‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 96 sur 199 · Journal, i835, p. 103. Cf. Ihid · texte numérisé non relu

Journal, i835, p. 103. Cf. Ihid

préoccupations morales, plus de ténacité logique qu'il n'avait en réalité de ressources imaginatives, de mobile sensibilité, de virtuosité artistique. Seule, sa rêverie extatique, trop souvent impuissante à se réaliser en chefs-d'œuvre, entretenait ses illusions de « fils inspiré de la Muse ». N'était cette intermittente inspiration, il fût peut-être devenu l'un de ces grands écrivains penseurs que son orgueil de poète affectait de ne placer qu'au second rang de la hiérarchie intellectuelle. « Après avoir, sous plusieurs formes, dit-il désormais, expliqué la nature et plaint la condition du poète dans notre société, j'ai voulu montrer ici celle du soldat, autre paria moderne; » car « ce qu'il y a de plus beau après l'inspiration, c'est le dévouement », « le Sacrifice étant la plus belle chose de la terre ». « Ce qu'il y a de plus pur en notre temps, c'est l'âme d'un soldat '. »

Or, qu'est-ce que l'armée de nos jours? non pas, ce qu'elle devrait eti'e théoriquement, « une noble espèce d'hommes uniquement consacrée à la défense du pays », non plus, ce qu'elle fut naguère, « une grande famille de soldats héréditaires », non pas, ce qu'elle sera demain peut-être, « une milice de citoyens disciplinés pour l'exécution dans les camps de lois votées par eux dans la cité » ; non, l'armée n'est actuellement qu' « une sorte de gendarmerie»,

1. Servitude et Grandeur militaires, 342, 25. 203, 181. Déjà, dans Cinq-Ma/'it. Vigny avait montré la beauté du sacrifice de soi-même à une généreuse pensée. « Ce qui caractérise la véritable dignité morale de Thomme, avait dit M"'° de Staël {Réflexions sur le suicide, d" section), c'est le dévouement. Ce qu'on fait pour soi-même peut avoir une sorte de grandeur qui commande la surprise; mais l'admiration n'est due qu'au sacrifice de la personnalité sous quelque forme qu'elle se présente. »

« une grande machine que Ton meut et qui tue, mais qui souffre * ». « L'homme soldé est un pauvre glorieux, victime et bourreau, bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour son peuple qui se joue de lui )>; « un gladiateur, aveugle et muet, malheureux et féroce, qui, combattant aujourd'hui telle cocarde, se demande s'il ne la mettra pas demain à son chapeau -. » A propos de ce mal politique qui n'a fait que croître on sent la poignante actualité de ces lignes dont l'ironie voile mal toute la pitié et toute l'indignation : « Que quelques ouvriers, devenus plus misérables à mesure que s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent s'ameuter contre leur chef d'atelier; ou qu'un fabricant ait la fantaisie d'ajouter cette année quelque cent mille francs à son revenu ; ou seulement qu'une bonne ville, jalouse de Paris, veuille avoir aussi ses trois journées de fusillade, on crie au secours de part et d'autre. Le gouvernement, quel qu'il soit, répond avec assez de sens : « La loi ne me permet pas de juger entre vous; tout le monde a raison; moi, je n'ai à vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous tuerez ». En effet, ils vont, ils tuent et sont tués. La paix revient, on s'embrasse, on se complimente, et les chasseurs de lièvres se félicitent de leur adresse dans le tir à l'officier et au soldat. Tout calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts ; mais les soldats n'y sont pas portés en nombre, ils ne comptent pas. On s'en inquiète peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous

i. Senitudc, etc., 97, 10, i03, 23, 25. 2. Ibid., 23, 4, 346.

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l'uniforme n'ont ni père, ni mère, ni femme, ni amie à faire mourir dans les larmes. C'est un sang anonyme'. »

D'où vient donc ce malheur social? Il vient de ce qu'en nos instables gouvernements démocratiques, pour ne point dire démagogiques, l'armée permanente se trouve fatalement « un corps séparé du grand corps de la nation », « une nation dans la nation ^ », livrée sans défense aux caprices d'un chef de passage ou, qui pis est, d'une majorité d'occasion qui, indigne ou incapable, voire irresponsable, l'oppose à la nation même. « Race d'hommes toujours dédaignée ou honorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou nécessaire », « elle se sent honteuse d'elle-même et ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse si elle est esclave ou reine de l'État; ce corps cherche partout son âme et ne la trouve pas. » « Le soldat a besoin d'être consolé de la rigueur de sa condition : il sent que la Patrie, qui l'aimait à cause des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour son oisiveté ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles on l'emploie à frapper sa mère ^. » Voilà le « vice de nos temps », le « mal moderne » que « l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru », « chose nuisible aux gouvernements mêmes, car l'organisation actuelle peut rendre par trop simple le renversement total d'un Etat ». « Les armées permanentes embarrassent jusqu'à leurs maîtres . *

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