‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 199 sur 199 · Correspondance · texte numérisé non relu

Correspondance

2. Ibid., 343. « Ne pouvoir ni manger ni boire sans une douleur aiguë qui donne un tremblement violent et rejette ensuite la victime dans une prostration accablante, voilà mon état. » (Corr., 344.)

et la douleur vaincu », il ne recevait que de rares parents et amis ou discrets à l'excès, ou indiscrets jusqu'à le tourmenter tour à tour pour sa double guérison corporelle et spirituelle : la petite vicomtesse du Plessis l'oubliait pour ne pas manquer ses derniers bals de la saison. « La seule consolation que j'aie reçue, avoue-t-il, est dans mon invincible habitude de l'étude. Plus elle est abstraite, et plus elle m'absorbe et me fait oublier mes chaînes ». « Souviens- toi que tu es une intelligence qui traîne un cadavre, » lui disait Epictète. « Jamais, confessait-il à Barbier, je ne l'ai trouvé plus lourd à traîner*. »

Incapable de se lever, il dut enfin garder le lit où « avec une cruauté inouïe » acheva de le « dévorer » « le vautour de Prométhée ». « C'était à faire compassion », répétait-on autour de lui; mais lui ne se plaignait pas. « Une éducation élégante, avait dit Stello, donne le dédain des souiTrances physiques. » « Je ne connais rien de plus insupportable qu'un homme qui raconte sa maladie. » Tout au plus eût-il avoué : « J'entends mon cœur qui, enfermé en ma poitrine comme dans une tombe, implore la paix ». « Aucune plainte, dit un témoin, ne s'échappait de ses lèvres pâles, et l'on eût dit que l'honneur, après la beauté de sa vie, lui commandait de composer la

1. Correspondance, .371, 335. « Si vous me voyez souffrir comme il m'arrive, le soir, écrivait-il à Barbier le 2 décembre 1861, lorsque le vautour de Prométhée m'enfonce son bec et ses ongles dans l'estomac, ne vous effrayez pas, n'y faites pas attention et parlez d'autre chose. Après une minute, il s'envole, très satisfait, je suppose, de ra'avoir déchiré le cœur et la poitrine ». « Il est beau de visiter les prisonniers », écrivait-il encore au « distrait ami », le 17 mars 1862.

beauté de sa mort*. » Ce ne fut que le 17 septembre 1863 que vint enfin le délivrer de ses « crises terribles » et de ses « souffrances inexprimables » Celle qu'il ne redoutait pas : « Tlnévitable était venue sauver cet homme de la douleur, de la dévorante douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu'à ce que nous reposions en cette bienfaisante amie ». « Le captif était en liberté. » Ainsi, stoïque jusqu'au bout, jusqu'au dénouement de ce « triste drame de la vie » ^, Alfred de Vigny mourut, comme il avait vécu, en « saint laïque », dont la grandeur non moins morale qu'intellectuelle honore doublement notre humanité ^ « Puissant et solitaire » comme son Moïse, « triste et seul en sa gloire », il « s'endormit du sommeil de la terre ».

Arrivé au terme de cette minutieuse enquête, on peut apparemment répondre aux deux questions essentielles que posent, avons-nous dit, l'œuvre et la

1. Correspondance, 342, 379; Slello, 120; Journal, 293, Préface, 13.

2. Correspondance, 379; Stello, 58; Poésies, 129: Cinq-Mars, Préface. De cette « vie si pure, toute à la poésie et au devoir » (Ratisbonne) on a justement dit : « Nulle bassesse, nulle petitesse, nulle intrigue ne l'a ternie; ni pour la fortune ni pour le succès, Alfred de Vigny ne s'est abaissé; fier, — orgueilleux, si l'on veut, — il a toujours eu ce respect de soi-même, cette crainte de déchoir qui dislingue les stoïciens. C'est une de nos gloires littéraires les plus pures. » (II. de Lagardie, op. cit.) « Vous faites que l'on peut s'honorer d'être homme de lettres », lui avait dit Latouche. {Journal, 231.)

3. Mourut-il en chrétien? « Durant sa maladie, dit M. Dupuy (Bévue de Vhist. litt. de la France, avril-juin 1903), une des personnes qui l'ont connu intimement et qui ont le plus travaillé à préparer son retour à la foi, disait d'un ton profondément découragé : « Je ne sais pas ce que le Bon Dieu a fait à ce

vie de Vigny. S'il fut pessimiste, s'il fut infécond, ce fut pour une seule et même raison. Ce ne fut certes point faute d'intelligence, quoi qu'en dise Sainte- Beuve : car il fut l'un des plus intellectuels d'entre nos poètes, le plus philosophe peut-être \ trop même au gré d'aucuns. Ce ne fut pas non plus faute de sensibilité : car il en eut à l'excès et de la plus tendre et de la plus exquise, tout virgilien et racinien qu'il était. Ce ne fut pas encore faute d'imagination, bien que la sienne sut mieux inventer que créer : car son Journal abonde en images, en esquisses, en

pauvre M. de Vigny : il a pour lui une haine mortelle. » Ces paroles sont conformes à l'attitude de Vigny toute sa vie, sauf lors de la crise religieuse qui accompagna la mort de sa mère. Elles s'accordent également avec la Correspondance (355, 366, 372) où Vigny se plaint de ces bonnes âmes qui, abusant des « liens du sang » ou des droits du voisinage, venaient le tourmenter dans le but illusoire d'amener sa guérison spirituelle et corporelle. « Un homme qui a écrit ce qui est publié dans mes livres a depuis longtemps construit en lui-même l'édifice immuable de ses idées philosophiques... Prenez garde de me forcer à laisser tomber sur vos litanies quelque grand coup de raison... J'ai fait voir bien du pays à des abbés et même à des abbesses. » Une tentative du P. Gritry, auquel il reproche de mêler la question des « élus de l'Académie » avec celle des élus du Paradis, ne semble pas avoir été plus décisive. Par contre, l'abbé Vidal, curé de Bercy, affirme avoir reçu sa confession. (Il est vrai que M. Ratisbonne le nie.) •■ Je suis né catholique, aurait-il dit, et je meurs en catholique. » « A sa mort, avait-il écrit en son Journal (92), l'homme d'honneur regarde la croix avec respect, accomplit tous ses devoirs de chrétien comme une formule et meurt en silence. » « 11 ne faut autour d'un cercueil, dit le testament, que les prières de l'Eglise et les larmes des cœurs fidèles. » On le voit, en présence de ces contradictions, il ne semble pas facile ni même possible de conclure; comme le Masque de Fer dans La Prison, laissons donc dire à Vigny : « Laissez en paix ma mort. »

1. « Le seul romantique, a dit Brunetière {Revue des Deux Mondes, 1" décembre 1891) qui ait eu des idées générales et surtout une conception de la vie raisonnée, personnelle, philoso-

ébauches, en projets de toutes sortes. Non, ce fut surtout faute de volonté, d'une volonté proportionnée aux autres qualités, c'est-à-dire stable, constante en son afflux, infatigable en son fonctionnement; ou plutôt, si Ton veut bien, pour être précis, dépouiller cette complexe faculté de tout ce qu'elle impliqué de conscience clairvoyante, ce fut faute de vitalité native, de vigueur constitutionnelle, de richesse physique; en un mot, ce fut faute de vie. Quel grand poète aurait eu le monde, a dit Montégut déplorant ce manque inné de souffle, si aux qualités mentales de Vigny se fût ajouté le tempérament d'un Byron !

Frêle de naissance, incapable d'adapter aux croissantes difficultés d'une vie malheureuse son morbide organisme de poète extatique, cet incorrigible idéaliste fut, par la persistance même de ses plus chimériques aspirations, fatalement condamné à ne trouver pour son âme aussi fière qu'endolorie de plus sûr refuge que le stérile isolement d'un pessimisme stoïque; aussi, après s'être dans la fiévreuse contagion d'une exaltation alors régnante prodiguement dépensé en une brève et éclatante floraison d'oeuvres en partie étrangères à sa propre nature, se trouvat-il bientôt réduit en un précoce épuisement, malgré toute la concentration de ses forces en quelques chefs-d'œuvre suprêmes , à languir incapable de

phique. » Non sans retour sur lui-même, Vigny a quelque part {Journal, 284) opposé aux Pères de l'Eglise « les Pères de la Pensée », toujours « en petit nombre » ; Barbey d'Aurevilly a de même dit : « Comme Catinat, que ses soldats appelaient le père la Pensée, Alfred de Vigny peut porter le même nom : il peut s'appeler aujourd hui le poète la Pensée. »

tout renouvellement sur son fonds irrémédiablement appauvri, La même impuissance congénitale, qui entravait la libre expansion de tout son être dans les jouissances naturelles de la vie, engourdit donc aussi sa pensée dolente dans les mélancoliques velléités du rêve : il y avait, inscrite en sa chair maladive, une même incapacité et de créer et de jouir. Par contre, il est vrai, cette débilité foncière, qui causa à la fois son infécondité et son infortune, provoqua sa grandeur morale et son originalité intellectuelle : c'est précisément parce que sa délicate sensibilité a tant souffert de Finjuste triomphe des forces aveugles liguées contre lui que son intelligence en révolte sut si éloquemment proclamer la pathétique supériorité de la chétive raison, de la tendre pitié, du noble idéal des pauvres humains sur tout le brutal chaos de la matière, sur toute la froide impassibilité de la nature, sur toute l'apparente iniquité des Cieux. Ainsi encore, à force de s'obstiner au culte de quelques fortes idées morales, au lieu de se répandre sur la diversité des choses, cette volonté d'abord hésitante a pu à la longue constituer en l'âme patiemment disciplinée cette belle et grande chose, si rare parmi les hommes et même ou surtout parmi les poètes, un caractère et, qui plus est, un caractère héroïque.

A quoi bon classer en de vagues, étroites et éphémères écoles ce poète philosophe dont le génie altier les dépasse toutes et leur survit? Si Vigny est, à certains égards, le plus romantique de nos romantiques par la forte emprise du mal du siècle sur son intelligence non moins que sur son cœur, il en est aussi le plus classique, parce qu'à cette malsaine inspira-

tion, si personnelle qu'elle demeurât en son fonds, il a réussi, à force d'aristocratique empire sur soi, à donner la plus impersonnelle et partant la plus durable des formes. En nous affranchissant de la romantique tyrannie du moi, son lyrisme indirect, capable d'unir intimement pensée et poésie, n'a pas seulement, en effet, donné à notre pays un bel exemple didéalisme indépendant; il a encore légué au monde une œuvre unique, qui, plus haute que vaste, plus noble que riche, plus sugg-estive qu'éclatante, possède en son bref symbolisme de merveilleuses vertus expansives et en son art discret un charme inoubliable; de là, ce génial prestige qui a déjà su imposer aux poètes les plus divers, à des rivaux tels que Lamartine, Hugo et Musset, comme à des disciples tels que Leconte de Lisle et Baudelaire, Coppée et Sully Prudhomme, l'imitation plus ou moins consciente d'innovations très variées. Amplement humain, tout en restant à la fois fidèle à la grande tradition française et soucieux des plus graves problèmes de son temps, Vigny entre donc de plein droit dans l'austère famille des Lucrèce et des Leopardi, des Marc-Aurèle et des Pascal ; par delà les bornes de sa patrie, il adresse à l'élite, sinon à la foule, de tous les pays et de tous les âges, son bienfaisant message de stoïcisme tendre et fier :

J'aime la majesté des souffrances humaines.

« Aimez le Bien pour sa beauté, la Beauté pour son excellence, sans crainte de rien, sans espoir de rien » ; l'Honneur suffit : car « l'Honneur, c'est la poésie du Devoir ».

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