DISCOURS
Prononcé sur la tombe d'ALFRED DEHODENCQ par M. Théodore de Banville
Portrait du Peintre dans la dernière année de sa vie
par Edmond Dehodencq.
M. Gabriel SèailUs.
« Accomplissant un cruel et suprême devoir, je m'approche de cette tombe non seulement avec une respectueuse admiration, mais aussi avec une tendre affection désolée ; car celui auquel je viens dire adieu n'a pas seulement été un homme de génie, il était aussi le plus ancien de mes amis et le meilleur, comme je m'honore d'avoir été le sien. A ce titre, il m'appartiendrait sans doute de dire quels trésors de bonté, de dévouement, de tendresse contenait son âme fidèle ; mais à ce moment décisif l'artiste dans Alfred Dehodencq doit tout dominer, et d'ailleurs son génie était sa tendresse même; il fut toujours fait d'un immense effort
d'amour. Car l'amour seul ose et sait créer quelque chose. Dehodencq était de ceux que dévore l'appétit de l'idéal, et qui ne peuvent trouver nul repos tant qu'ils ne l'ont pas contemplé de leurs yeux avides et touché de leurs mains frémissantes.
Pour ceux-là, qui ne se contentent pas du métier et du talent, la vie n'est qu'une longue et pénible lutte, où les succès et les défaites sont les moindres accidents ; car la seule, la vraie souffrance de l'artiste, c'est de ne pouvoir exprimer complètement ce qu'il a en lui, c'est, si grand qu'il soit, de rester toujours inférieur à son désir. C'est seulement lorsque ses yeux se sont fermés à la lumière matérielle qu'il s'enivre enfin de la complète harmonie, et aussi c'est alors seulement que ses contemporains lui rendent justice et mesurent l'audace de son vol effréné.
Cette heure apaisée et radieuse est enfin venue pour Alfred Dehodencq ; on voit avec éblouissement sa carrière trop courte, à chaque minute peuplée d'oeuvres et de chefs-d'œuvre. Entré dans l'art avec cette solide éducation que Cogniet donnait à ses élèves, ses débuts furent une suite de victoires ; tout de suite il s'affirmait grand coloriste, dessinateur savant, habile à fixer le mouvement fugitif et rapide, compositeur superbe, historien ayant le sens intime des époques et des races. Il savait donner à ses créations la passion, la fougue, l'intensité tragique.
L'Espagne et l'Orient l'attiraient comme une patrie d'avance entrevue et devinée ; on sait quel artiste il y devint, comme il y peignit de nombreuses toiles impérissables, et comme il en rapporta, dans ses prunelles, les acteurs, les costumes, le changeant décor de son drame infini et varié et l'étonnante splendeur de la lumière et du ciel. Quand il revint en France avec sa chère compagne, avec ses fils nés au pays du soleil, bien des choses avaient changé ; Dehodencq garda l'enthousiasme, l'ardeur, la fièvre de ses débuts ; il resta fidèle à sa religion et à lui-même. Il a peint jusqu'à la dernière minute, jusqu'à ce que le pinceau tombât de sa main défaillante, de plus en plus admiré par les plus clairvoyants penseurs en qui commence la postérité déjà vivante.
Ses dernières années, ses derniers jours surtout ont été un long martyre ; mais il s'éveille de ce mauvais rêve, et il entre à la fois dans l'éternelle félicité et dans la gloire sereine. O mon ami! ta femme, tes fils, tes admirateurs, tes amis, tous ceux qui te chérissaient sont en pleurs ; mais toi, tes prunelles se sont ouvertes, tu vois l'invisible, et c'est dans la tranquile joie que tu m'entends te dire : Adieu, créateur, lutteur, grand artiste tant de fois meurtri et blessé, qui triomphe enfin. O mon cher bien-aimé, mon vaillant ami de toutes les heures, adieu et à toujours ! ».
Le monument d'Alfred Dehodencq est surmonté d'un beau buste sculpté par son fils Edmond, et sur la pierre tombale on a gravé ces vers de Th. de Banville :
Notre Alfred Dehodencq est là, sublime artiste. Créateur toujours jeune et prêt à l'action Il peignit l'Orient de pourpre et d'améthyste, Les combats de l'Histoire et de la Passion.
Jusqu'au dernier moment gardant sa foi première, Il eut en lui le sens de l'humaine douleur, Et pour l'extasier dans la pure lumière, Il sut faire pleurer et chanter la Couleur.
Son fils Edmond, en qui revivait son génie, A sculpté, plein d'amour, avec un doigt savant, Cette image oh renaît sa pensée infinie, Et sa tête inspirée et son regard vivant.
Tous deux voient à présent la vie oh rien ne change. Ils se sont réveillés dans la clarté des deux, Avec Emmanuel, Armand, et ce doux ange, La petite Marie aux yeux mystérieux.
Ceux qui restent, le fils, la mère endolorie, Savent qu'ils sont vainqueurs de l'oubli meurtrier, Et fier e de ces deux artistes, la Patrie Leur tend silencieuse un rameau de laurier.
Août 1887.
Théodore de Banville.
Tombeau d'Alfred Dehodencq.