (294). Il lui prête même quelquefois une épique attitude de Moïse sacrifié. « Je gémis de ce que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant supérieur en habileté. » L'Angleterre répondait : « Vous resterez en mer, toujours en mer. Et il resta jusqu'à sa mort. » Par ailleurs, Vigny lui prête trop une traditionnelle allure de froid mannequin automate, que viennent étrangement secouer de brusques accès de sensiblerie : c'est un rigide principe ambulant.
qui remet toutes les fautes et d'autant plus étendue que rintelligence est plus grande '. » Donc, une inspiration intimement personnelle, en dépit de son double aspect, impassible, de pessimisme systématique et d'idéalisme raisonné, voilà bien Tunique souffle de vie qui anime l'œuvre entière de Vigny, prose et vers, livres et drames, en ce qu'elle a tout à la fois de plus original et de plus durable, de plus destructeur et de plus conservateur.