CHAPITRE VIII
Dans la vie du poète le pessimisme domine parce qu'il sort du fond même, du fond morbide, de l'être v,-physique, alors que Fidéalisme rayonne mieux dans l'œuvre parce qu'il est l'efflorescence suprême de l'être mental. Or, ce pessimisme, expression plus ou moins consciente d'une inadaptation organique, s'était, avons-nous vu, déjà manifesté chez Vigny y dès l'enfance et l'adolescence, à l'école comme au ,' régiment; s'il vient de s'éclipser partiellement dans le fiévreux enthousiasme de la crise romantique, il va maintenant, sous l'empire d'une inévitable réaction, dans le précoce épuisement qui suit un surmenage prolongé, se révéler d'autant mieux qu'aux forces déclinantes de l'adulte correspondent précisément de croissantes difficultés d'existence. On a beau dire, en effet, que Vigny fut pessimiste de
naissance ', les causes occasionnelles n'en vinrent pas moins chez lui singulièrement aggraver Toriginel mal de vivre : quatre surtout, amour et mariage, littérature et politique, n'ont cessé de nourrir et d'exalter le sombre fatalisme des Destinées. ((. Le fort fait les événements; le faible subit ceux que le destin lui impose ; les grands caractères sont ceux qui luttent », écrit dès la première page de son Journal (1824) l'adolescent présomptueux de ses forces; « c'est manquer de force, affirme-t-il encore sept ans plus tard, que de ne pas fouler aux pieds la destinée qui nous entraîne^ »; mais l'homme mûr s'avoue bientôt, sinon vaincu, du moins « impuissant nageur qu'emporte vers le but toujours voilé l'invincible courant des mers adverses ^ « Le Destin est
1. '< On naît pessimiste, dit Brunetière; on ne le devient pas; » et M. Hémon parle de même d'un « pessimisme altier, naissant et croissant en dehors des causes occasionnelles ».
2. « La fatalité, disait encore son optimisme en 1833, est une folie inventée par l'esprit de la paresse qui domine toujours les hommes. L'homme est libre de faire tout ce qui lui plait, en long et en large, dans une étendue de quatre mille lieues et de six pieds en hauteur, durant cent ans, en traitant les choses au mieux. » ■< Les hommes, dit également Stello (99), sont partout et toujours de simples et faibles créatures plus ou moins ballottées et contrefaites par leur destinée. Seulement les plus forts et les meilleurs se redressent contre elle et la façonnent à leur gré au lieu de se laisser pétrir par sa main capricieuse. » Cinq-Mars (II, 17) avait déjà dit : « Notre existence est double : notre vie intérieure, celle de nos sentiments, nous travaille avec violence, tandis que la vie extérieure nous échappe •> ; parole que Vigny reprend pour son propre compte, lorsqu'il écrit en son Journal, 128 : « Mon âme et ma destinée furent toujours en contradiction », et dans sa Correspondance (1849) : <■ La Destinée dirige toujours une moitié de la vie de chaque homme, et son caractère, l'autre moitié ». Cf. Journal, 25 (Le Port).
3. Au début l'homme sur la terre apparaît à Vigny surtout comme un « nageur • entraîné par « un courant », ou même
plus fort que tout le monde, » déclare la Maréchale d'Ancre; « le hasard est notre maître à tous, » répète le capitaine Renaud'. Enfin, aux approches de la mort,
... Le grave marin voit que le vent l'emporte Que dans son grand duel la mer est la plus forte, Et que par des calculs l'esprit en vain répond... il se croise les bras dans un calme profond.