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LES DERNIERES ANNEES

Après le succès de la Grande Fête juive à Tanger Dehodencq avait été décoré. Frappés du portrait de Th. de Banville, M. Béhic, sénateur, et M. Berthemy, ministre plénipotentiaire de France à Washington, avaient voulu leur portrait de sa main. Il croyait les mauvais jours passés ; il était plein de projets et d'espérances. Mais la fatalité était sur lui. Au moment où s'ouvrait le Salon de 1870, tout concourait à distraire le public de la peinture et des peintres. En ce mois de mai la curiosité de la foule et les bavardages des salons avaient bien d'autres aliments. L'histoire se présentait avec des allures de drame à grand spectacle. L'Empire, sûr de la réponse, se remettait lui-même en question. Des discussions passionnées remplissaient les journaux, agitaient toute la nation. Un jour, on annonçait à grand fracas un complot mystérieux contre la vie du souverain. Quelques jours après, le plébiscite était voté. Chaque soir avait sa petite émeute, une tempête effroyable de cris, de vociférations, un balayage brutal de la

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Portrait de Marie, fille du peintre.

M. Gabriel Sèailles.

chaussée par les sergents de 'ville exaspérés. Et cependant, à Rome, le concile affirmait que la voix du peuple n'est pas la voix de Dieu, que les plébiscites ne prouvent rien et qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible. Deux mois après la guerre était déclarée. Venait l'année terrible, les désastres sans nom, le siège de Paris, des leçons sanglantes comme celles que le Jéhovah de la Bible réserve aux Balthazars. Après tant d'épreuves, Paris était pris d'une crise de folie furieuse. La foule affamée, ivre, inconsciente, se déchaînait avec la brutalité de la bête puissante et la cruauté naïve de l'enfant. Au mois de mai 187 1 on avait les grands tableaux réels, les Tuileries, l'Hôtel de ville incendiés, des ciels rouges d'apothéose pour ce mélodrame d'hommes de lettres ratés, un art au pétrole à réjouir l'âme du dilettante Néron. Tant d'angoisses, d'espérances, de douleurs, d'idées contraires avaient traversé les cerveaux que tout ce qui précédait la guerre reculait dans un passé lointain. On avait oublié bien des gens, bien des choses, une période nouvelle commençait.

On n'imagine pas ce qu'il faut d'adresse et de persévérance pour mettre peu à peu son nom dans la foule des mémoires indifférentes. Dehodencq n'était d'aucune coterie, personne n'était intéressé à son succès. Il devait se remettre à la lutte, seul, sans appui, et la lutte s'était déjà singulièrement prolongée. Les forces d'un homme sont limitées. C'est à cette époque que Th. de Banville traçait de lui ce beau portrait : « Il semble que les chauds soleils de l'Andalousie, que les ciels brûlants de l'Afrique aient laissé leurs flammes dans l'œil éclatant, fixe et dominateur de ce grand peintre, où l'on voit passer l'ombre des pensées dont son front déborde. La bouche désabusée et navrée, par moment retrouve un sourire d'une fraîcheur et d'une jeunesse adorables. Quand Dehodencq partit pour l'Espagne, sa chevelure brune, épaisse, presque courte et d'un jet si rebelle donnait à son visage césarien une sauvagerie charmante ; les souffrances, les travaux qui ont dénudé son front, n'ont pu ôter à ses traits le grand caractère que leur conservent encore une pâleur mate, un menton d'une fière ligne romaine et le regard de feu. On se demande quel

nuage obstiné voile ce masque fiévreux, éloquent, mobile et d'une vie si intense; mais quelle tristesse ne doit pas séjourner dans l'âme d'un artiste merveilleux, qui, après avoir peint là-bas tant de chefs-d'œuvre pour les princes d'Orléans, n'a pu retrouver au retour son rang et sa place, même après les plaidoyers passionnés qu'a, dix fois de suite,

Portraits intimes (1872).

M. Alfred De&ode'ncq.

écrits à sa louange le maître glorieux, le juge impeccable, Théophile Gautier (i). »

Au moment où il allait avoir besoin de toutes ses forces pour continuer à plus de cinquante ans cette vie étrange d'un artiste qui sans cesse recommence sa réputation, un malheur suprême, imprévu,

(1) Théodore de Banville.

l'accablait pour jamais. Certes la souffrance est grande pour l'artiste véritable de se sentir méconnu. C'est lui, c'est ce qu'il y a de meilleur en lui qu'il met dans son œuvre ; c'est son cœur, d'une sensibilité exquise, que le public tient et serre dans sa main grossière. Mais pour se consoler il a les grands exemples ; d'autres ont souffert la même souffrance qui valaient mieux que lui. Les épreuves, les dégoûts, les déceptions cruelles du travailleur solitaire, Dehodencq les connaissait dès longtemps, il les avait prévus, il y était résigné. Mais il lui semblait que ces souffrances acceptées devaient suffire au destin. Il avait bien le droit de voir ses enfants vivre, de se réjouir les yeux de leur beauté, de se reposer à leur insouciance. Cette consolation vraiment lui était due : elle allait lui manquer.

Il était resté à Paris pendant le siège avec ses quatre enfants. Depuis son retour d'Espagne, il habitait au coin du boulevard Saint- Michel et de la place de la Sorbonne. La maison était sur la trajectoire des obus prussiens. Le 2 janvier, vers minuit, on entendait des sifflements que suivaient les bruits sourds de chocs énormes. Le bombardement commençait. Dehodencq ne voulait pas se déranger, donner cette satisfaction à ces gens, qui là-bas se flattaient d'intimider Paris. Il céda aux instances de sa femme : par cette nuit froide on descendit, on s'installa dans les caves. Une demi-heure après un obus trouait le mur et, sans éclater, prenait dans son lit la place qu'il venait de quitter. L'hiver du siège fut rude aux enfants. Le bois, le charbon, pour beaucoup l'argent aussi manquait. Par ces froids atroces on se chauffait pauvrement. Il y avait bien de la paille dans le pain ! pas de lait ! des nourritures étranges! Les petits souffraient; combien mouraient! combien depuis sont morts! La petite fille, la dernière venue, la plus attendue, la plus aimée peut-être, ne devait jamais s'en remettre.

Elle était charmante, l'orgueil et la joie de son père. 11 aimait ses enfants avec passion, d'une affection jalouse, presque tyrannique ; il ne pouvait les perdre de vue ; il les voulait toujours près de lui; il les dessinait, les peignait sans cesse; il n'en est pas un dont il n'ait fait plus de dix fois le portrait. Mais il avait pour sa fille une secrète pré-

férence. 11 l'avait longtemps désirée : elle était née à Paris, après ses

trois frères. L'éducation des fils a quelque chose de grave, d'austère.

Il y a pour les jeunes hommes une crise d'indépendance et de passion;

un âge redoutable où ils se jettent sur la vie avec avidité, affamés de

sensations qu'ils ignorent. Dehodencq ne pouvait accepter cette pensée qu'un jour ses fils lui échapperaient, qu'il les verrait peut-être gaspiller leurs forces et leur vie. Avec sa fille il n'avait pas ces inquiétudes; il ne prévoyait pas ces luttes, ces résistances ; il l'aimait sans arrière-pensée, d'une affection qui lui faisait du bien. Elle était délicieusement jolie. Des divers portraits, qu'il a faits d'elle, l'un, entre tous, un pastel, est un chef-d'œuvre de vie, de tendresse délicate. On y sent ce qu'il y a dans l'enfant de la fleur, ce parfum léger de pureté, de joie, de candeur, qui remplit la maison et qu'on respire dans l'air autour de lui. Elle avait les grands yeux noirs, les yeux andalous; mais la bouche fine, un petit nez mutin, et dans la flamme du regard une étincelle d'esprit français; une grâce

parisienne avec un charme de plante exotique, qui garde un rayon

des soleils plus ardents.

Plus que les autres, elle ressemblait à son père : elle en avait la

sensibilité et le courage. Comme son frère Edmond (i), qui devait don-

Porlrait de Marie, fille du peintre.

(Pastel.)

M. Alfred Dehodencq.

(i) Edmond était merveilleusement doué; la peinture fut comme son langage naturel. A cinq ou six ans il exposait une nature morte, et on l'avait surnommé dans les ateliers le Mozart de la peinture. Elevé à la façon des maîtres de la Renaissance, il s'était approprié toutes les ressources de son art : il a laissé des aquarelles, des lithographies, des eaux-fortes, dont quatre sont reproduites dans ce volume; il a sculpté et exposé un très beau buste de son père. Il avait les dons de Dehodencq, la justesse de l'observation, le sens du mouvement, une vision de coloriste, mais avec une sensibilité originale qui devait en tirer des

Intérieur (N* 192) M. Alfred Dehodencq fils.

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ner de si belles espérances, elle avait hérité du génie paternel. Avant quatre ans, sans savoir lire ni écrire, par jeu, elle copiait une lettre en imitant les signes tracés, en en reproduisant l'arabesque. Elle jouait à la peinture comme les petites filles jouent à la poupée. Elle restait immobile, des heures, sans se lasser, à chercher des formes ou des tons. Quand elle avait été très sage, elle allait à l'atelier avec son père. C'était la récompense des grands jours, la joie sans pareille. Dans son esprit d'enfant, l'atelier était un lieu redoutable et sacré : les grands murs, la baie lumineuse, la palette, l'éclat des tubes de couleur qu'on presse; et les belles images sur les toiles, lui donnaient une joie mêlée d'effroi. Elle s'installait à sa place, devant le modèle que lui traçait son père, et, silencieuse, elle travaillait. Dehodencq se mettait à l'ouvrage; oubliant l'enfant, il montait les marches de l'escabeau, donnait une touche, s'arrêtait, descendait, reculait pour juger l'effet, revenait courant, avec ces bonds ardents qui mettaient dans son travail sa verve d'artiste. Tout à coup il se souvenait de l'enfant, venait jeter un coup d'œil sur son dessin. C'était un grand moment. Lui disait-il de son ton brusque, emporté : « Ce n'est pas ça, c'est mauvais ! » la pauvrette levait sur lui ses grands yeux navrés, et elle éclatait en larmes. Alors, avec le remords d'avoir causé ce désespoir, il la prenait sur ses genoux, l'embrassait, la consolait et lui montrait un beau tableau, dont le sujet devenait une histoire. Us rentraient ensemble à la maison, elle toute fière, lui moins soucieux. Elle admirait son père, elle l'aimait par dessus tout, avec l'ambition de lui ressembler. Cette tendresse naïve lui rafraîchissait le cœur. Devant elle, il n'osait s'emporter pour ne pas lui faire peur. 11 la voyait grande, belle, appuyée à son bras. 11

effets nouveaux et en un sens contraire. Il était d'une santé fragile qu'il ne sut point ménager. La fougue paternelle se calme, s'apaise, ou mieux se résout chez lui en une tendresse féminine. Avec une voluptueuse nonchalance, il est épris de toutes les élégances et de toutes les caresses. Il transpose les harmonies puissantes en harmonies délicates qui le prédestinent à être un peintre de l'enfant, de la femme, « des fêtes galantes ». Sa belle copie de V Embarquement pour Cythère, achève de définir son génie par ses préférences. Sans parler de ses nombreux dessins, de ses étonnantes copies d'après les maîtres, il a peint quelques portraits de femmes et d'enfants, quelques tableaux, dont le Guignol, qu'il mena jusqu'au bout par un suprême effort. Il mourait en 1887, à peine âgé de vingt-trois ans.

rêvait les intimités charmantes de l'amour paternel, cette affection unique, toute désintéressée, limpide sans une ombre troublante, et la joie que répand la jeune fille dans la maison qu'elle rajeunit. Le talent de sa fille lui mettait au cœur une fierté, une reconnnaissance aussi pour ce témoignage vivant de son génie.

Des privations du siège elle était restée délicate. Sa sensibilité affinée lui donnait la séduction des êtres exquis, qui semblent trop frêles pour ne pas se briser au premier choc. Mais elle avait tant d'entrain à la vie qu'on ne voulait pas s'inquiéter. Des fièvres sans cause parfois la pâlissaient. Au commencement de 1873, elle tombait malade: elle n'avait pas huit ans. Le médecin prit à part Dehodencq, fit appel à son courage. Pâle, les dents serrées, la gorge étranglée, le pauvre père attendait. C'était une méningite : il n'y avait rien à espérer qu'un miracle. Les miracles, ça n'était pas fait pour lui. Il croyait savoir la souffrance, avoir épuisé l'amertume de la vie ; il trouvait dans l'enfer de la douleur des cercles horribles qu'il n'avait pas soupçonnés. Il se sauvait parfois à l'atelier pour souffrir tout seul, à son aise, pour rentrer avec un visage serein, pour s'asseoir avec un sourire auprès du lit de la petite malade. Elle restait douce, elle gardait sa passion de peindre. On lui avait donné une belle boîte de couleurs, et, dans son lit, elle oubliait tout à copier les tableaux de son père suspendus aux murs. Dehodencq la regardait vivre ses derniers jours avec l'atroce pensée qu'elle s'en allait, qu'à chaque heure elle le quittait un peu plus, que rien ne pouvait la retenir. Il connut les angoisses suprêmes, les mots d'enfant involontairement si cruels : « Papa, j'ai mal; est-ce que tu vas me laisser avoir mal? tu ne me laisseras pas mourir, dis? » et les petits bras qui se suspendent au cou avec un muet reproche, un étonnement d'être abandonné, de ne pas trouver le secours attendu. 11 vit les grands beaux yeux qu'il aimait se ternir, prendre cet éclat vitreux, que semblent troubler des effrois, des cauchemars trop affreux pour une âme d'enfant, et la vie se débattre en une lente agonie dans ce pauvre petit corps amaigri, grandi, méconnaissable. Elle mourut, elle partit, laissant sa place vide, elle, si petite, une solitude

Etude pour la Fille de Jaïre. A/, Gabriel Sêaillcs,

immense. Dehodencq venait de toucher d'un héritage quelques milles francs, il voulut tout lui donner; elle s'en alla, du moins, comme une petite reine, dans la blancheur et le parfum des fleurs rares.

Il avait ses trois fils, sa femme, son art aussi, qu'il aimait comme un devoir, il pouvait vivre. Quand il put, sans défaillir, regarder en face cette pensée douloureuse, il voulut nier la mort. En 1876, il exposait la Fille de Jaïre. L'enfant, le sien, est étendu sur le lit; elle est morte encore, mais déjà la vie rentre en elle et ses yeux vont s'ouvrir. La mère, à genoux, pâle, qui se renverse pâmée dans les bras de son mari qui la soutient : une belle juive, une sœur aînée peut-être, debout en arrière qui regarde, les apôtres dans le fond, le silence, l'attente, l'énorme anxiété qui pèse, tout ce drame humain dans l'ombre est superbe. Le grand Christ maigre, presque sans corps, dont les longs cheveux roux retombent sur les épaules, et dont le profil perdu semble se dérober aux regards, n'a rien de la sûreté majestueuse d'un Dieu ; il a quelque chose d'hésitant, de maladroit, comme si dans sa forme incertaine étaient passés les doutes et les anxiétés du père.

La lutte, qui avait été toute sa vie, peu à peu le reprenait. Mais les forces de l'homme sont limitées. Depuis des années, prodigue de luimême, il donnait sans compter, brûlant son sang, consumant sa chair. Ses nerfs surexcités maintenant le dominaient. Son énergie n'avait plus le calme de la volonté forte, elle avait les crises, les emportements de la passion. Autrefois il voyait nettement son tableau, après quelques dessins, en arrêtait l'esquisse et s'y tenait. Il multipliait les études, cherchait les gestes, les physionomies, mais ses efforts successifs étaient comme autant de pas dans la même direction, vers un même but. Dans les dernières années de sa vie, il semble hésitant, incertain ; il a des remords, des repentirs ; il multiplie les esquisses sans se satisfaire ; jusqu'à la dernière minute, il ignore ce que sera son tableau. Doute-t-il de lui-même? est-il trop préoccupé de l'effet à produire? ou plutôt n'obéit-il pas aux entraînements de sa sensibilité, aux caprices de sa verve, à une sorte d'inquiétude nerveuse, qu'il ne peut plus dominer? Trente ans auparavant, dans une heure de décou-

Le Mariage Juif (N° 171) M™ Esnault-Pelterie

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ragement, il surprenait en lui le germe de ce défaut, qui tenait à ses qualités mêmes, à son ardeur d'improvisation, à la fougue de son talent. « Au lieu de frapper un grand coup sur une toile, je la harcèle, je la fatigue, je la tourmente.

Mon besoin de changement, le désir de l'inconnu font qu'au lieu d'améliorer je change. C'est un tas de bonnes idées, de mouvements vrais, de beaux tons, jetés pêle-mêle les uns sur les autres (i). »

Dans la force de l'âge et du talent, la volonté continue, l'idée tenace faisait l'unité des efforts successifs, corrigeait les écarts de la verve. A la fin le tableau n'était jamais fait; il lui arrivait d'effacer des œuvres charmantes, de bouleverser, de saccager une toile achevée. La plupart des peintures lui semblaient froides, sombres, avec des procédés et des artifices. Il n'y voyait pas ce

qui rayonnait en lui : le soleil. Ses yeux fatigués avaient-ils perdu la sensation des nuances? n'étaient-ils satisfaits que par l'éblouissement?

(i) Madrid. Lettre à sa mère. 1850.

Le Muletier Andalou.

Il voulait dans sa peinture l'intensité de la pleine lumière, l'éclat des tons sous l'ardeur d'un ciel brûlant; l'effet direct, immédiat; la force sans ruses, sans le secours des contrastes, un flamboiement de couleurs

pures montées à leur plus haut

diapason. La perspective aérienne, l'atmosphère enveloppante manquait. En même temps il peignait sur des souvenirs de plus en plus lointains, l'imagination l'emportait, et dans la furie des gestes, dans l'audace des mouvements, dans l'ardeur du coloris, ce qui surtout apparaissait, c'était le tumulte intérieur, l'agitation d'une âme surmenée. Au moment où, niant le soleil, on acceptait comme un dogme que la nature est grise, où la fantaisie était bannie de l'art, Dehodencq, qui, l'un des premiers, sans médire bêtement de la poésie, avait prétendu la faire sortir des choses elles mêmes, s'exposait à ce reproche de romantisme qui l'irritait si fort. Et cependant ses grandes qualités se retrouvent i dans ses dernières peintures, si intéressantes, quand on les remet à leur place dans l'œuvre et la vie du peintre, dont elles dérivent logiquement. Le Conteur marocain (1877) a l'éclat d'un bouquet de couleurs ardentes, et les Prisonniers marocains (1881), le chef-d'œuvre peut être de cette dernière manière, ont la verve et l'emportement d'un talent déchaîné.

Dessin pour les Prisonniers Marocains.

Le Conteur (N° 214) M. V. Noé.

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Dans la grande lassitude de son corps, dans l'épuisement de ses muscles, brûlés parle travail et les émotions, les nerfs seuls survivaient en lui. Sa sensibilité excessive s'affinait encore. Tout lui devenait occasion de souffrir. Il entendait ce qu'on ne disait pas. Il devinait le dédain de celui-ci, la pitié de celui-là, et l'espèce de joie des sots devant l'insuccès d'un homme, dont la supériorité les agace et les humilie. Il avait toujours été susceptible : son caractère s'assombrissait, il devenait irritable. Lui qui avait tant cherché, portraitiste, peintre de genre, peintre d'histoire, toujours en mouvement, toujours en effort, il voyait l'art devenir routine, chacun se faire une petite spécialité, fabriquer le même tableau avec une sûreté automatique et le succès sortir de l'impuissance, de la stérilité. 11 lui devenait impossible d'arrêter sur ses lèvres les mots cruels, il avait des jugements

d'une justesse implacable qui allaient droit au vice d'une peinture, au petit côté de boutique et de marchandage. Ses plaintes amères n'épar-

Dessin : les Prisonniers Marocains.

gnaient pas toujours ses amis : plus d'un espaçait ses visites, ne venait plus que rarement, non sans trembler. Plus il allait, plus il aimait la solitude; il n'ouvrait plus à personne la porte de son atelier. 11 craignait un mouvement, un geste, un mot maladroit, une expression de physionomie douteuse. Plus il souffrait de cette solitude, plus il s'y enfermait. Sa fierté lui avait coûté assez cher pour qu'il y tînt. Il l'exagérait. Et cependant il n'était pas fait pour cette vie aride. Il avait une grande bonté, une indulgence véritable pour les jeunes gens qui l'approchaient avec respect. Il trouvait pour les accueillir un sourire jeune, d'un charme exquis. Il voulait leur éviter les imprudences qui l'avaient perdu, mais il n'avait pas un mot qui pouvait les décourager de l'élévation morale, de la fierté, de toutes les vertus, qui avaient bien été aussi pour quelque chose dans l'avortement de sa vie. Son affection avait le prix des choses les plus rares. Une parole de justice, une admiration sincère le transportait de reconnaissance : « Non, je n'oublierai de ma vie l'impression produite par votre article sur ma Charlotte Corday, le cri de vengeance satisfaite que je laissai éclater là, seul à seul avec mes toiles. Cela me prenait aux cheveux, à la gorge; un monde s'ouvrait devant moi et je respirais librement enfin (i). » C'est au même ami qu'il écrit : « Je me hâtais de terminer l'année comme je l'ai commencée : vingt toiles et des aquarelles... en sorte que votre charmante lettre m'a été servie toute chaude. Merci de vos bons souhaits, cher et sympathique ami, vous nous avez fait bondir ma femme et moi; quant aux petits chers, ils ignorent ce qu'est une goutte d'eau pour la soif brûlante, le repos au milieu des fatigues sans trêve, aussi tout étonnés nous regardaient-ils avec les grands yeux noirs que vous savez. Les éloges de M. Carolus Duran m'ont été au cœur, d'autant que c'est pour moi un homme d'un très grand talent. Je vous le répète, un mot pareil de la part d'un artiste de cette taille m'a vivement touché. Ah! vos encouragements, cher ami, votre appel à de nouveaux efforts, qui mieux que moi les comprendra jamais? Dix

(i) Lettre à M. Zacharie Astruc. Juin 1868.

ans d'efforts, dites-vous, eh ! vingt, trente, une existence entière ! Que pourrais-je désirer de plus, moi qu'une flamme inextinguible brûle sans cesse, moi que vous connaissez, ô mon bien cher, et que vous verriez s'éteindre de langueur et de mélancolie, si je n'étais empoigné par les intermittences de cette fièvre qu'on appelle la production. La gloire! ah! taisez-vous, bien que vous fassiez vibrer tout mon être (je vous en fais l'aveu bien ingénu). En fait de gloire, l'idée des belles cimes neigeuses entrevues de loin ne peut me sortir de la tête. De collines en collines que d'efforts, que de peines pour y arriver. — Et puis des pierres, des ronces, l'aridité la plus complète, et de nouveaux hoi'izons plus beaux encore (i)!... »

Chose étrange ! à mesure que la tristesse s'appesantissait plus lourde sur lui, son esprit semblait s'alléger, de lui-même s'élever aux sommets. Quand on arrivait, on le trouvait le plus souvent silencieux, dans une sorte de prostration mélancolique qu'il secouait par un effort de volonté. On passait dans la petite salle à manger, qui donnait sur la rue Champollion, une rue sombre, étroite. On tirait les rideaux pour épargner les yeux de ce peintre des soleils brûlants. La conversation, d'abord languissante, peu à peu s'animait. D'un tableau, qu'il analysait comme s'il l'avait sous les yeux, il passait au peintre, du peintre à ses contemporains, à son milieu; et alors, à grands traits, avec des mots caractéristiques, des formules impérieuses, il résumait toute une période de l'art. L'idée qui tombait dans son esprit ouvrait des cercles de plus en plus vastes. Il aimait les vues d'ensemble, les grandes fresques historiques. Il connaissait à fond la littérature de son temps, il en ramassait l'histoire en quelques noms, en quelques œuvres, faisant la psychologie du dix-neuvième siècle, énumérant les sentiments, les suivant dans leurs nuances, dans leurs métamorphoses et leurs transitions du romantisme au naturalisme, caractérisant un homme, marquant son influence, faisant à chacun sa part de gloire et de responsabilité dans la décadence des esprits. Alors il se laissait

(i) Lettre à M. Zacharie Astruc, i" de l'an 1869.

aller à des fantaisies prophétiques; il lançait la brute humaine sur la

civilisation byzantine ; il bouleversait la société, allumait des incendies, anéantissait les bibliothèques, les musées et leurs chefsd'œuvre avec une sorte de joie vengeresse et une verve de coloriste éloquent. C'était un spectacle attachant et douloureux que celui de cet homme, enfonçant l'éperon dans la bête lassée, l'emportant en des mouvements superbes qui la laissaient épuisée. On sortait la tête pleine d'idées en tumulte et les yeux pleins de larmes (i).

Il retrouvait tant de forces à certaines heures, son corps amaigri avait des souplesses si jeunes, des redressements si fiers, et ses yeux une flamme si ardente qu'il semblait que la source de vie, qu'il épanchait si abondante aux heures de verve, fût en lui intarissable.

Il était cependant à bout de forces :

sa vie n'était plus qu'une fièvre intermittente, avec des alternatives d'abattement et d'excitation.

Plus il allait, plus se faisaient rares les heures d'espérance. Une grande solitude désolée s'élargissait en

lui. L'anémie croissante le laissait parfois sans idées ou dans des visions

(i) Ce brouillon, trouvé dans ses papiers, ne donne qu'une idée lointaine de ses conversations si vivantes. « Regardons sérieusement ces toiles, sujet d'hilarité pour les uns,

Dessin pour le Repos du matin à la Ferme.

Portrait 3e M. Gabriel Scailles (N" 2^6) M. Gabriel Séailles.

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si funèbres, qu'il tremblait de voir lui échapper son intelligence et sa volonté. Mais à l'atelier il se ranimait. Dès le matin il partait, il rentrait tard, déjeunait à la hâte, avec sa sobriété d'oriental, et retournait au travail jusqu'à la nuit tombante. Le soir, un de ses fils lui faisait la lecture et il commentait devant eux les poètes, les historiens, les romanciers, avec sa verve éloquente et suggestive, évoquant les civilisations passées, esquissant au passage un tableau qu'il regrettait de ne pouvoir peindre, cherchant à faire passer en eux quelque chose de la flamme spirituelle qui le consumait.

Au mois de septembre 1881, il alla à l'enterrement d'un jeune homme, pour lequel il avait une vive affection. C'étaient les seules fêtes qu'il ne manquait plus. 11 tint à l'accompagner jusqu'au bout. Les cérémonies achevées, le ciel menaçait. Il ne s'occupa que des siens, les installa en voiture et revint à pied. La pluie le surprit en route. Il rentra frissonnant. Deux jours

d'enthousiasme puéril pour d'autres. Et qu'il nous soit permis tout d'abord de regretter que l'artiste, si convaincu qu'il soit, ne se contente pas d'élaborer son œuvre en silence. Est-il besoin à une conviction bien sincère, à une manière de voir bien arrêtée de tout ce bruit, de ce vacarme? Et vraiment sont-ils bien venus à crier au progrès, quand le plus clair de leurs efforts nous ramène tout bonnement à l'enfance de l'art. Donnez à un enfant, bien organisé s'entend, un crayon, une plume, un pinceau, et vous aurez à l'instant, sans effort, l'idéal de la manière prétentieusement naïve de ces peintres, dits élèves de la nature. Que leur manquet-il ? l'étude. Et voilà où est l'écueil. Arriver avec beaucoup d'étude, un monde d'éléments presque tous contraires, la connaissance profonde des maîtres, des ressources de l'art. — Tout cela s'en servir devant la nature ; n'en prendre que ce qu'il en faut, le trait saillant, éloquent, celui qui doit laisser tout le reste dans l'ombre.

Vous parlez de Rembrandt. Eh! bon Dieu! il a fait très simplement ce grand peintre, en

Croquis de Curés

après, une fluxion de poitrine se déclarait. On craignit pour sa vie. Il se releva pourtant après deux mois de maladie. Mais il ne pouvait quitter la chambre, il restait très faible. Dès qu'il put travailler sans défaillir, il se remit à peindre. C'est alors qu'il fit ses derniers portraits, des portraits de parents, d'amis, des pastels délicats et vigoureux, d'une grande beauté, faite d'apaisement et de tendresse. Il ne s'avouait pas vaincu; il n'était pas épuisé de rêves et d'espérances. Il ne voulait pas mourir; il voulait lutter encore. 11 projetait de finir, comme il avait débuté, par de beaux portraits.

Mais ses forces, au lieu de revenir, de plus en plus s'en allaient. Sa volonté galvanisait son corps. Il se mettait debout, se traînait à sa fenêtre, s'asseyait devant son chevalet. Enfin le pinceau lui tomba des mains. « Je ne peux plus, dit-il. » Et il se coucha. C'était la fin. Devant la mort il se retrouva doux et fort. Il était plein de reconnaissance pour les soins qu'on lui donnait ; il souffrait en silence, sans une plainte, la nuit, pour ne pas éveiller sa pauvre femme, endormie sur un fauteuil auprès de son lit. Comme elle lui disait : « Ton malheur a été de me trouver sur ton chemin, » il eut un geste grave : « Pourquoi être ingrat envers le passé, je ne regrette rien. Si c'était à refaire, je recommencerais. » Avait-il donc trouvé dans sa vie déplorable le secret du bonheur? Il ne songeait plus qu'aux autres, qu'à ce qu'il

homme de génie, ce que vous établissez en principe. Fort en son métier comme pas un, sûr de ses moyens... N'allez pas croire qu'il oublie tout cela devant la nature. Non, seulement c'est chose à lui si naturelle que le tout se présente à l'instant. Et c'est ce qui fait de la tète d'un grand artiste un admirable spectacle. C'est tout un monde. Que de comparaisons, que de réminiscences, que de conseils dictés par l'expérience, que de pensées en foule entre ce coup de pinceau et l'idée de l'artiste ! Non, il ne faisait pas fi de l'imagination. Je n'en veux pour preuve que cette admirable tète de Christ dans la petite scène du Louvre et l'adorable expression de l'enfant apportant le plat. — C'est l'idée, le sentiment — tout jusqu'à l'effet mystérieux, cherché, voulu. Ses portraits! Regardez l'homme au chapeau, la mâle et grande expression du modèle, le tout rendu (après un travail que lui seul pourrait nous dire) par quelques touches d'une sûreté, d'une vision admirables. Et ce serait là ce que vous appelez un réaliste ! Ah! quelle fantaisie, quelle puissance, quelle poésie se dégagent... Suivez-le dans ses foules, dans ses bonshommes de second plan, quelle étude ! quelle observation de la nature! quelle provision de choses vues, sues! quel débordement de science, d'acquit! Demandez-le maintenant aux réalistes de ce temps, ce qu'ils aiment, c'est le modèle là, bien tranquille, qui pose devant eux!... â>

L'Arrestation (N° 226) M. Laveur.

pouvait encore leur donner de lui-même. Il appelait Edmond, résumait pour lui dans ses paroles, qui étaient autant de douleurs, toute son expérience de peintre, lui recommandait les tableaux à regarder sans cesse au Louvre : « Rembrandt surtout, Rembrandt, je dirais presque : rien que Rembrandt. » Les yeux déjà obscurcis, il cherchait des mains ses fils, pour les avoir encore, jusqu'au dernier moment; il leur recommandait leur mère et de devenir des hommes. Au moment de partir, il mettait dans cette scène d'adieu, dans cette scène qu'on n'oublie pas, tout ce qu'il pouvait mettre de force pour eux contre les tentations mauvaises. Dans ses derniers murmures d'agonisant, on surprenait encore ces mots d'honneur, de droit chemin, de devoir. C'était le secret de sa vie qu'il livrait dans ces paroles suprêmes, le secret de sa force, de la consolation qui jamais ne lui avait manqué, (i)

(i) Dehodencq est mort le 2 Janvier 1882.

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