Journal
2. Pour bien juger de la part de vérité et d'illusion en ces strophes fameuses, il faut se reporter à la très précise généalogie
Et ils n'étaient pas moins fiers de leurs aïeux, non plus, les ancêtres maternels, les de Baraudin; d'ori-
des Vigny que M. Ernest Dupuy, en sa Jeunesse des Romantiques, a rédigée d après des documents de la Bibliothèque nationale qu'assembla le père du poète et que celui-ci annota lui-même. En voici le résumé :
1° François I" de Vigny, receveur de la ville de Paris qu'anoblit Charles IX en 1730; il répartit eu 1732 un impôt de 300000 livres sur les habitants de ladite ville. Huit enfants.
2° François II de Vigny, d'abord secrétaire de la Chambre du Roi, succéda plus tard à la charge de son père, épousa la très riche fille d'un Président du Parlement de Rouen. Château de l'Ardoise à Pithiviers, nombreuses terres aux environs, entre autres Émerville. Sept enfants.
3° Etienne de Vigny, « grand maître enquesteur et général réformateur des eaux et forêts de France au département d'Orléans » ; nouveaux domaines en Beauce. Trois flls et une fille.
4° Jean de Vigny, cornette de cavalerie au régiment de Lillebonne. Un fils et une fille.
5" Guy-Victor de Vigny (1600-1737), capitaine au régiment d'Orléans; acquiert par un riche mariage la terre du Tronchet; vraiment « opulent, seigneur de vastes terres » {Esprit pur); « un des meilleurs gentilshomes et des plus riches propriétaires de la Beauce » {Journal, 235). « Ses terres dont je n'ai en ma possession que les noms écrits sur ma généalogie y sont inscrites ainsi, après son nom : Seigneur du Tronchet, de Moncharville, des deux Emerville, Isy, Frêne, Jon ville, FoUeville, Gravelle et autres lieux. » Au moins, trois fils officiers.
6" Claude-Henry de Vigny (né en 1698), lieutenant au régiment de la marine et « grand chasseur devant Dieu » {Esprit pur). « Il faisait en Beauce, avec mon père et ses sept frères, de grandes chasses au loup. Il tenait un état de prince. La Révolution détruisit tout. Ses terres appartinrent à ses hommes d'aiïaires, qui les achetèrent en assignats » {Journal, 59). Trois filles et neuf fils, dont six ou sept furent aux armées du roi et deux y moururent; un troisième se retira à la Trappe de la Val-Sainte.
7" Léon-Pierre de Vigny (1737-1817), le troisième de ses fils, d'abord abbé de Vigny, puis chevalier d'Émerville, passa vingtdeux années au régiment de Royal-Lorraine-lnfanterie (1737-1779), fut blessé au siège de Munster en 1758, nommé capitaine en 1760, puis chevalier de Saint-Louis en 1783, et réformé avec une pension de retraite de 300 livres. (Ne fut jamais ni colonel ni comte, comme le crut son fils.) Marié en 1790, à cinquante-trois
/gine piémontaise ', ils n'avaient cessé depuis leur anoblissement sous François 1" de demeurer de père en fils gouverneurs du château de Loches, jusqu'à ce que le dernier d'entre eux, grand-père du poète, « retiré chef d'escadre » de la flotte de Brest, y vînt en pleine Révolution terminer une carrière assez malchanceuse ^ ; une terrible nouvelle l'y acheva : il
ans, il se fixa dans le pays de sa femme, à Loches, où il subit sous la Terreur une longue captivité. Il mourut à Paris en 1817.
1. Vigny songeait sans doute à. cette lointaine descendance italienne lorsqu'en ses Mémoires inédits il crut pouvoir écrire, non sans vaine complaisance, qu' « homme du Nord par son père et du Midi par sa mère », ainsi doué d'une nature tout à la fois <■ impressionnable et forte, persévérante et souple, il sentait en lui l'ardeur et les forces différentes » de « deux sangs réunis dans ses veines pour y mourir ». (Cf. Ernest Dupuy, op. cit., 146.) Par contre, il dit plus justement dans VEsprit pur :
Ici passaient deux races de la Gaule
Dont le dernier vivant monte au temple et s'inscrit
2. C'est, selon toute apparence, en songeant à certains de ces ancêtres maternels et surtout à son grand-père que le poète dut écrire les premiers vers de la seconde strophe citée plus haut. Son arrière-grand-oncle fut capitaine de vaisseau. Son grandpère ne fut pas toutefois « amiral », comme il le crut et le fait dire à Louis-Philippe {Journal d'un poète, 246), ni même chef d'escadre à la bataille d'Ouessant. Entré dans la marine à quatorze ans, Didier de Baraudin, malgré ses services et ses blessures dans la guerre de 1744, eut un avancement régulier et lent; il subit même, à la suite de l'échec d'une attaque contre les côtes anglaises en 1777, une sorte de disgrâce qui le maintint en non-activité. Commandant V Actif en 1779 dans l'attaque contre les côtes d'Espagne, il reçut, la mort dans l'âme, l'ordre de ramener au port de Brest son équipage décimé par une maladie contagieuse. 11 existe encore au ministère de la marine une fort belle lettre de lui à ce sujet. Après quarante-huit ans de services effectifs et douze campagnes de guerre, il obtint à regret en 1780 ses « provisions de chef d'escadre » , avec une pension de 3 600 livres transformée en 1792 en une retraite de 3000 livres. Il passa ses dernières années sur son domaine du Maine-Giraud, près de Blanzac en Angoumois, et ne mourut à Loches, après une
apprit brutalement que, le 13 thermidor de l'an III, son unique fils, âgé de trente-cinq ans, avait été pris à Ouiberon les armes à la main et fusillé sur le matelas même où le clouaient ses blessures.
De cette double lignée de caillants marins et de y vaillants soldats, le poète des Destinées hérita bien moins les qualités physiques que les vertus morales. Ce qu'en dépit de leurs superficielles boutades sur la vanité de parchemins, du reste, pieusement thésaurises ', ces très dignes hobereaux presque
période d'emprisonnement, que le 29 fructidor an V. 11 était « Sieur de Baraudin » et non pas marquis, comme le porte le contrat de sa fille cadette. Jeanne-Marie-Amélie avait en 1790 trente-trois ans lorsqu'elle épousa Léon-Pierre de Vigny. Sa dot était de 20 000 livres. Sa sœur aînée fut clianoinesse de Saint- Antoine de iMalte. (C'est encore au zèle de M. Ernest Dupuy que sont dus ces renseignements généalogiques.)
1, « Mon père, dit-il en son Journal (p. 269), avec son esprit juste et charmant, m'avait du premier coup donné l'idée la plus vraie de la noblesse et en avait à jamais en moi détruit le faux orgueil. Je me souviens encore de la soirée où je lui dis : « Qu'est-ce donc que la noblesse? » 11 sourit, m'assit sur ses genoux et pria ma mère de lui donner un volume de M""" de Sévigné. » Voici, me dit-il, voici la vérité dans une chanson de M. de Coulanges à M""" de Sévigné, (juand on disputait sur l'ancienneté d'une famille : « Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous conduit notre charrue ; l'un a dételé le matin, l'autre l'après-dînée. Voilà toute la différence ». « Un soir, dit-il encore, je demandai pour la première fois de ma vie ce qu'était noblesse et mésalliance. Mon père, croisant l'une sur l'autre ses jambes et ses bas de soie, prit une prise de tabac dont il jeta les trois quarts sur son jabot et sa culotte de soie noire, et me dit : Cela n'a guère plus de valeur à présent que cette poussière, mon ami; ce sont de pompeuses bagatelles qu'il faut oublier comme de mauvaises pensées. Se chargera qui voudra plus lard de te les expliquer, mon enfant; tu as mieux que cela à apprendre. » N'empêche que, par une contradiction aussi fréquente qu'inconsciente peutêtre, le bon gentilhomme collectionnait soigneusement tous les documents concernant sa famille et d'autres même qui, plus ou moins glorieux, ne s'y rapportaient nullement, et qu'un beau jour
ruinés ne manquèrent pas de transmettre à leur unique descendant, ce fut, à défaut du patrimoine ancestral passé pour une poignée d'assignats en des mains roturières, le meilleur legs moral de la vieille noblesse militaire de France, c'est-à-dire la religieuse fierté de la race, avec tous ses inévitables défauts, sans doute, de stérile orgueil et d'aveuglement puéril, mais aussi avec toute sa dignité de tenue, toute sa loyauté de dévouement, tout son raffinement d'héroïsme, bref tout son très noble culte de l'honneur, allât-il jusqu'au point d'honneur. « Mon père et ma mère, disent de ces parents apparemment cornéliens les Mémoires inédits de leur fils, vivaient dans le sublime comme dans leur atmosphère naturelle. Il m'a été fatal d'entendre ainsi des sentiments héréditaires si élevés : car le reste des hommes me parut trop bas et indigne d'estime. » « Je cherche inutilement, ajoute-t-il même, à rien inventer d'aussi beau que les caractères dont ma famille me fournit les exemples. J'écrirai leur histoire, leur mémoire plutôt, et je les ferai admirer comme ils le méritent '. » A défaut d'un si beau panégyrique, le dernier des Vigny a donné quelque chose d'autrement précieux : tout l'héroïsme réel ou imaginaire que ses ancêtres n'avaient pu mettre que dans leurs paroles fugitives et leurs actions éphémères, le poète l'a pour toujours fait passer dans
il gratifia son unique descendant du plus que douteux titre de « comte ». C'est précisément ce dossier, complaisamment compulsé et annoté par le fils, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale (Pièces originales; 2 997-2 998). « Dès que je sus lire, dit le poète, on me montra ma généalogie et mes parchemins que j'ai encore en ma possession. » (Journal, 257.) 1. Journal, loi.
l'exemple inoubliable de sa vie et dans la leçon impérissable de ses vers pour Tédification permanente de riiumanité.
Par malheur, de cette même aristocratie que venait de déclasser la Révolution, l'enfant docile reçut une autre empreinte non moins funeste qu'ineffaçable. Dans les vieux salons démodés et séditieux du faubourg Saint-Honoré que fréquentaient les Vigny, on ne rencontrait guère que des ci-devant comme eux ou des fils d'émigrés, tous presque aussi mécontents et encore plus envieux même des succès de l'Empire que de ceux de la République, aussi incapables de s'adapter aux impérieuses exigences du nouveau régime qu'aux irréparables ruines de l'ancien, irréconciliables ennemis de leur propre temps. « Revenu le soir chez mon père, avoue l'écolier attentif \ je trouvais une conversation élevée, élégante, pleine de la connaissance des choses et des hommes, le ton du meilleur monde, mais la haine du temps actuel et le blâme, le mépris du pouvoir, de l'Empire, des parvenus et de l'Empepereur lui-même. Les conversations du temps passé et des hommes du monde qui avaient beaucoup vu et beaucoup lu m'étendaient les idées ; mais leurs chagrins me serraient le cœur... Quelquefois, cela me donnait une sorte d'effroi religieux : tout ce siècle écrasé par la Révolution, morte aussi sous cet Empire où je vivais, ou plutôt faisant la morte!... L'expérience chagrine de la vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissait de défiance et d'une misanthropie précoce. » De cette fâcheuse for-