Journal
2, Ibid., 1.32, 1.35.
passer, ma vie était entravée de difficultés sans nombre ; tout se réunissait contre moi pour me faire résoudre à me séparer de ma mère. Il me fut souvent conseillé de Fenvoyer dans une maison de santé, je refusai : je la logeai chez moi. Ce qull a fallu de combinaisons pour consoler les femmes qui la servaient et que sa maladie lui faisait maltraiter, pour empêcher que les dépenses qu'elle causait ne fussent senties et ne vinssent nuire au bien-être de la famille, était d'une telle difficulté, exigeait tant d'efforts de patience, que je me suis vu plusieurs fois sur le point de succomber. Quatre fois, j'en ai été malade, et la fièvre m'a pris après trop d'efforts pour retenir les émotions douloureuses que cette vie me causait. » « Quand son sang coule, mon sang souffre ; quand elle parle et se plaint, mon cœur se serre horriblement; c'est pour moi une agonie comme pour ma pauvre mère '. » Le 22 décembre 1837, une dernière attaque emporta cette « belle âme ». Au moins avait-elle tendrement dit en expirant : « Tu me fais plus de bien que les médecins, Alfred ».
Par cette mort pourtant si prévue et presque souhaitable la sensibilité du poète incrédule fut à ce point ébranlée qu'une crise religieuse s'ensuivit : à ses lèvres émues montèrent irrésistiblement de « saintes prières ». Naguère il écrivait en son scepticisme : « Ehl qu'attendre d'un monde où l'on vient avec l'assurance de voir mourir son père et sa mère? d'un monde où de deux êtres qui s'aiment et se donnent leur vie, il est certain que l'un perdra l'autre et
1. Journal, 136, 90. Cf. ses condoléances à Auguste Barbier sur la mort de sa mère, le 23 mars 1853.
le verra mourir ' ». Maintenant, « quelques signes consolants et divins lui étant apparus » : « Mon Dieu! s'écrie-t-il, mavez-vous éprouvé à dessein?... Mon Dieu ! je me jette à genoux, à présent; je parle à vos pieds; je m'abreuve de ma douleur... Donnezmoi, ô mon Dieu, la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur et que par vous, à sa prière, je puis être pardonné de mes fautes... Que ce soit mon expiation ! J'y trouve un amer bonheur, et je veux ainsi me flageller. Je serai cruel, cruel à moimême, mon Dieu ! cruel et sans pitié, dût mon cœur se fendre et me faire mourir... Mon Dieu! si les épreuves sont une épuration à vos yeux, recevez-la et qu'elle prie à son tour pour son pauvre fils qu'elle a nommé en mourant... Soutenez-moi dans cet espoir, qu'il devienne une foi fervente - 1 » Quatre mois plus tard, en l'intensité de ses rêveries nocturnes, une hallucination présentait encore au fils inconsolable l'image de sa mère mourante. « La vie est bonne pendant trente ans, écrit-il en 1861; après cela, on ne cesse, hélas 1 de voir souffrir et s'éteindre ceux qu'on aime. »
Et pourtant, si cruelles qu'elles fussent, elles étaient encore supportables, ces inévitables épreuves de la vie, qu'atténuait le fier sentiment du devoir accompli ^. Vers la môme époque, Vigny en connut d'autrement intolérables, qu'exaspérait Fâpreté des remords; c'était de ces « fautes » même, sans doute, qu'il demandait le pardon si instamment.
3. « J'ai fait mon devoir; celte idée-là fait du bien », dit le capitaine Renaud en mourant. (Serv. et Grand, milit., 341.)