JournaL
3. M. Estève, qui a très biea vu tout ce que le pessimisme de Vigny doit au pessimisme de BjTon, a fort bien indiqué aussi une part de Toriginalité propre au poète français : « Le pessimisme métaphysique s'est imposé avec une force égale à l'esprit des deux poètes; il restera jusqu'au bout le trait d'union indestructible de leur pensée. Mais ils étaient de tempéraments trop divers pour que, blessés par une vision identique et douloureuse des choses, leur sensibilité ne réagit pas d'une manière tout opposée. La nature violente, tumultueuse, indomptable de Byron le pousse à se révolter, à insulter, à maudire. La nature tendre, délicate, patiente, et par certains côtés féminine, de Vigny l'incline à plaindre et à compatir. Tous deux sont indignés de voir la faiblesse humaine écrasée sous l'iniquité divine; mais l'un court sus au bourreau, l'autre se penche sur la victime. Byron prend
Sous les assauts de la tempête le « roseau pensant » ne se raidit si fort, toutefois, que pour mieux s'incliner sous la caresse des brises : de Tindignation contre le persécuteur, Thomme passe à la pitié pour les persécutés; de l'excès des souffrances naît l'excès de tendresse. L'orgueil de Vigny se double d'amour. « Compagnons de souffrances », unissonsnous contre l'ennemi commun, aidons-nous, aimonsnous. « Ne pouvant se soustraire à la misère commune, les hommes doivent avoir pitié les uns des autres, et s'exhorter mutuellement à rendre paisible et plein d'amour leur irréparable désespoir. » Suprêmes victimes de Dieu, les pires des hommes ne méritent de frères plus heureux et partant meilleurs ni haine ni dédain. « Il n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes. » « Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles créatures plus ou moins ballottées et contrefaites par leur destinée. » « Tous les crimes et tous les vices viennent de la faiblesse et ne méritent que de la pitié. » « Il n'y a ni monstres ni héros. » Ne
pour héros Gain, le contempteur, le rebelle et le meurtrier; il lance sous son nom au Tout-Puissant ses invectives et sesanalhèmes : Vigny a mis le plus pur de son àmc dans Eloa, l'ange de douceur et de pitié. » {op. cit., 394.) Et ailleurs : « Ce qui n'était chez son prédécesseur que tendances, boutades, aperçus parfois contradictoires, il l'a précisé, fixé, soudé par le travail de son cerveau organisateur: il en a fait un tout... L'originalité de Vigny, c'est qu'il a été un caractère, chose rare parmi les poètes. Il se distingue par là des romantiques, et particulièrement de Byron qui est, lui, un tempérament. ■> {Id., 403.) Oui, Vigny a le cœur tendre, l'esprit réfléchi, mais il a aussi une volonté plus stable que celle de Byron. Le même ralentissement de vie impulsive, qui lui permet l'attendrissement et la réflexion, lui permet en outre l'empire sur soi et, partant, cette ferme discipline morale qui forma son esprit. Son stoïcisme complète ainsi et corrige son pessimisme.
parlez donc pas de " méchants ». << Eh! sont-ils bien coupables de Têtre? » « Qu'il a fallu souft'rir pour devenir ainsi ! » « Ceux que les chagrins rendent méchants, je ne les comprends guère ; mais je crois qu'il faut les excuser, comme les malades dans un accès de fièvre à Thôpital. » « Ceux qui m'ont fait du mal ont tant d'attrait pour moi 1 » « Pitié, pitié ! éternelle pitié ! de la haine vous n'en méritez point '. » Ainsi se fait douce et miséricordieuse la commune tristesse des mortels, « pleine de commisération pour les frères de douleur, pour tous les prisonniers de cette terre, pour tous les hommes ». « J'aime l'humanité, j'ai pitié d'elle », chante cette lyrique tendresse. « La bonté est une passion; il y a l'enthousiasme de la pitié. » «Aimer, oui ! car l'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers. » « Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre et qu'elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament ^. » Et voilà comment, en vertu de cette
{.Journal, 100; Journal, 29; Stella, 99, 93, 87; Dolorida, HO; Correspondance, 217; La Prison, 119: La Maréchale d'Ancre, 104; " Dan? les temps les plus vicieux de l'histoire, je vois que la majorité des hommes est consciencieuse et cherche le vrai et l'honnôte. J'ai rendu grâce a Dieu en mon àme en faisant cette remarque; j'ai cherché à l'appliquer à tous les temps, en tremblant, et je l'ai trouvée juste avec bonheur. J'en ferai grand usage et l'appliquerai à notre temps et au passé. » (Journal, 96.) Cette hésitation inquiète et cette confiance attendrie ne montrent-elles pas à nu l'une et l'autre le touchant amour du Vigny pour l'humanité?
2. Correspondance, 45; Journal, 104, 282, 80, 53. « L'homme qui
bonté indignée de Vigny, sort de son plus farouche pessimisme son plus candide altruisme : ainsi, morte aux cieux, la religion renaît ici-bas sous forme de solidarité humaine; à la mesquine misanthropie des individus succède la vaste philanthropie de l'espèce ; aux négations métaphysiques se substituent des affirmations morales ; aux dogmes théologiques, les devoirs sociaux; à la superstitieuse piété, la bienfaisante pitié. En ce pauvre univers tout ravagé par les malédictions divines l'incrédule stoïcien ne voit survivre que « l'impérissable loi de l'amour et de la pitié* ». « Ah! louons TÉternel : il punit, mais rassemble », dit l'Emmanuel du Déluge en un vers dont l'amère ironie résume tout le stoïcisme, tout l'esprit d'impiété et de solidarité de Vigny - :