Journal
vigilant des devoirs il sacrifia, en même temps que sa liberté, ses habitudes mondaines et ses désirs de voyage, les exigences même de son génie. « Je n'ose passer un jour hors de chez moi, dit-il, personne ne peut me remplacer près d'elle. » « Je passe mon temps à consoler Lydia des peines que lui causent ses parents, j'y ai voué ma vie... Un jour, vous m'avez vu à l'œuvre et vous me demandiez doù me venait cette gaieté. Vous cherchiez en moi quelque chose de Chatterton, et j'étais charmé d'avoir rais un si bon masque que vous vous y trompiez... Tout cela était une manière de faire oublier à Lydia les mortelles inquiétudes du grand procès de sa famille... Je ne sors que le moins possible dans le jour. Je refuse tous les dîners, que j'ai pris en horreur, et mes amis les plus intimes n'obtiendraient jamais de m'y traîner une seule fois... Je passe mes soirées à faire des lectures à ma pauvre bonne Lydia... J'éprouve le sentiment craintif dune mère qui serait priée de quitter le berceau de son enfant malade... et je pourrais lui dire ce que la duchesse de Bourgogne disait à son fils nouveau-né en le prenant dans ses bras pour l'embrasser : « Je ne t'en « veux pas, Berry, mais tu me fais mourir, mon « enfant. » Je multiplie les consolations, les lectures, les soins et, quand tout a réussi, mon château de cartes s'écroule tout d'un coup... Oui, je donne des distractions, et n'en ai pas, ni n'en veux chercher... Je me console de mon immobilité forcée en me réfugiant dans tout ce que la Philosophie et la
1. Revue de Paris, 15 sept. 1897, p. 303, 320. Correspondance, 110, 270, 315.
Poésie ont de plus abstrait. » En vain rèva-t-il de voyages en Italie; en vain songea-t-il très sérieusement à un « cottage modes le », « d'un prix très modéré », sur les bords du lac Léman '; il y fallut renoncer et stoïquement avouer : « J'ai souvent entendu parler de Liberté; mais c'est une personne que je n'ai jamais vue qu'en eftlgie. On n'est jamais libre quand on a du cœur. Qui pourrait être assez égoïste pour se rendre libre de laisser seule avec des domestiques et des médecins une malade aussi chère, pour aller chercher des distractions? pour rendre plus graves et peut-être mortelles des douleurs si subites, si violentes, si imprévues que vous savez? Cette malfaisante liberté, je n'ai pas voulu la prendre... Sur mon collier est écrit : J'appartiens, j'appartiens à une santé bien blessée et qui n'est pas la mienne. » « Avant d'écouter la poésie, écrivait-il à Barbier, j'écoute mon cœur. » « L'indépendance, conclut le Journal, fut toujours mon désir et la dépendance ma destinée -. »
En faut-il plus, vraiment, qu'une si constante immolation de tout l'être et de toute l'existence à une pauvre créature irrémédiablement souffrante et condamnée, en faut-il plus que cette pratique quotidienne d'humble héroïsme domestique pour expliquer en grande partie et le pessimisme et l'infécon-
1. « J'ai toute ma vie rêvé de Genève et n'ai pu la visiter. J'avais commencé un livre sur cette cité et son histoire, et je ne l'ai pas achevé par conscience parce que je n'avais pas vu le pays. » {Revue de Paris, lo sept. 1827.) « Tout le monde, excepté moi, a le droit de voir et d'adorer la nature dans les belles contrées de la terre; moi, je ne puis que rêver des félicités lointaines qui me sont ravies pour toujours peut-être. » (Gorr., HO.)