‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 175 sur 199 · II. — Conséquences pratiques · texte numérisé non relu

II. — Conséquences pratiques

. A ce système, héroïque jusqu'en son amertume, il ne manque, pour être aussi efficace qu'harmonieux,

voit clair dans les choses humaines, ajoule-t-il en 1844, ne s'étonne, ne s'afflige, ne se réjouit de rien de ce qui ne touche pas le cœur. » Et son <• scepticisme pieux » conclut : « Aimez le bien pour sa beauté, la beauté pour son excellence, sans crainte de rien, sans espoir de rien. >

2. On a dit qu'à l'inverse de Léopardi, Vigny manquait d'ironie : ce vers, à défaut de Stella entier et de bien d'autres passages, prouverait assez qu'une tristesse invétérée a inévitablement pris on lui cette amère saveur. L'ironie du poète français est, du reste, moins aigre et moins continue que celle du poète italien parce qu'elle ne provient point comme chez celui-ci, en grande partie, d'une trop manifeste tare physique, mais de causes plus profondes, plus impersonnelles, plus essentielles. Vigny, comme Pascal, insiste, d'ailleurs, sur la dignité et la grandeur de l'homme, alors que Léopardi ne montre en lui qu"un rebut de la nature, inférieur a l'animal inémn.

qu'une chose, Tessentielle qualité qui manque à presque tous les stoïciens ' : l'action, une féconde activité prodigue d'elle-même, cette belle énergie spontanée qui résulte tout naturellement d'une santé exubérante; il manque le don inné d'une vitalité saine. Sans doute, par un inévitable cercle vicieux, s'ils l'avaient eue dès l'origine, cette précieuse qualité native, tous ces fiers contempteurs de la vie, loin de la mépriser, l'aimeraient, l'apprécieraient, en tireraient bonheur et profit et, partant, ils ne seraient pas pessimistes; mais, ne l'ayant point, ils sont bien forcés de s'en passer tout en la dénigrant, c'est-à-dire de se résigner non sans douleur, au lieu de lutter; ou plutôt, puisqu'il faut toujours lutter ici-bas, ils lutteraient moins contre eux-mêmes que contre tous les obstacles du dehors : car, par une logique perversion, le peu de forces qui est échu à ces débiles, c'est moins à agir qu'ils l'emploient qu'à s'empêcher d'agir. « Les illusions sont le pain des sots, » dit Vigny dédaigneusement. « Les actions froissent toujours les autres et nuisent au prochain. » « Nos plus fortes inclinations sont vicieuses et tendent à la destruction de la société. » « Allez comme vous voudrez dans les actions, elles m'occupent peu... Amusez votre cœur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien à faire là. » « Il faut employer toutes les forces de la volonté à détourner

1. Comme Aulu-Gelle et la plupart des stoïciens, Vigny oublie, en effet, les théories sociales de l'Ecole et réduit « tout le Stoïcisme antique » à « l'Impassibilité », à « la résignation à la fatalité ». « Les Stoïciens, dit-il {Journal, 1834), sont bons, désespérés et doux, forts et miséricordieux. »

sa vue des entreprises trop faciles de la vie active \ » Ainsi Slello s'en va condamnant avec l'agitation politique tous les hommes d'action; ainsi Servitude et Grandeur militaires humilie toute l'infatigable ambition du conquérant devant la passive soumission de ses victimes; ainsi la plupart des meilleurs poèmes proclament la vanité de tout effort, la douloureuse impuissance de toute énergie humaine, la seule souveraine puissance d'une fatalité implacable ; ainsi le noble idéal de grandeur passive, tout d'abnégation et de résignation, se réduit, faute d'emploi pour les facultés actives, à un morbide désœuvrement de noble fakir engourdi en son rêve mystique. « Je reste immobile comme un mandarin avec bonheur et ne me dérange qu'à la dernière extrémité. » « Un mandarin ne fait de mal à personne : il jouit d'une idée et d'une tasse de thé. » « Consolons-nous donc de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée et que cette jouissance rien ne peut nous la ravir ^ »

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