Chatterton, Préface
2. Vigny, qui dans la Marédtale d'Ancre avait non sans liabileté fait usage du grotesque, surtout au début d'actes qui finissent plus ou moins tragiquement, abuse dans Chatterton de cet élément comique moins bien réparti, par exemple, quand interviennent les jeunes lords et Lord Beckiord, lesquels sont à vrai dire presque aussi odieux qu'ils sont grotesques, ce qui n'est pas peu dire.
nous ramèneni des sereines hauteurs de la mythologie antique vers le prosaïque niveau des larmoyantes comédies d'antan*. N'était ce double élément bâtard, il ne resterait de vraiment romantique en cette première des pièces à thèse que la thèse elle-même : revendication exaltée des droits du poète ^.
Les personnages de Chalterlon répondent, en effet, aussi peu que « la conception » aux présomptueuses promesses cVOt/iello. De môme que l'intrigue, ramenée à l'ultime crise d'une « catastrophe »,
1. Vigny semble bien songer ù son Chatterton lorsqu'à propos (lu Philosophe sans le savoir de Sedaine il s'attarde complaisammcnt dans l'éloge des drames sérieux ù la Diderot, » le genre le plus difficile à bien traiter au théâtre, mais dont la puissance ira toujours en s'accroissant à mesure qu'il traitera des questions plus graves et plus étendues ».
2. A vrai dire, ce qu'il y a en cette pièce do plus intéressant pour le grand public, sinon pour le lecteur réfléchi, c'est moins la thèse elle-même que l'épisode amoureux qui en est le prétexte. Nul n'en a, du reste, mieux montré tout le charme que Vigny : « Derrière le drame écrit, dil-il (p. 84), il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas et que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours et ne se dit jamais: cet amour de deux êtres si purs, qu'ils n'oseront jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort; amour qui n'a pour expressions que de timides regards, pour message qu'une Bible, pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des livres et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mère au poète, amour que le quaker repousse toujours d'une main tremblante et gronde d'une voix attendrie. » Il est remarquable que ce platonique soaliment, si différent des passions frénétiques que Victor Hugo et Alexandre Dumas prêtaient alors à leurs héros romantiques, est précisément celui dont Vigny était le plus susceptible et qu'il éprouvait justement alors au début de sa liaison avec l'actrice qui jouait le rôle de Kilty Bell, madame Dorval. « Elle est poétique, dit-il (83) a propos de son jeu, dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour et dans son ensemble qu'elle parait avoir composé avec prédilection. >■
n'offre nullement k un tableau large de la vie », mais uniquement « laspect sévère et simple d'un tableau flamand », de même, les personnages, réduits aux conventionnels '< rôles » de types généraux de l'humanité, ne manifestent nullement de réels « caractères » individuels : ce ne sont qu'abstractions aussi dénuées de vérité que de vie, inventées pour le seul besoin de « la cause ' ».
Tout d'abord, le Chatterton de Vigny n'a rien de commun avec l'actif, rusé, erotique petit poète faussaire que révélait déjà la critique contemporaine - : il n'est que le « symbole » romantique du noble et