Journal
2. Blessé d'un coup de feu sous les murs de Munster en 1758, dit un document de la Bibliothèque nationale, « le chevalier d'Emerville (premier titre du futur père de Vigny), hors d'état de montervà cheval, fut jeté dans un tombereau allemand et abandonné à îa conduite d'un paysan. Il passa deux jours et trois nuits dans ce tombereau, exposé à l'injure de l'air; et, dès ce moment, le froid et la blessure le mirent dans un état d'infirmité qui a résisté aux remèdes multipliés et aux différentes eaux où il fut envoyé. » Selon le fils, il aurait « regu une balle dans la poitrine et une dans les reins, qui courbaient son corps et le forçaient de marcher toujours appuyé sur une canne ». (Journal, 266.)
Depuis huit générations, en effet, les chevaliers / de Vigny, jadis anoblis par Charles IX en la personne d'un ancêtre de robe courte, n'avaient guère cessé d'envoyer aux armées du roi leurs garçons fort nombreux parfois, lesquels, la commission de capitaine acquise ou la croix de chevalier de Saint-Louis obtenue, se retiraient paisiblement, après quelque bref séjour à la Cour, sur leurs terres toujours grandissantes de Beauce et de Brie '. Non sans fierté le poète a célébré dans ï Esprit pur les rudes vertus de ces « obscurs » aïeux, au nom desquels il prétendit avoir seul donné quelque lustre :
Ils furent opulents, seigneurs de vastes terres. Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux Des beaux cerfs qu'ils lançaient des bois héréditaires Jusqu'où voulait la mort les livrer à leurs coups ; Suivant leurs fortes meutes à travers deux provinces, Coupant les chiens du roi, déroutant ceux des princes, Forçant les sangliers et détruisant les loups;
Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent
Gens d'honneur en tout temps comme en tous lieux, cherchant
De la Chine au Pérou les Anglais, qu'ils brûlèrent
Sur l'eau, qu'ils écumaient du levant au couchant;
Puis sur leur talon rouge, en quittant les batailles,
Parfumés et blessés revenaient à Versailles
Jaser à l'OEil-de-Beuf avant de voir leur champ.
Car les champs de la Beauce avaient leurs cœurs, leurs âmes,
Leurs soins. Ils les peuplaient d'innombrables garçons,
De filles qu'ils donnaient aux chevaliers pour femmes.
Dignes de suivre en tout l'exemple et les leçons,
Simples et satisfaits si chacun de leur race
Apposait Saint Louis en croix sur sa cuirasse,
Comme leurs vieux portraits qu'aux murs noirs nous plaçons-.