‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 36 sur 199 · Correspondance · texte numérisé non relu

Correspondance

habit noir, cravate noire et gilet blanc. La taille était élancée, la figure pâle et régulière, les lèvres minces, un nez légèrement aquilin et des yeux gris bleu sous un beau front encadré de cheveux blonds, un air de grande distinction... La lecture achevée, tout le monde alla féliciter l'auteur et, dans le défilé, je vis le chantre d'Eloa, toujours la figure froide et réservée, venir serrer la main de son confrère et ami ; après quoi, il s'éclipsa discrètement*. » Le grand triomphe fut toutefois cette héroï-comique soirée du 20 février 1830 au Français, où Ton vit, autour du truculent chef de claque, Théophile Gautier, insolemment sanglé de son vaste gilet cramoisi, tout le ban et Tarrière-ban des rapins bohèmes, fidèlement descendus des hauteurs de Montparnasse et de Montmartre, remplir avec le zèle le plus farouche le rôle tapageur que le prudent dramaturge leur avait à chacun assigné sur cette autre scène qu'était la salle du théâtre, aux places mêmes pour lesquelles M*"" Hugo leur avait de ses mains distribué plus de quatre-vingts billets. En pareille nuit de « délire poétique », ni réserve ni rancune n'étaient de mise : aussi vit- on, au milieu de la frénétique cohue des siffleurs glabres et des applaudisseurs hirsutes, le noble comte, emporté par la fureur révolutionnaire, clamer son fameux mot quasi historique : « Aux fureurs qui m'agitent, je comprends les fureurs politiques de 93 ».

De si bruyantes victoires, aussi contestables du

1. Turquéty, si sa mémoire ne le traiiit pas, avait remarqué cette froideur dès la lecture de Marion Delorme (10 juillet 1829) : « Alfred de Vigny, retiré dans un coin, dit-il, méditait déjà, je pense, une rupture prochaine ».

reste que contestées, ne vont pas malheureusement sans lendemains de lassitude, voire de dégoût. Sainte-Beuve lui-même en eut un haut-le-cœur. « Il m'est impossible, écrit-il à Hugo, de faire en ce moment-ci un article qui ne soit détestable de forme comme de fond... Je suis blasé sur Hernani... Je n'y puis songer cinq minutes sans penser à celte voie de luttes et de concessions éternelles où vous vous engagez, à votre chasteté lyrique compromise, à la tactique obligée qui va présider à toutes vos démarches, aux sales gens que vous devez voir, auxquels il faudra serrer la main... Je crois qu'il n'y a pas à espérer de faire adorer l'art en place publique et que c'est s'exposera des avanies. » Si telle était l'impressiondupeudélicat propagandiste du romantisme, que devait être celle du discret et aristocratique auteur de Moïse? Nul doute que cet envahissement du foyer de Hugo, jadis si délicieusement intime, par toute la bohème artistique et littéraire de Paris en devait chasser les plus délicats d'entre les premiers amis. A l'ambitieux coryphée des Jeune- France devenu l'imprésario sans vergogne de ses propres drames, Vigny en vint à préférer leur rival commun, Alexandre Dumas, à son tour ennemi déclaré de Hugo. Dès les premières répétitions d'Antony, on vit l'aristocratique poète, crayon d'or en main, noter sur le manuscrit de l'auteur de complaisantes corrections. « Je me fie bien plus à votre goût qu'au mien, lui écrit Dumas; vous jugerez en dernier ressort... Vous me donnerez ainsi qu'aux acteurs tous les conseils que vous croirez nécessaires au bien de votre fils adoptif ^ »

1. Lettre inédite de Dumas à Vignv, citée par Ern. Dupuv, op. cit., 279.

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