Autour de l'Académie
4. Charles Harvey. A réception at Alfred de Vigny's in March 1844 (rmp/eZîflr,déc. 1888).
leiice entière passée en France, M"""^ de Vigny ne put s'exprimer couramment dans la langue de son mari. « Elle avait oublié l'anglais, dit même Ratisbonne, sans avoir jamais réussi à comprendre le français : ce qui rendait les conversations, on le conçoit, assez difficiles '. » Comme Vigny non plus ne posséda jamais très bien la langue de sa femme. Ton devine quelle intimité intellectuelle régna entre ces deux tristes époux, trop souvent réduits au silence. N'estil pas vraiment pénible de songer qu'à demi étrangère à son propre foyer, la morne Lydia ne put jamais pleinement apprécier ni toute la délicatesse artistique ni toute l'élévation morale du poète d'Éva? « L'excellente dame, dit toutefois un ami intime, n'en avait pas moins un culte pour celui dont elle portait le nom glorieux; mais quel contraste entre la prêtresse et son dieu-! »
Telle quelle, avec toutes ses insuffisances physiques et mentales, atténuées, il faut l'espérer, par de plus précieuses qualités du cœur, Vigny, disonsle pour son très grand honneur, n'en aima pas moins tendrement sa femme, l'entourant jusqu'au dernier jour « de prévenances aussi chevaleresques qu'en sa
1. Revue des Deux Mondes, janvier 1897. « He spoke Englisli grammatically, dit Ch. Harvey, but with a strong accent, and liad evidently learnt it from his wife and from Shakespeare. »
2. Ibid. Vigny ne songeait-il pas quelque peu à sa propre femme lorsqu'il portait sur ses compatriotes le même jugement que M°" de Staël dans Corinne'? « Ce qui manque absolument à la race anglaise, c'est précisément ce qui fait le fond de notre caractère : la gaieté dans l'imagination, le mouvement dans le sentiment. Les efforts surnaturels que feraient des Français pour établir quelque chaleur dans leurs conversations avec des Anglais ou des Anglaises seraient toujours perdus : c'est jouer de l'archet sur une pierre. •
jeunesse »; mais il Tairaa d'une de ces aiicctions plus pitoyables que passionnées, plus maternelles que conjugales, plus fortes, à vrai dire, de tout ce qu'elles donnent que du peu quelles reçoivent; il fut même d'autant plus zélé en son dévouement de tous les jours qu'en son for intérieur il ne se sentit pas toujours à l'abri de tout reproche. Pendant trente ans, ce poète épris de hautes pensées et de graves rêveries se condamna au rôle ingrat d' « éternel garde-malade », de « secrétaire perpétuel », d' « interprète » toujours prêt, de lecteur complaisant, d'amuseur ingénieux de « sa pauvre enfant », de « sa chère enfant malade », de « ce pauvre être sans aiguillon ni défense », « victime de tout le monde en sa faiblesse ' » ; pendant trente ans, il ne s'acharna pas seulement à préserver de toutes les intempéries des saisons cette poitrine frêle : il s'ingénia encore à protéger de tous les tracas de la vie cette âme chétive « d'une sensibilité extrême ». « Je reçois la nouvelle de la mort de mon beau-père, écrit-il le 7 novembre 1838. Dans la crainte qu'elle ne tombe malade ici, loin de tout secours et des médecins, je la cache à Lydia. JMa pauvre enfant, vous dormez tandis que je souffre pour votre avenir des inquiétudes mortelles... Je retarde le coup qu'il faudra bien lui donner. J'ai ressenti un tremblement nerveux et un frisson de fièvre toute la nuit. Votre sommeil, votre calme, ma chère Lydia, ma seule amie, me déchire le cœur ^. »
Délibérément, aux extrêmes scrupules de ce plus