A MADRID : LE COMBAT DE NOV1LLOS
Le 27 août, à neuf heures du matin, il partait pour Madrid.
Un fragment d'agenda, conservé par hasard, et où il note d'un mot les événements du jour, nous permet de le suivre dans ce voyage. « 27. Irun. Adieux à la France du milieu du pont. La Bidassoa, l'île des Faisans ; ennuis de la douane, première visite.
Embarras pour me faire comprendre. Saint -Sébastien, magnifique la mer ! Seul en route pour Madrid. Arrivé à neuf heures du soir à Tolossa. Incantador(P), fille d'auberge, yeux énormes, noirs, teint brun vert, natte par
derrière. Exécrable dîner. Je ne mange pas, je suis malade. » Il conte lui-même une de ces aventures désagréables, dont on rit plus tard, dont les spectateurs, sur le moment, rient bien plutôt que le héros. « Dans une petite ville ravissante, je ne me rappelle plus laquelle, la « voiture s'arrête, je descends. Voulant voir plus à mon aise et plus « longtemps, je me mets à courir. Un homme m'interpelle, je ne com- « prends pas, je dis naturellement : Merci, non ! et je passe. Mais lui « court après moi. Non, non, non, lui dis-je impatienté. Il m'avait déjà « pris le bras, et allait me saisir au collet, lorsqu'en me retournant « j'aperçois mes cornichons d'Espagnols riant à gorge déployée. Je « comprends enfin ce dont il s'agit, je tire mon portefeuille et déroule « aux regards courroucés du douanier, mon passeport, bien en règle, « heureusement pour moi. Car ici, comme en France, les autorités « n'entendent pas la plaisanterie, et j'avais beau lui dire : francese, « francese, comprende pas, montrant tour à tour mes deux oreilles, « il s'en alla tout mécontent, grommelant : Carracho ! carracho (i) ! » — « 28. Déjeuner à Vittoria ; toujours malade. Visité l'Église. Femmes charmantes. Miranda. Routes à travers les rochers. Admirable soleil couchant. Arrivé à Madrid à une heure du matin ; ennui terrible, isolement complet. »
A son arrivée il éprouve cette nostalgie de la première heure, cette tristesse, ce sentiment de solitude presque effrayante, que connaissent bien tous ceux qui tout à coup se sont trouvés dépaysés, isolés des autres hommes par l'ignorance de la langue qu'ils parlent. Tout est difficile, les plus petits détails de la vie prennent de l'importance, préoccupent l'esprit ; c'est un malaise, une perpétuelle angoisse. On retourne deux heures une phrase qui stupéfie l'interlocuteur. Ajoutez à cela toutes les habitudes suspendues, le désœuvrement forcé des premiers jours et ce qu'il y a de presque douloureux à être ridicule tout seul. ", Je suis triste à en mourir. N'importe, j'irai jusqu'au bout. Personne ici ne m'entend, j'erre comme une âme en peine. J'ai des
(1) Lettre du 1" septembre 1849. Madrid.
moments d'ennui terrible. J'ai l'imagination, j'ai le cœur affreusement malades. Je donnerais ma vie et toute mon éternité avec, pour me trouver auprès de vous, ne fût-ce qu'un instant (i). » La nécessité de faire des visites, de présenter ses lettres d'introduction, d'en appeler à la bienveillance d'autrui, achevait de l'irriter. Sa fierté excessive, son orgueil byronien se révoltait. « Moi, si libre, me présenter en solliciteur ! » L'extrême sensibilité ne va pas sans une sorte de misanthropie, de réserve défiante, qu'expliquent les naïvetés et les désillusions premières.
Partout il reçut un accueil charmant. Il en est surpris lui-même :
«Je me suis fait des hommes une si mauvaise idée, et partout je reçois un si charmant accueil que je' ne sais plus que penser.
A chaque nouvelle visite, je m'arme de froideur, je me tiens sur la défensive, je me présente enfin tout bardé de préventions.
Je trouve alors douceur, affabilité, politesse ; mon armure tombe pièce à pièce, et je redeviens ce que je suis réellement, un pauvre être plein de tendresses infinies (2). » M. Madrazo, peintre de la reine et directeur des Musées de Madrid, le voulut pour hôte, lui offrit un de ses ateliers, et dès la première visite tint à lui faire l'honneur du musée.
(1) Même lettre. Madrid.
(2) Octobre 1849.
Etude pour le Combat de Novillos.
il/. Gabriel SéaiJhs.
Vélasquez le prend aussitôt : « Vous n'y trouverez, à quelques « exceptions près, ni notre Poussin, ni Lesueur, ni Rembrandt, ni « même le Murillo de Séville, mais Vélasquez ? Quel peintre, mon « cher ami ! Rien n'en donne une idée. C'est la nature prise sur le « fait. L'observation la plus fine, les types les plus vrais, des harmonies « de tons délicieuses, tout est là, jeté à profusion sur la toile. Sa « manière vive et facile, sa façon de traiter le costume au point de vue « de la tournure et du caractère, laissant de côté tous les détails, ces « mains à peine indiquées quelquefois, témoignent d'une préoccupais tion continuelle de l'ensemble, de l'effet général, et c'est réellement « ce qui vous empoigne et vous arrache de terre à la vue de ses œuvres. « En un mot c'est plus vrai que Van Dyck, aussi fin, aussi distingué, « si j'en excepte quelques gueux en guenilles, qu'on ne voit qu'ici, « sur les places, au grand soleil... Et le Christ aux Oliviers de Van « Dyck, un tableau hors ligne, aussi beau que les beaux Rubens. « Prenez à ce Christ de Van Dyck ce sentiment de haute poésie, ce je « je ne sais quoi répandu dans l'air et qui vous enivre, c'est le mot, « demandez à Vélasquez son secret pour être, comme lui, naïf à « force de science, et vous arriverez à la réalisation d'une œuvre « gigantesque (i). »
Cependant Dehodencq ne perd pas son temps. Deux jours après son arrivée il assiste à un combat de taureaux. En Espagne c'est plus qu'un spectacle, c'est un trait de caractère, le premier tableau qui s'impose à qui prétend la peindre. Oui, mais rien n'est plus commun que les sujets de tableaux ; on en remplirait des volumes, sans que les peintres en fussent plus avancés. Ce qui est rare, ce n'est pas le sujet, c'est l'idée pittoresque, c'est le motif, c'est le tableau lui-même. On ne compose pas un tableau par calcul et par raisonnement, en cherchant de sang-froid les images qui peuvent traduire une idée. Certes la volonté intervient, elle fixe l'esprit, elle le tourmente, elle l'agite, mais c'est toujours une émotion soudaine qui, suscitant les images,
(i) Séville, 22 décembre 1850. Lettre à M. Dubois.
Le Paso (dessin à la plume) M. Gabriel Séailles.
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tout à coup en compose la scène rêvée. Un tableau n'est conçu qu'au moment où il est vu. A l'état d'idée il n'est rien encore, il n'existe qu'au moment où il devient image. A Madrid, le cirque, l'arène, c'est ce que tout le monde imagine, ce que tout le monde attend. Et puis comment montrer le caractère d'un peuple dans une scène typique,
Taureaux et Toréadors (Tanger).
si on lui enlève ce qui la fait expressive, si on rapetisse ce qui n'a de de sens que par la grandeur, par le bruit, par la multitude, par les douze mille spectateurs frémissants ?
Dehodencq cherchait; le hasard, ce dieu des vrais artistes, trouva pour lui. Le 4 septembre au matin, il partait pour l'Escurial ; c'est la
dernière journée que résume l'agenda : « 4. Parti à 5 heures du matin pour l'Escurial, arrivé à 10. Le monastère, la bibliothèque, manuscrits arabes. Course aux taureaux, moins grandiose, plus pittoresque qu'à Madrid. Dîner, promenade aux environs de l'Escurial ; passé la soirée à composer un tableau des courses. » Il n'a pas d'hésitation. Une arène, improvisée sur une place de village ; des barricades pour gradins, un combat de taureaux, familier, sans façon, voilà qui nous fait pénétrer dans l'intimité des mœurs espagnoles et qui en dit plus qu'un cirque mal coupé par la toile et rempli d'une foule qui n'est plus la foule.
// L'idée me vint tout de suite de faire un tableau du fameux, du « poignant, du terrible combat de taureaux. Une chose m'embarras- « sait. Comment éviter le côté répugnant de ce spectacle, sans lui rien « enlever de son caractère ? Je trouvai ce que je cherchais dans une « visite à l'Escurial. Là les courses n'ont pas la pompe de celles de .« Madrid, mais l'endroit où elles se donnent est plus pittoresque. « C'est au milieu du village, sur une petite place, entourée de maisons « aux toits de tuile, et de ruines dues au passage de l'armée française « en 1808. Les abords des rues sont barrés de poutres, de charrettes, « de pierres ; la foule se place sur ces gradins improvisés, sur les murs, « aux fenêtres, tous gesticulant, vifs, animés. Point de victimes, point « de chevaux éventrés, traînant leurs entrailles ; des hommes seuls « combattant le taureau, ou plutôt se jouant de lui, faisant voltiger « leurs manteaux, leurs capes, pour l'étourdir et le frapper plus « sûrement. Cette scène presque antique avec des costumes modernes ; « la montagne sombre et pelée dans le fond ; ce beau ciel, et sur tout « cela les rayons d'un soleil doré composent un beau tableau (1). »
Poètes, peintres, sculpteurs, généraux, députés, la plus haute société madrilène se donnait rendez-vous dans l'atelier de M.Madrazo, dont Dehodencq était devenu l'hôte et l'ami. Son intelligence élevée, son esprit prompt, ses silences et ses saillies, sa tournure souple et distinguée, sa fierté castillane, sa réserve, qui faisait son amitié flatteuse,
(1) Lettre à M. Tourret, 15 mars 1850.
le mystère attirant de sa nature complexe tournait vers lui tous les regards. Le talent de ce jeune homme, enthousiaste et morose, froid aux compliments, d'un orgueil qui supprimait toute vanité, achevait l'œuvre de séduction. Les portraits de M. de Madrazo et de son fils étaient vivement admirés. Deux portraits, peints à la même époque (i), nous permettent de juger ce qu'était alors son talent.
Jamais iln'a été plus élevé, la verve et la science s'équilibrent, se pondèrent.
Le métier a la sûreté de l'instinct. On ne peint plus guère ainsi. C'est de la peinture qui semble s'être faite toute seule. Il n'y a pas trace d'artifice, de rouerie ni d'efforts. Il faut remonter jusqu'aux maîtrespourtrouver cette facture libre et simple, ferme et précise, qui, comme les meilleures
pages des meilleurs écrivains, donne l'illusion qu'on ne saurait faire autrement. Le bruit s'était répandu que le jeune peintre français, un audacieux, osait ce que n'osaient pas les peintres espagnols, peindre l'Espagne. Ceux qui avaient vu la Course de Novillos (jeunes taureaux) parlaient avec enthousiasme du tableau commencé. Les curiosités étaient éveillées. Tout le monde sollicitait l'honneur d'être admis dans
(1) Portraits de M. Debras, peintre, et du prince Piscicelli.
Portrait du prince Piscicelli. M'u Besnard
l'atelier de Dehodencq. J'y vois passer tour à tour M. Pidal, ministre des affaires étrangères, le ministre de la Marine, le ministre de la guerre, les membres les plus distingués de la colonie étrangère, l'ambassadeur du Danemark, l'ambassadeur de France. Un Anglais voulait l'entraînera Londres, lui promettant la fortune ; et il songeait un instant à s'en aller là-bas, comme Haendel, comme Mendelsshon ; mais les brouillards de la Tamise l'effrayaient. Un jeune prince napolitain, son ami, lui montrait la gloire et la fortune à Naples, où il y a du soleil comme en Espagne, à Naples « où le printemps s'arrête. »
11 était difficile de rêver un succès plus prompt. Mais on ne vit pas de fleurs, de compliments, de sourires de femmes. Il fallait vivre, on ne lui offrait que des occasions de dépenses. Tous les salons s'ouvraient devant lui. Plus d'un sans doute enviait cet homme jeune, que la gloire semblait prendre par la main. Qui soupçonnait sa détresse? Est-ce que le monde s'occupe de ces choses-là ? Il vous prend la parure de votre jeunesse, de votre esprit, de votre talent; à vous de lui arracher ce qu'il ne donne point. Les moyens ne manquent pas pour le conquérir; ses vices le livrent à qui sait les exploiter. Il y un art d'intéresser la vanité des hommes, de profiter des rivalités mesquines, de faire sortir les commandes les unes des autres ; art difficile, qui veut la souplesse et la ruse du boutiquier, auquel on n'échappe pas les mains vides. Dehodencq avait contre lui sa roideur, sa fierté, son horreur du marchandage, tout le luxe moral du riche, le seul auquel il ne put renoncer. Il écrit à sa mère : «Je traite mon habit avec vénération. » Il hésite plus à l'achat d'une redingote qu'à la composition de la Course de Novillos. Ah ! l'angoisse de l'homme qui va au bal à pied avec des précautions infinies; qui en sort avec l'inquiétude d'une pluie ruineuse; qui, comme ce pauvre homme, qu'un caprice de sultan blasé fait tout-puissant pour une nuit, chaque soir traverse le rêve de la richesse pour rentrer chaque soir dans la réalité, écrire ou dessiner dans l'atelier froid, un brasero sous les pieds, le bois étant un luxe défendu. A ces embarras s'ajoutaient d'autres difficultés, qu'il n'avait pas prévues, qu'il aurait pu prévoir. « J'ai à combattre, écrit-il, l'indiffé-
rence, l'ignorance d'un public peu fait pour les arts, l'esprit étroit de nationalité, et les craintes, les appréhensions d'artistes médiocres, à qui mes succès enlèveront une partie des leurs. » Il ne faut pas trop demander aux hommes. M. Madrazo l'avait accueilli avec la plus grande bienveillance : il lui avait offert un atelier ; il l'avait admis dans son intimité, qu'exiger de plus ? Il avait fait son devoir de galant homme. Devait-il précipiter un succès qu'il trouvait peut-être bien rapide ? Pouvait-il se défendre de quelque inquiétude, sacrifier ses intérêts ? L'art n'est pas une table de famille où l'on s'écarte pour faire place aux nouveaux venus. Les peintres, tout comme les bourgeois, sont des hommes ; le contraire serait surprenant.
Au milieu de ces embarras d'argent, dans l'anxiété d'une attente qui l'énervé, Dehodencq vit les yeux ouverts, en artiste qu'une image distrait. C'est d'abord le carnaval. "Nous sommes en carnaval, je suis « allé au bal, en soirée. J'ai vu ces fêtes, si animées par l'admirable « temps qu'il fait ici. Croirais-tu qu'il n'a pas plu depuis deux mois, « tous les jours grand soleil. C'est, ma parole, à en devenir fou parfois. « Ce ciel si bleu, ces oranges (à quatre pour un sou !), ce peuple entier « de flâneurs par les rues, les promenades, le cirque. Tout est plein « partout, et de tous côtés des harmonies, des couleurs, des arrange- « ments de capes, de manteaux, de mantilles, à en perdre la tête ; tout « cela est riche, piquant et neuf. Et ces adorables montagnes, que je « ne vois jamais sans une émotion incroyable ! Tout ici est fait pour « la peinture. Quest-ce grand Dieu ! que l'Andalousie et que devien- « drai-je alors? un grand peintre peut-être et je ne l'aurai pas volé (i).» Puis c'est la semaine sainte. «Je te quitte, chère mère, pour courir la « ville des plus curieuses ces jours-ci. Nous allons visiter les églises, " voir la procession, ces formes extérieures d'une religion morte ici, « comme ailleurs, comme partout. En effet Christ est mort, il y a près « de deux mille ans. Ce jour-là la terre trembla, le ciel se couvrit de « ténèbres, la nature entière fut en deuil, et tu ne t'en douterais pas à
(i) 19 Février 1850.
« l'air de fête qui règne ici de tous côtés. A ma prochaine lettre je te « ferai part de mes impressions et te dirai s'il y a là le sujet d'un
« tableau ; car c'est i « sous ce point de
« vue que m'appa- «raissent à moi « toutes les choses « de ce monde (i). »
La course de taureaux et la procession, ces deux expressions d'un même besoin d'émotions violentes, de grands spectacles, c'est l'Espagne même. Dehodencq ne pouvait manquer de découvrir quelque jour le tableau qu'il pressentait.
Les petites intrigues, qu'il devinait autour de lui; les hostilités sourdes que ne dissimulait plus toujoursla politesse; l'ennui, l'attente, la difficulté de soutenir cette vie mondaine et ces succès stériles le décourageaient. Il songeait au retour. Quelle douleur de quitter sitôt ce pays aimé ! de n'en
(i) Vendredi-Saint 1850.
Danseuse Espagnole.
emporter que des images superficielles et fugitives. C'est à ce moment qu'arrive à Madrid le duc de Montpensier (juillet 1850). Le jeune prince, homme de goût, amateur éclairé, a une galerie célèbre à Séville, dans le palais de San Telmo. Il est Français ; en dépit de tout il ne l'a pas oublié. C'est le salut peut-être, la possibilité de prendre possession définitive de cette terre d'Espagne. La galerie de San Telmo est un musée royal, un salon de maîtres, c'est déjà un honneur de n'y être pas dépaysé, et cela suffirait à tenter un peintre audacieux qui aime la bonne compagnie. Dehodencq avait une lettre du peintre Dauzats (1) pour M. de Latour, ancien précepteur du duc de Montpensier, resté attaché à sa personne, après la révolution de 48, avec le titre de secrétaire des commandements (2). M. de Latour l'accueille comme un homme que sa réputation a précédé et l'engage à solliciter une audience. C'était aller au-devant des désirs du prince, dont la curiosité était vivement excitée par tout ce qu'il entendait dire du jeune artiste français. La vie de Dehodencq était comme suspendue à cette entrevue, sa dernière espérance. Il nous la conte lui-même avec cette aisance et cette correction, qui révèlent dans les lettres familières qu'il écrit à sa mère au jour le jour, toute la grâce, toute la distinction de son esprit.
« Tout en attendant que mon tour arrivât, je me plaisais non à
(1) Adrien Dauzats, peintre distingué, est né à Bordeaux en 1804. Il a voyagé en Egypte, en Judée, en Syrie, en Palestine. En 1837 il partit pour l'Espagne avec le baron Taylor, que le roi avait chargé de la formation d'une galerie espagnole pour le Louvre. En 1839, il fut attaché comme artiste historiographe à la suite du duc d'Orléans, pendant l'expédition des Portes-de-Fer en Algérie. Ce fut l'occasion de rapports avec la famille d'Orléans, qui expliquent la lettre de recommandation de Dauzats à M. de Latour. J'emprunte ces détails à l'article de M. Ph. Burty sur Dauzats (Maîtres et petits maîtres, p. 161 sq.^
(2) M. de Latour, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, fut choisi parle roi Louis- Philippe comme précepteur du duc de Montpensier. Après la révolution de 1848 il accompagna son ancien élève en Espagne et il vécut à Séville jusqu'au jour où une nouvelle révolution obligea le prince à abandonner momentanément son beau palais de San Telmo. M. de Latour mit à profit son long séjour en Espagne pour étudier l'aspect, les mœurs, les traditions du pays. Il publia successivement : Etudes sur l'Espagne ; Séville et V Andalousie, 2 vol. — La Baie de Cadix, 1 vol. — Espagne : Traditions, mœurs et littérature, 1 vol. — Valence et Valladolid, 1 vol. M. de Latour est un littérateur délicat qui voit ce qui est intéressant et qui ne sait pas assez le faire voir aux autres : son style manque de mouvement et d'éclat.
« arranger des mots, à tourner des phrases, sachant que toujours il « arrive en ce cas-là de débiter tout le contraire de ce qu'on a préparé ; « je cherchais seulement à me représenter l'appartement, la place « qu'occuperait le prince à mon entrée. Je le voyais assis près de la « fenêtre, se levant pour me recevoir, par pure politesse. Tu vas voir « comme c'était encore à moi une bêtise de me figurer ce tableau à « l'avance. Mon tour était venu, l'huissier m'introduit, la porte s'ouvre, « et je me trouve nez à nez avec son Altesse. Tout en n'étant pas de « ceux que les grandeurs bouleversent, et voyant un homme là où est « un homme, je restai court... Le prince médit alors qu'on lui a beau- « coup parlé de moi, qu'à son regret le malheureux événement (i) qui « venait d'avoir lieu l'avait empêché de recevoir, il me parle de moi, « de la France, de la peinture, etc.. Moi je n'y étais plus et le laissais « dire, souhaitant qu'il allât comme cela le plus longtemps possible. « Il s'arrêta malheureusement ; alors il se fit deux secondes de silence, « qui me parurent trois siècles, près desquels l'enfer du bon Dieu « n'est rien. Je pris le parti d'en rire et je fus sauvé. Votre Altesse « m'excusera, lui dis-je, si je ne trouve pas un mot à lui répondre, « mais... Il ne me laissa pas le temps d'achever, en galant homme, il « vint à mon secours et la conversation recommença, non, commença, « et si belle et je pris si bien ma revanche, qu'à force de vouloir rattraper « le temps perdu, ne sachant plus m'arrêter, je fus congédié, de la « façon la plus charmante, il est vrai. Je ne m'en fus pas moins fort « triste. J'allais répétant sans cesse : mauvaise entrée, mauvaise sortie, « quelle pauvre idée tu as dû laisser de toi, mon pauvre ami, et j'en « arrivai à trouver le milieu assez bon par le besoin que j'éprouvais de « me consoler et d'espérer. Après tout, dans ce milieu tu as été digne, « tu as parlé en artiste, en homme... Deux heures après le prince entrait « dans mon atelier accompagné du père et du fils Madrazo. Il regarda, « examina tout longtemps et en détail, parut fort content, me fit les « plus grands éloges, melouantsurtoutd'avoirosé aborderfranchement
(r) Il s'agit de la mort d'un fils de la reine Isabelle, qui ne vécut que quelques jours. Le duc de Montpensier avait épousé la sœur de la reine Isabelle.
« le soleil d'Espagne, devant lequel, dit-il, avaient reculé jusqu'alors « les peintres. Et je ne cherchai pas à le désabuser. Bref il me dit que « ma peinture lui plaisait beaucoup et qu'il serait enchanté que je « voulusse bien travailler pour lui. Je ne sais où j'avais la tête, mais « je ne vis pas là une commande directe, je pensais à toi, je crois, et « cela m'empêchait d'être tout entier à la question. L'idée lui vint sans « doute que j'avais pu ne pas le comprendre, il eut la bonté de recom- « mencer sa jolie petite phrase, appuyant sur ces mots : Si vous voulez « faire vos esquisses et les apporter à Séville nous choisirons... En me « quittant le prince fut visiter l'atelier de M. Madrazo. Au moment où, « quittant ces messieurs qui l'entouraient, il allait monter en voiture, « il m'aperçut et me jeta de loin : Au revoir M. Dehodencq. »
Au moment où Dehodencq se préparait à répondre à l'invitation du duc de Montpensier, s'ouvrait l'exposition de Madrid. Son tableau : Une course de novillos à V Escurial eut un immense succès. Le combat de taureaux pour les Espagnols est une passion nationale. Il y a entre l'homme et la bête je ne sais quelle affinité, comme une parenté mystérieuse. Le combat de taureaux, c'est le jeu favori des enfants, ils en imitent toutes les péripéties, s'en distribuent tous les rôles, taureau, espada, picadores. Le dimanche, et c'est le tableau même de Dehodencq, on barre les rues qui donnent sur la place du village ; les paysans mettent bas la veste, l'agitent devant le taureau harcelé, exaspéré, s'enivrent de la fuite, du frôlement des cornes, des cris d'angoisse, des applaudissements des spectateurs ; échappent par un détour brusque, par un élan soudain, par un bond prodigieux, ou serrés de trop près, s'aplatissent tout à coup contre terre et laissent se jeter dans le vide la bête furieuse et stupéfaite. « Tous les journaux parlent de mon tableau. L'un deux, la Patria, ne s'est-il pas imaginé de dire que c'était une honte pour les Espagnols qu'un peintre étranger s'emparât de leurs sujets et les rendît comme pas un d'eux. Ce qui, entre nous, ne m'aveugle pas du tout... Le roi, la reine et la reine-mère ont, m'a-t-on dit, été enchantés de mon tableau. Je reçois chaque jour de nouvelles visites et de nouveaux compliments. Et je n'en suis pas plus
fier. Tout cela glisse sur moi, intimement convaincu que je suis qu'il faut dans les arts se faire juge soi-même et juge sévère, rester indifférent aux éloges et aux blâmes, pesant les uns, tirant parti des autres, et, Jean comme devant, reprendre son œuvre de plus belle (i). »
Avant de quitter Madrid pour Séville, Dehodencq voulut faire une tournée dans la Manche, la patrie de Don Quichotte. « J'ai fatigué « énormément à cause du mauvais état des routes, de la chaleur, et de « onze lieues qu'il a fallu faire dans une maudite galère. Un jour et une " nuit pour faire onze lieues, que dis-tu de cela? Sans compter le jour '< et la nuit d'avant passés entiers en diligence, où je ne puis dormir et « suis le plus malheureux des hommes. Mais en revanche, si je fatigue « plus qu'un autre, je vois aussi pour deux. Sitôt arrivé à Valdapênas, « lorsqu'il nous fallut faire cette route à travers champs, je pris de « suite mon parti de la faire à pied, sur de toujours rattraper cette « charrette qui n'allait qu'au pas. J'ai tué sous moi une paire de souliers, « me suis écorché les pieds, rôti la figure, mais j'ai vu, étudié à loisir « un admirable pays. En plein soleil ; dans ce pays il n'y a pas d'ombre, « pas d'arbres; quelques maigres oliviers, des bruyères, c'est tout. Je « me suis assis, et j'ai pensé à toi, car je pense à toi partout, et je me « suis attendri, et cela fort heureusement, je mourais de soif et pus « boire mes larmes. Tu me parlais de voleurs dernièrement; je n'eus « jamais plus de chance d'en rencontrer. Je te dirai même entre nous « qu'à un certain moment cela nous préoccupa assez vivement. Mon « compagnon de voyage M. B*** chargé par l'ambassadeur de porter à « Narvaëz un sabre ayant appartenu à Napoléon et offert au maréchal « par le neveu ; mon compagnon, dis-je, était assez inquiet à l'idée « qu'on pût lui arracher ce sabre, qu'en sa qualité d'homme d'honneur « il ne pouvait rendre. Et moi, en ma qualité d'ami, j'étais bêtement « résolu à me faire tuer aussi plutôt que de le lâcher, tu conçois cela (i).»
Au retour, encore sous l'émotion du voyage, il évoque dans des dessins pleins de verve et d'esprit l'Espagne de Cervantes, Don Quichotte et Sancho Pança. 11 achève cinq esquisses peintes : — trois
(i) Madrid, septembre 1850.
scènes de Gil Blas, le Naufrage de don Juan ; un épisode de l'histoire d'Espagne, emprunté à la vie du cardinal Ximénés, — qu'il doit présenter au choix du prince, et il songe au départ. Restait à se procurer de l'argent. Mais son succès rendait la chose facile. Il met en loterie une esquisse de son tableau des courses et un brigand espagnol.
Combat de Novillos (1850).
(Muser de Pau.)
Un brigand ! c'était là encore un sujet bien espagnol et dont il enlevait la gloire aux peintres indigènes. En dépit de petites intrigues, près de quatre cents billets à cinq francs furent enlevés en trois jours par tout ce qu'il y avait de distingué dans la société de Madrid. Enfin, tous ces préparatifs terminés, il part en novembre pour Séville. C'était le moment de rester peut-être. Mais il était dans la destinée de Dehodencq
(1) Madrid, septembre 1850.
de partir quand il fallait rester, de s'attarder quand il fallait partir, de semer partout, de ne recueillir nulle part.
Son tableau quittait Madrid en même temps que lui, mais pour la France. L'exposition ouvrait cette année là à Paris (1850) en octobre ou novembre. On pouvait se demander si cette scène transplantée de son milieu naturel, n'ayant plus pour elle la passion de tous, ne passerait point inaperçue. Il n'y avait là aucun de ces mensonges brillants, aucun de ces tours de force grossiers, auxquels trop souvent les jeunes gens se laissent aller et toujours le public se laisse prendre. C'était l'art même, la nature ayant traversé un cerveau d'artiste, récréée, vivifiée par une émotion pénétrante et personnelle. On ne s'y trompa pas. Le succès fut éclatant, Théophile Gautier goûtait «cette intime saveur espagnole. » Les artistes étaient surpris, sentaient là quelque chose de nouveau. « J'aurais donc réussi, s'écrie Dehodencq, à la nouvelle du succès, à faire voir un peu de ce que j'ai là, si j'en crois M. Robert- Fleury. Diable ! de la peinture d'artiste ! ce cachet de vérité, cette force, cette couleur digne des plus grands éloges, voilà quelque chose d'assez agréable à s'entendre dire ! ,,
Les jeunes surtout, ceux qui regardent vers l'avenir, sentent le besoin de ne pas recommencer leurs aînés, admiraient cette œuvre inattendue. Qu'avaient-ils sous les yeux ? Les conteurs d'anecdotes de l'École Delaroche, des littérateurs égarés; les universitaires de la peinture, qui ne sont pas nécessairement sans talent, mais qui ont le tort de dégoûter des maîtres et de prendre l'art pour un commentaire ; les romantiques, qui inventaient le moyen-âge et les pays exotiques sans quitter l'atelier, peignaient des Orientales de Victor Hugo ; un homme de génie à leur tête, Eugène Delacroix, le grand lyrique, qui ne demande à la réalité que l'occasion de dire son rêve, Delacroix, dont la couleur émue est suggestive comme la musique. La toile de Dehodencq ce n'était ni l'art d'école, ni le romantisme, ce n'était rien de plus que l'émotion sincère d'un artiste personnel en face de la nature; le mot réalisme étant faussé, déconsidéré, disons : c'était la vérité et la vie. Dehodencq avait retrouvé une toute petite chose, sans
se creuser beaucoup l'esprit, par cela seul qu'il était vraiment artiste ; mais cette petite chose était tout ce qu'il y a de bon dans notre école
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