‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 9 sur 199 · II . — Éducation · texte numérisé non relu

II . — Éducation

De cette double inadaptation et vitale et sociale, on ne tarda guère à s'apercevoir. Le premier contact avec le monde d'un enfant trop choyé, affiné jusqu'à la délicatesse, déjà dévié même de la croissance normale, ne pouvait être qu'un heurt pénible, et ce le fut, en effet. Pas plus que Cowper, SuUy-Prudhomme et tant d'autres âmes trop délicates, Vigny , ne put s'accommoder de « l'éducation en commun «.^ Lorsque, vers la huitième année, M""" de Vigny, qui avait épuisé toutes ses ressources d'enseignement domestique, se résigna, non sans scrupules ni durs sacrifices pécuniaires ', à mettre son fils en demi-

1. « Mon père, ruiné par la Révolution, dit le Journal de 1831. consacra le reste de son bien à mon éducation. »

pension à Tinstitulion Hix, afin qu'il suivît les cours du lycée Bourbon, le petit noble dédaigneux et souffreteux ne put se conformer au régime « sordide », à l'en croire, ni à l'esprit égalitaire du lieu. "^ « Le temps le plus malheureux de ma vie fut le temps du collège, gémit encore le poète à cinquante ans... Le collège bien triste et bien froid me faisait mal par mille douleurs et mille. .afflictions... J'étais ^ persécuté par mes compagnons.^Les enfants du collège, en notre détestable éducation qu'on nomme l'instruction publique*, me disaient : « Tu as un de à ton nom; es-tu noble? » Je répondais : « Oui, je le suis «.Alors ils s'éloignaient de moi avec un air de haine, ou ils me frappaient. Je me sentais d'une race maudite : je vis que les nobles étaient en France, comme les hommes de couleur en Amérique, poursuivis jusqu'à la vingtième génération et au delà...

1. Vigny a contre « réducation universitaire » de son temps d'autres griefs assez légitimes : « Rien de plus niais, dit-il {Journal, 182) que la routine des classes : du latin et du grec pour tous. Les œuvres anciennes sont excellentes pour former le style. Or, qui a besoin avant tout d'un style? Ceux qui doivent être professeurs, rhéteurs ou par hasard très grands écrivains éloquents ou, par un hasard plus grand encore, poètes. Mais la majorité de la nation a besoin d'éducation professionnelle et spéciale. » On n'a guère de nos jours obvié à ce mal, semble-t-il, qu'en s'exposant à un autre plus grand encore, c'est-à-dire en donnant un enseignement plus complexe à un nombre toujours croissant déjeunes gens inaptes à le recevoir. S'élevant également contre l'internat : " 11 est bon, dit-il fort justement, que les enfants reviennent le soir entendre le langage de leur famille, ce port d'oîi ils partent et où ils doivent toujours revenir. Ceux qui n'entendent jamais que les propos du collège ne sont plus en harmonie avec leur maison quand ils y rentrent; ils n'ont sur la vie que les idées que les autres leur ont données et des ambitions fausses, étrangères aux désirs justes et réfléchis de leurs parents, hostiles quelquefois... La conversation des parents développera en eux ce qu'on oublie dans l'enseignement public : le cœur. » (Correspondance, 296.)

Une impression de tristesse ineffaçable blessa donc mon âme dès Tenfance '. » Celte anecdote n'est-elle pas caractéristique? Toute sa vie Tauteur de Moïse et de Stello ne s'est-il pas cru de « race maudite »? n'a-t-il pas dénoncé la basse voix des malveillances humaines clamant aux oreilles trop sensibles du poète, du noble et de tout être supérieur : « Ah! tu te prétends au-dessus de nous, par ta race, ta vertu, ou ton génie ! Eh bien ! tiens » ; et, à défaut de coups, pleuvaient insultes, calomnies ou sarcasmes. Ne prévoit-on pas, dès maintenant, avec la perfidie en plus, l'attitude de Sainte-Beuve et, avec la brutalité en moins, celle du comte Mole? Toujours à la fois trop faible et trop fier pour prendre sa revanche, Vigny se retirait dès lors sous la tente, pansant dans le silence de la résignation des blessures dont la cruauté et l'injustice entretenaient secrètement l'amertume de ses pensées.

On n'insultait pas seulement, croit le jeune persécuté, à sa supériorité aristocratique ; on exploitait encore sa supériorité intellectuelle. Disons plutôt sa délicatesse naïve : car presque toujours, il faut bien l'avouer, il y a en ces pauvres souffre-douleurs quelque faiblesse native : « Revenu au collège, dit-il, je trouvais dès le point du jour l'hostilité de mes grands camarades, qui s'indignaient de voir des prix d'excellence donnés constamment à un petit garçon dont le corps ressemblait par sa délicatesse à celui d'une petite fille. Ils me prenaient le pain de mon déjeuner, et je n'en rachetais la moitié qu'à la condition de faire le devoir, le thème ou l'amplifica-

i. Journal, 269; Mémoires inédits cités par E. Dupuy. 19.0-196.

tion de quelque grand qui m'assurait à coups de poing la conservation de cette moitié de mon pain. Il prenait l'autre pour son droit, le thème en sus, et je déjeunais '. » La supériorité du petit prodige devait, en effet, sembler d'autant plus provocante à des natures brutales que son isolement le rendait plus faible. Dès le lycée, Vigny eut peu ou point d'amis; des condisciples que nous lui connaissons : Alfred d'Orsay, Hérold, Ravignan, les deux Mouravief, le prince d'Arenberg, aucun ne fut son intime; jeune ou vieux, Stello ne se liait pas et, comme son Masque de Fer, tout bas gémissait :

Jamais je ne connus cette rare parole Qu'on appelle amitié, qui, dit-OD, console.

« Tout cela, conclut-il, me rendit sombre, triste et

défiant,.. /car les chagrins d'enfance laissent dans

l'homme une teinte de sauvagerie difficile à effacer -y

durant le reste de sa yi^Ces peines qu'on prend fort

en mépris sont proportionnées à la force de l'enfant,

la dépassent quelquefois et jettent une couleur

sombre sur tout l'avenir^. »

Il y parut dès lors. Chaque soir, avant de rentrer

au logis, le lycéen malgré lui, s'en prenant, faute de

mieux, à la lourde porte de sa geôle maudite, la

faisait, dit-il, « claquer avec violence ». N'est-ce pas

avec la même violence, mieux contenue, à vrai dire,

que plus d'une fois se referma aussi cette porte, à

peine symbolique, de la tour solitaire où le poète en

sa maturité abrita durant trente ans contre toutes les

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