SEVILLE : SCENES DE LA VIE ESPAGNOLE
Dehodencqarrivaà Séville dans les premiersjoursde novembre 1850. Il apportait au prince les esquisses qu'il avait achevées à Madrid ; en attendant l'audience il cause avec sa mère. Il est dans l'enchantement. «Me voici arrivé à Séville depuis quelques jours, fort heureusement " de toutes manières, en bonne santé et mon bagage entier. Il était « écrit que je ne serais pas encore volé cette fois. Nous l'avons cepen-
" dant échappé belle, la diligence ayant été arrêtée l'avant-veille de « mon départ de Madrid et le lendemain de mon arrivée à Séville. Ces " pauvres voyageurs ont été entièrement dépouillés, et l'on pourrait " ajouter sont entrés presque nus ici. Je ne parle pas des coups de " bâton, qu'on a bien soin de garder pour soi. J'avais pour compagnon de « voyage le comte deB***; c'est un assez charmant garçon, très aristo- « crate au fond, artiste cependant et bon musicien. Nous finissions par « nous entendre assez bien, sauf quelques boutades de ma part, prove- « nant d'une susceptibilité que tu connais et qui chez moi est toujours " sur le qui vive... Je suis à l'hôtel de l'Europe, comme je te l'ai mar- « que dans ma dernière lettre, et j'y occupe une assez pauvre chambre, « comme à peu près toutes les chambres en Espagne, où le confortable « est inconnu. Cette misérable pièce, sans cheminée (il n'en est pas « besoin, dit-on), aux murs peints en blanc, au lit recouvert d'une " gaze, sous laquelle je dors plus ou moins tranquille, à l'abri des « moustiques, donne sur une galerie à jour, au balcon de laquelle je ". vais m'accouder; et de là plongeant sur une cour intérieure (en « espagnol patio) j'écoute le bruissement de l'eau, retombant en gerbes " au milieu d'immenses orangers, chargés de leurs fruits d'or. Au- « dessus de moi, ce ciel si bleu, si pur de l'Andalousie, — car enfin " nous y sommes et ce n'est pas un rêve, — et dans le fond quelques " débris de cette adorable architecture, qui fait rêver des mille et une " nuits. Des chambres donnent tout à l'entour de cette galerie : dans « l'une d'elles s'abritent deux petits être ravissants, deux jeunes mariés « de Cadix, faisant leur tournée de lune de miel. La petite femme a « quinze ans et le mari dix-huit. Rien de plus gracieux. Le mot folâtre « a été fait exprès pour eux. Si tu les voyais courir, se chercher, « s'embrasser à toute heure du jour, parfaitement insouciants des « longues années qu'ils ont à courir ensemble ou chacun de leur côté « peut-être... La grande affaire ici. la seule préoccupation me paraît « être le plaisir : promenades, danses, sérénades, processions, voilà de « quoi passer la vie assez agréablement... L'été les cours intérieures, « dont je te parlais et que chaque maison possède, se remplissent de
Danse de gitanes dans les jardins de l'Alca^ar, devant le pavillon de Charles-Quint (dessin)
M. Alfred Dehodencq fils.
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« monde, et là, la brise parfumée, l'eau retombant en gerbes et les « guitares doivent produire un bien joli effet. Et puis toute cette ville « est si blanche, si propre, ses petites rues étroites, dont le soleil « caresse à peine le haut des maisons, sont dans un si charmant demi- « jour, qu'on comprend tout de suite qu'il n'y ait qu'un état possible « ici, celui de flâneur, pour ceux qui savent flâner, et je t'assure qu'il « y a de quoi, la vue se reposant délicieusement de tous côtés et l'air « si doux qu'à peine on se sent vivre.
« Ce matin, j'ai fait une promenade dans le faubourg de Triana, « habité par les Bohémiens, et j'ai vu là, à chaque pas, des choses à « rendre fou un coloriste, si ce n'était déjà fait depuis longtemps. Je « ne te parlerai pas des monuments, de la cathédrale si connue, si « vantée, et ajuste titre ; ni de la Giralda, cette vieille tour mauresque, « si finement brodée et d'un ton si harmonieux; je ne te dirai rien « non plus de l'Alcazar, et cependant, quel rêve a jamais approché de « cela. Je me tais, parce que ce qui viendrait sous ma plume serait « certainement une banalité ; et c'est désolant de parler sottement « d'une chose qui vous a ému, transporté. Quel ciel ! Tiens, en ce « moment j'ai devant les yeux des milliers d'oranges, des milliers de « nègres, des colonettes mauresques à perte de vue, l'eau ruisselle sur « les dalles. Quel parfum ! quelle senteur d'Orient ! et il va falloir « lutter avec tout cela, débrouiller ce chaos ; de cette foule d'idées, de « ce pêle-mêle d'images faire sortir quelque chose qui soit le rêve et « qui cependant ait puissance de vie. Je m'arrête, il faut partir. A deux « heures je dois être au palais. Quels tableaux va-t-il me commander? « Mes esquisses m'ennuient maintenant, c'est trop vieux. Et puis « remonter si loin, vivre dans le passé ; habiller, charger des bons- « hommes, dont on n'a pu se faire une idée que dans les tableaux des « autres. C'est dormir quand il faut veiller, fermer les yeux alors qu'il « serait bon de les écarquiller pour mieux voir (i). ;, Quelle verve ! quel style ! « Quelque chose qui soit le rêve et qui cependant ait puissance de vie, » voilà une belle définition de l'art et à garder. L'amour
(i) Séville, novembre 1850.
de la' nature, mais sans la servitude, sans le renoncement à soi-même, pour en recueillir des images toutes vives et des émotions sincères. Et comme l'écrivain se garde d'empiéter sur le peintre ; pas de descriptions, pas de bariolage d'épithètes, à quoi bon décrire quand on peut montrer? Je remarque cette sobriété de Dehodencq, la plume à la main ; c'est surtout par les impressions et par les sentiments qu'il évoque les images des choses.
Le duc de Montpensier, homme d'esprit et vraiment artiste, va au devant des désirs du peintre. Il regarde les esquisses, il les admire, il ne choisit pas; la conversation les ramène toujours à Séville, aux charmants tableaux qu'elle offre à chaque pas. Dehodencq, sûr d'être compris, propose au prince «deux tableaux d'assez grande dimension, dont l'un retracerait le côté religieux et l'autre le côté voluptueux de l'Espagne ». Au retour il reprend sa lettre et rend compte à sa mère des résultats de son audience :
« J'étais heureusement tombé, c'est ce qu'il voulait. Je lui parlai de « ma visite à l'Alcazar, d'un petit pavillon, dit de Charles-Quint, près « duquel une danse bohémienne serait de l'effet le plus pittoresque. « A son tour il me dit y avoir fait un délicieux déjeuner avec son frère « de Joinville, repas assaisonné de guitares, castagnettes et danses de « toutes sortes; bref il me commanda le tableau. Il doit m'envoyer " une entrée libre à l'Alcazar, où je pourrai peindre et rêver tout à mon « aise, et a chargé son majordome de prévenir deux Bohémiennes, « qui souvent ont dansé devant lui, de se présenter chez moi, d'y « exécuter les danses que je leur demanderai, Son Altesse désirant « avoir leur portrait dans un tableau ; ce qui lève une assez grande « difficulté : ces bohémiennes ne dansant pas pour tout le monde, il « m'eût été impossible autrement de les étudier de cette façon. Comme « pendant, le duc m'a demandé : Une Procession sortant d'une des « portes de la cathédrale, touchant à la Giralda, ce qui est encore une « admirable chose à faire (i). »
(i) Séville, novembre 1850.
Croquis (Carnet de Voyage)
La fortune semblait sourire à Dehodencq. Il avait pour rêver et pour peindre les délicieux jardins de l'Alcazar, aux fontaines jaillissantes, aux orangers chargés tout ensemble de fleurs et de fruits,
avec leurs citroniers, leurs palmiers, leur éclat parfumé, qu'apaise la note sombre des cyprès mélancoliques. Son Espagne aimée posait devant lui. Les commandes ne pouvaient manquer au peintre de son Altesse royale.
Hélas ! il y a bien des années que les galions chargés de l'or de l'Amérique n'abordent plus au port de Cadix. Il allait retrouver à Séville les compliments, les bonnes paroles, les soirées, les amabilités ruineuses. Il s'en aperçoit vite. « Ma position ici, « je le vois, sera la même qu'à « Madrid, à cela près des com- « mandes du prince, qui vont me « mettre à même de faire des « études sérieuses sur une nature « que j'aime et une foule de « choses que j'ai longtemps ca- « ressées. Je travaille tout le jour et une partie de la nuit. Le soir je '« vais au Casino et souvent à l'Opéra. Là je m'ensevelis dans ma « stalle et la plupart du temps je pense à toi. Pendant les entr'actes je « fais quelques visites dans les loges. Bien que simple toujours, j'ai « plutôt l'air d'avoir une foule de mille livres de rentes que d'être, « comme je le suis, on ne peut plus gêné ! Plus que jamais je m'en « tiens à ceci : vivre en soi, pour soi, et n'en avoir pas trop l'air ; faire « de tout une étude, de l'art le but, et de tout le reste un accessoire.
L'Aveugle (Aquarelle), il/. Gabriel Scailles.
« Les souvenirs, les regrets, je n'en parle pas, c'est ma vie (i). » 11 était simple mais d'une simplicité de gentilhomme ; il avait la sobriété des Orientaux, mais il donnait cinq francs à un pauvre ; sa vie matérielle était des plus modestes, mais il était tenté de confondre toujours le superflu avec le nécessaire. L'or n'était pas pour lui le Pactole, un tout petit ruisseau, trop souvent tari, qui coulait entre ses doigts.
Ce qui caractérise le talent de Dehodencq, à cette heure décisive, c'est, comme l'a si bien dit Théophile Gautier, « une étonnante aptitude ethnographique :
un sentiment profond des races.» Il dit avec précision ce qu'il y a de caractéristique dans un corps ; il y fait comme pressentir le climat, l'hérédité, les habitudes, toute la longue histoire qui est résumée dans sa forme, dans sa couleur, dans ses
(i) Décembre 1850.
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Le petit Mendiant M. V. Noc
mouvements et ses attitudes. Mais avec l'œil, il a l'imagination de l'artiste. Comme il dégage le type de la foule, qu'il coudoie sur les places, par les rues ! Dans les scènes multiples qui sollicitent sa curiosité, il va droit aux scènes qui révêlent l'âme du peuple, sa manière originale de vivre et de sentir. Il ne substitue pas à la poésie des choses une fantaisie décorative, un lyrisme tout personnel. Je sais bien qu'il n'y a dans les choses de poésie que celle qu'y met l'âme humaine. Mais bien des artistes ne demandent à la réalité que des prétextes, des occasions ou des éléments. Dehodencq voit ce qui est pittoresque et s'éprend de ce qu'il voit ; une émotion involontaire le mêle aux choses, les fait vivre en lui, et c'est le besoin de les dire, et de s'en délivrer qui lui suggère les compositions expressives. Le combat de Taureaux, c'est le jeu national, une passion vivace, expressive comme une vieille épopée, qui avec les instincts primitifs révêle les qualités physiques de la race, l'agilité et la souplesse des corps.
Mais la catholique Espagne est la terre classique de la Sainte Inquisition, des bûchers, du fanatisme ardent, du mysticisme extatique, la patrie de Sainte Thérèse. C'était un beau spectacle que les auto-da-fé sur la Plaça San Francisco à Séville : un drame réel et poignant dans un décor qui en exaltait l'émotion ; les longues files de moines, la foule et les soldats ; les pénitents dans leurs voiles noirs ; le scintillement pâle des cierges allumés ; dans le bourdon lent des cloches, le miserere ; et tout à coup la flamme du bûcher, et mêlés à la fumée les cris des hérétiques montant vers le ciel en fête. Que reste-t-il de tout cela ? Qu'en ont laissé les révolutions successives ? Dehodencq ne pouvait manquer de nous le dire. La procession de la semaine sainte à Séville est célèbre dans toute l'Espagne, où les processions sont de véritables spectacles, dont nos maigres pompes ne donnent aucune idée. On y représente la passion ; on y voit des enfants habillés en cardinaux, en papes ; d'autres sont des martyrs, d'autres les anges et les saints du Paradis. Parfois la marche s'arrête, et, au son de la musique, une danse interrompt la monotonie du défilé. Des confréries rivales se disputent le pas et la gloire de frapper les imaginations : chacune a ses
Procession à Séville (N° 40) M. Gabriel Séailles.
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costumes traditionnels, ses pasos, sortes de groupes en bois sculpté, en plâtre peint, habillés d'oripeaux plus ou moins authentiques, parfois même tableaux vivants, qui représentent les pieuses scènes de l'Évangile ou de la vie des saints.
C'est un épisode des processions du Vendredi Saint qu'a choisi Dehodencq (i). La plus célèbre des confréries de Séville, les Nazaréens, débouche par la rue de Gênes sur la petite place, où elle tourne court pour se perdre sous le porche d'une Eglise, qu'on aperçoit à gauche, surmonté d'un grand Christ en croix. Déjà les premiers rangs du cortège y disparaissent. A droite et à gauche, à tous les balcons, dans la rue, la foule ; sur la petite place des femmes assises, derrière elles des femmes, des hommes, quelques uns accrochés aux saillies des murs, tous se penchant, se pressant. Les Nazaréens s'avancent sur deux files parallèles ; ils sont revêtus de longues robes noires, que prolonge un immense bonnet en forme d'éteignoir, qui double la hauteur de l'homme et lui donne l'aspect d'un grand fantôme. Une large ceinture de cuir serre le vêtement à la taille ; le bonnet se continue en un masque de soie, qui, de deux trous pour les yeux et d'une fente pour la bouche fait d'étranges visages. Chaque pénitent porte un long cierge de cire jaune qu'il croise avec celui du compagnon qui marche à ses côtés. Entre les deux rangs, sous un dais, qu'étoilent les flambeaux allumés, on aperçoit au loin le paso, quelque vierge de Martinez Montânez, parée comme une idole, quelqu'une de ces statues touchantes, douloureuses, faites par un homme de foi pour des croyants. La foule est en habits de deuil, les robes les plus claires sont d'un gris froid. Du noir extrême des grands pénitents sans visage jusqu'au gris fer des robes les plus gaies, par les habits des hommes, par les étoffes de laine ou de soie, par les mantilles de dentelles, les milles nuances du même ton, rompues çà et là par le clair des visages et du linge, composent une harmonie de vendredi saint d'une surprenante richesse, une suite et un accord de noirs, qui font un chant d'une gravité douce. Le soir tombe,
(i) Le tableau (Une Confrérie passant en procession dans la rue de Gènes à Séville) est au palais de San Telmo. La maison Laurent en a édité une photographie.
le ciel a des transparences apaisées. La lumière, étouffée par tous ces noirs, qui l'arrêtent, partout où elle peut se réfléchir, rayonne. La scène, volontairement assombrie, s'enlève avec intensité sur le fond lumineux qui l'encadre. La nuit, les fantômes sont des formes blanches
qui se détachent de l'obscurité des choses; par un effet renversé, cette foule sombre sortant de cette clarté prend un aspect fantastique.
Mais ce spectacle pittoresque est-il autre chose qu'un amusement pour les yeux? L'illusion ne s'est-elle pas évanouie, qui était l'âme de ces fêtes, leur donnait une beauté tragique? La vieille foi espagnole, on peut la chercher encore, la trouver peut-être dans l'attitude de cet homme du peuple qui, au milieu de la foule, les bras croisés, regarde d'un regard perdu ; dans quelques femmes, dont les grands yeux et la bouche s'ouvrent par une curiosité d'une ardeur mystique. Mais à quoi pense cette délicieuse andalouse, dont les yeux noirs, fendus jusqu'aux tempes, se tournent vers nous, dont la bouche va sourire, dont l'éventail ouvert frémit et va parler ? Et tant d'autres ! Tous les hommes sont découverts, mais les uns causent, les autres se détournent, ou regardent avec indifférence cette mascarade, où la décence est de rigueur. Les plus animés, les plus présents sont peut-être les curieux, les badauds qui tout simplement s'amusent. Chacun est là pour soi, avec son caractère, son esprit ; où est la religion ? cette sympathie d'un sentiment
Bohémien.
contagieux qui parcourt toutes les âmes, n'y laissant que le divin, les embrasse dans l'unité d'une émotion fraternelle et les confond en Dieu ? Dehodencq continue de noter au passage les épisodes de la vie espagnole, les types qui l'égaient et que mettent en scène les romanceros populaires. C'est Yaguador (vendeur d'eau), le naranjero (marchand d'oranges), la célèbre feria (foire) de Séville ; la Malaguêna, la danse nationale andalouse ; le muletier conteur, rival de Figaro, qui par les routes bordées de cactus s'en va sur sa bête en sifflant, les deux jambes traînant presque dans la poussière du chemin. M. Dauzats écrit à un ami 1 10 mars 1852) : « Mon cher Jal (1) — M. de Latour m'a donné hier de bonnes nouvelles de M. Dehodencq : il travaille beaucoup et se fait aimer de tous ceux qui le connaissent. Il vient, à ce qu'il paraît, de terminer un tableau représentant un Cantonnier espagnol endormi sur le chemin (manière de travailler des Andalous) qui est un véritable chef-d'œuvre. Dites tout cela à qui de droit. » M. de Latour est un esprit fin, un lettré délicat, d'un goût un peu timide, qui a écrit sur l'Espagne quelques volumes agréables d'une couleur effacée. Son jugement a d'autant plus de valeur en ce cas que, s'il pouvait admirer les qualités de Dehodencq, le coup d'œil, la verve, l'audace et l'éclat, il devait, par sa nature même, répugner vivement aux défauts qui sont comme le revers de ses qualités.
(1) M. Jal est un historiographe et un critique distingué.
Bohémiens sur route (N° 76) M. le Dr Petit.
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Bohémiens au retour d'une Fête.