‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 119 sur 199 · III . — L'Amie · texte numérisé non relu

III . — L'Amie

On ne manque pas de trouver scandaleux qu'entre ces deux lits de malades Vigny s'éprît soudain d'une actrice en vogue. C'est pourtant un fait d'observation scientifique que du fond des plus grandes dépressions surgissent les plus impérieuses passions : moindre est la résistance générale, plus fort est l'automatisme partiel. La toute-puissante nature, surtout en ses phases morbides, n'a cure, hélas! de nos pauvres petites morales humaines. « L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour, » gémit Samson. « Méfie-toi d'une espèce de femmes aussi justement méprisées par leur état que par leurs mœurs, avait écrit la mère en ses Conseils à son fils; je veux parler des comédiennes... J'espère bien que tu ne les verras jamais qu'au bout de la lunette de spectacle. » Et c'était justement d'une comédienne que le chaste chantre à'Eloa devait s'approcher au point de brûler quelque peu ses belles ailes d'archange.

"• Enfant de la balle, née à Lorient de misérables acteurs ambulants qui l'exploitèrent dès l'enfance, laissée orpheline de père à quinze ans et veuve à vingt ans avec trois enfants et une mère infirme, Mane D£rval, après avoir piteusement erré en province et échoué au Conservatoire, venait de se signaler avec éclat à la Porte-Saint-Martin en compagnie de Frederick Lemaître dans le fameux mélodrame d'alors : Trente ans de Paris ou la Vie d'un joueur. Toute la jeune France acclamait en elle l'idéale actrice romantique. Apparemment mal douée

pourtant, « dugazon qui chantait faux, avait-on dit, mais disait juste », avec son « accent traînard ' », sa voix éraillée et sa prononciation grasseyante, sans grâce ni noblesse, débraillée même, mais pire que jolie, mais forte quoique souffreteuse, mais sublime quoique triviale, cette femme vraiment géniale n'en tenait pas moins les salles en délire par le don à la fois prodigue et savant de tout son être ultra-sensible. « Elle a le diable au corps, » disait-on de son jeu fougueux, impulsif, frénétique. « Les autres femmes, avouait-ello, donnent au théâtre tout leur talent; moi, je lui donne tout mon cœur. » « Ses pleurs étaient de véritables pleurs, confirme Janin; ses soupirs, de véritables soupirs; tant elle pleurait à merveille, avec une désolation, des spasmes, un délire à tout renverser. » En ce frêle corps convulsé transparaissait une âme aussi troublante que troublée. « Quand cette femme paraît sur la scène, écrit George Sand, avec sa taille brisée, sa marche nonchalante, son regard triste et pénétrant, alors savezvous ce que j"imagine?Il me semble que je vois mon âme;... c'est mon âme qui est en cette femme et qui la fait se tordre et délirer ainsi. Ce Dieu qui la possède, il est en moi aussi. »

Peut-être à l'origine fallut-il chez Vigny, sous l'influence contagieuse de cette morbide exaltation, quelque auto-suggestion de la même nature, pour que ce grave gentilhomme qu"il était alors, « frère hospitalier, pieux, rêveur, méprisant le plaisir et la mort', » s'éprît ainsi d'une exubérante actrice popu-

Page 1