‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 83 sur 199 · Chatterton, Préface; Othello, Avant-propos · texte numérisé non relu

Chatterton, Préface; Othello, Avant-propos

2. A l'occasion d'une édition anglaise de Chatterton (Clarendon Press, Oxford), laquelle a précisément été le point de départ de ce présent travail sur Vigny, nous avons fait, en même temps qu'un examen plus détaillé de la pièce française (p. 103-133), une étude attentive de la vie et de l'œuvre de Thomas Chatterton. Il en résulte nettement que le héros du drame rcssemhte bien plus à son créateur français qu'à son prototype anglais. Au physique Vigny lui prête gratuitement cet ■■ air à la fois militaire et ecclésiastique •■ qu'il revendique ailleurs pour lui-même. Au moral, il fait d' « une rêverie continuelle » le fond de sa nature, alors que l'infatigable petit polémiste, à l'inverse de Vigny, n'était rien moins qu'un rêveur mystique; une réserve timide ne caractérise pas davantage son altitude sociale. L'amour platonique que Vigny lui attribue ne correspond nullement à ce que nous savons des passions sensuelles de l'auteur û'Exhibition et de sa conception cynique de l'amour. Il n'est pas jusqu'aux épisodes de sa propre vie, particulièrement son passage à l'armée, que Vigny ne laisse se refléter dans le drame (31) comme dans la préface fp. 8 : « Il peut...). Quant aux multiples contradictions que présente le drame français avec la biographie du poêle anglais, avec l'histoire d'Angleterre et avec les mœurs londoniennes, nous renvoyons aux notes du susdit ouvrage. Ce qui apparaît bien clairement, c'est que jusque sur la scène, tout comme dans ses poèmes, sous des noms symboliques, en des thèses générales, c'est toujours au fond la personnalité même de Vigny qui est en jeu. II n'oubliait que trop manifestement son propre principe : « Le premier devoir du poète dramatique est le détachement de lui-même ■■.

malheureux fils de « cette fée malfaisante qu'on appelle Poésie ' ». « Le poète était tout pour moi, avoue l'auteur; Chatterton n'était qu'un nom d'homme »; sa légende, « une arme- ». A mesure donc que décroît la vitalité du poète ne cesse de croître le mal intime qui le caractérise, la morbide essence de sa nature poétique. Or, depuis ses fâcheux accès de blue deuils en sa première incarnation, cette native, « fatale », « incurable » « maladie du cerveau'' » qu'est, de son propre aveu, la Poésie, s'est développée en une permanente « folie » tour à tour exaltée et mélancolique, livrée tantôt aux « noires indignations » et tantôt aux « abattements profonds », en proie successivement aux impulsifs accès de délire grandiloquent et aux mornes hantises du suicide *. Le « pâle » jeune homme, « faible de corps », « épuisé de veilles », tout à la fois « timide et fier », « grave et passionné », d'une « sensibilité trop vive » et d'un « enthousiasme excessif^ », bref le débile adolescent mal équilibré a beau vouloir en la pieuse indolence de ses jours comme en la funeste activité de ses nuits « sanctifier sa vie et sa pensée ^ » ; il sent cruellement que, faute d'énergie et de raison, l'inspiration indisciplinée lui échappe et s'en va, s'égarant au gré des émotions et des mots; « lyrique et somnambule », elle n'est plus à ses propres yeux qu'une orgueilleuse c< infirmité », qu'un triste « ridi-

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