‹ Alfred DehodencqChapitre 8 sur 29 · LES BOHEMIENS · texte numérisé non relu

LES BOHEMIENS

L'espagne c'est déjà l'Orient. Elle a la gaieté des chauds soleils, qui mettent une flamme dans les regards ; elle a la parure de la lumière dorée qui jette un air de fête sur les rues tortueuses, les masures et les haillons. Mais ce qui, plus que tout le reste, peut être séduit Dehodencq, ce qui surtout lui donne le sentiment de la nature qu'il rêve, et répond aux curiosités, qui, dès l'enfance, le tourmentaient, le poussaient vers l'inconnu, ce sont les gitanos. De quels soleils d'autrefois tombaient les rayons d'or en

fusion qui circulent dans leur sang, le brûlent encore et bronzent leurs visages? D'où viennent-ils? on l'ignore. Ils parlent de temps oubliés par l'histoire, dont ils sont les témoins vivants ; ils ont la poésie des vieux âges et des pays lointains. Horribles parfois, ils ne sont jamais vulgaires. Dans leurs noires chevelures s'encadre une face cuivrée, bistrée, dont jaillit l'éclat d'un regard de fauve. Leurs grands yeux d'orientaux, obliques, bien fendus, une flamme sombre dans une blancheur nacrée, sont ombragés de cils épais et longs; le front est petit, l'ovale du visage ramassé, le nez busqué, les dents très blanches. Le visage exprime, à la fois, la ruse et l'audace. Ils ont la démarche hardie, l'allure franche de l'animal en liberté. Les femmes, la taille cambrée, bien assises sur les hanches, ont la grâce « des corps assouplis par la marche et la danse, » avec une coquetterie de sauvages qui se prend aux couleurs vives : rouge, orangé, jaune, bleu, aux oripeaux, aux volants et aux falbalas. Ils exercent les métiers bizarres qui vont à leurs goûts de nomades. Les femmes vendent des remèdes secrets, des philtres d'amour; elles disent la bonne aventure ou dansent au son de la gn\la, en faisant vibrer du pouce la peau du pandero. Les hommes sont chaudronniers, tondeurs de mules, montreurs d'ours, maquignons « à faire ressusciter les ânes morts et galoper les cadavres des mules ; » tous pillards, contrebandiers et voleurs. Même dans la société, ils restent les « viandantes », les chemineurs, les nomades, les errants ; ils la traversent, ils l'exploitent, ils ne s'y insèrent pas. Au milieu de la civilisation, ils en sont absents. Ils vivent dans un rêve d'existence libre et sauvage. Ils sont dans les villes, comme la bête est dans les bois. La terre est à eux, mais ils n'en ont gardé que ce qui est encore à tous, les routes, les grands chemins, les carrefours. Dans leurs grands yeux étranges semblent flotter les vagues images des patries absentes, et, dans l'indéfini du regard, se réfléchir l'immensité des horizons contemplés. Ils ont l'insouciance innocente de la bête rusée, qui s'ignore, et le crime. Toute la nature entre dans l'âme des bêtes, s'y résume en un bruit sourd, en un murmure confus qui s'entend luimême ; c'est déjà la pensée, ce n'est pas encore la conscience étroite et

imitée ; c'est l'instinct, le grand mouvement des choses qui se continue : des apaisements et des orages, des tendresses et des cruautés, la lumière et l'ombre, le sourire du printemps et la fureur des soleils d'été, la mer qui dort et

le soudain tumulte des tempêtes. Du premier coup, dès qu'il les a découverts dans le faubourg de Triana, Dehodencq les aime. Quand il est las, découragé, « il va faire une promenade dans les rues, surles places, pour y étudier ses chers Bohémiens, » comme on va demander à la nature, dans les grands bois, un peu de son indifférence et de sa sérénité, à l'enfant un peu de son ignorance et de sa joie.

Une danse de Bohémiens devant le pavillon de Charles Quint à

V Alca^ar est le premier tableau dans lequel il représente les gitanos. Nous n'avons retrouvé de ce tableau ni répétition, ni esquisse peinte,

Danseuse Andalouso

rien qu'un dessin magistral. Mais nous avons ici encore une lettre précieuse de M. de Latour à M. Dauzats. « Que je vous parle donc de votre jeune recommandé, M. Dehodencq. Savez-vous qu'il a bien du talent! Vous avez dû être content de ce qu'il a envoyé à Paris (Course de Novillos). Il est ici en ce moment occupé à achever, pour son Altesse Royale, deux tableaux dont le premier est véritablement remarquable. C'est une réunion vraie de gitanos, non pas ces vives et vagues féeries de Diaz, mais, devant le pavillon de Charles Quint, une danse brutale et énergique de vrais bohémiens. M. Dehodencq est d'ailleurs un jeune homme sérieux et de bonnes manières, dont tout le monde, à Séville, apprécie la tenue comme le talent ; j'aime à lui rendre près de vous ce bon témoignage. » Ce qui frappe M. de Latour dans la peinture, c'est l'énergie et la vérité. Ce qui me frappe dans le dessin, d'une couleur étonnante dans sa simplicité magistrale, c'est outre l'expression typique de cette vieille, de ces musiciens, l'élégance et la fermeté. Dans une pose d'une plastique hardie, la gitana tord ses reins en faisant claquer ses doigts. La jambe droite en avant, le corps jeté en arrière, la tête à demi renversée et regardant par-dessus l'épaule, le bras droit suivant le mouvement de la taille qui se tord et se cambre, le bras gauche levé et arrondi, par une attitude pleine de grâce et d'audace, elle multiplie les serpentements de son corps onduleux.

C'est encore aux Bohémiens qu'il emprunte le sujet du tableau, que lui avait commandé le ministère, après le succès du combat de taureaux. « Tu me demandais dernièrement le sujet que j'avais pris pour cette commande du ministère, le voici : des Bohémiens et des Bohémiennes au retour d'une fête en Andalousie (i). » Mais l'argent du prince épuisé, recommençaient les temps durs. Comme à Madrid, il trouvait à Séville une bienveillance stérile. Il connut de nouveau l'inquiétude de l'avenir, l'angoisse irritante de la gêne qu'il faut dissimuler; les brusques passages à travers le luxe des autres ; les embarras humiliants qui arrêtent l'essor de la pensée dans leurs mailles subtiles. Il cherche «à changer en rage de travail la terrible mélancolie, où le jette

(i) Janvier 1852.

le manque d'argent. » 11 avance son tableau. Mais les modèles coûtent cher. Il attend. Rien ne vient. L'espérance se lasse. Un ami, dont il avait fait le portrait, un ingénieur anglais, lui propose de l'emmener avec lui dans une tournée, qui le conduisait à Cordoue et à Grenade. Ce voyage de six semaines fut une heureuse diversion. A peine en route, Dehodencq est tout aux images nouvelles qui l'enchantent ; l'enthousiasme lui fait oublier les ennuis de la veille, l'incertitude du lendemain.

« Tu seras sans doute curieuse de savoir de quelle manière nous « voyageons. Imagine-toi d'abord le plus magnifique temps qu'on « puisse rêver. Un soleil de mai, pas un nuage au ciel, et cette caval- « cadè de quelques heures chaque jour dans les plus beaux sites qui se « puissent rêver : bois de pins, de lauriers, d'oliviers, et des horizons « de montagnes à se pâmer. Le tout assaisonné, comme toujours ici, « d'histoires de brigands, qui, la veille encore, erraient dans les envi- « rons. Puis c'est un convoi d'une dizaine d'individus, armés jusqu'aux « dents, porteurs de quelques milliers de réaux et bien décidés à se « faire tuer jusqu'au dernier. De temps à autre un pâtre, un laboureur, « un mendiant vous jettent en passant : le Dieu vous garde ! animent « ce désert et font toujours de l'Espagne actuelle la terre des Gil Blas « et de Don Quijote (i). »

Il passe son temps à prendre des notes, il vit les yeux ouverts et le crayon à la main, il dessine « les châteaux, les ruelles, les posadas, » il fait vivre en lui toutes les formes de cette nature qu'il aime, il n'a plus un instant pour songer à ses misères personnelles. Il est comme chassé de lui-même par ses visions qui le prennent tout entier. Ces arabes, ces hommes de l'Orient, qu'il ira chercher au Maroc, Cordoue et Grenade les évoquent devant lui. Ah ! la forêt de colonnes de la Mosquée et les merveilles féeriques de l'alhambra ! « Je m'arrache à la « foule de mes souvenirs et de mes enchantements pour te donner de

(i) Cordoue, 27 février 1852. De Cordoue et de Grenade, Dehodencq écrivait à un ami deux lettres qui ont été perdues. Comme il ne se répétait pas, les lettres à sa mère en ont été d'autant appauvries.

« mes nouvelles et te tirer d'inquiétude. 11 s'est passé tant et de si inté- « ressantes choses dans cette adorable ville, et ce qu'il en reste est si « curieux, et tant de beaux rêves s'y rattachent, et les magnifiques « sujets dont je te parlais prennent un corps et rayonnent devant moi « à tel point que, pour mettre ordre là-dedans, il faudrait des mois et « je n'ai malheureusement que quelques jours à peine... Je partis donc « (de Cordoue) de grand matin et le soir je couchais à Baylen, de « funeste mémoire. Forcé de rester tout le jour, je parcourus le champ « de bataille, où tant de braves Français, vaincus de chaleur, de lassi- « tude et de besoin, trouvèrent la défaite et la mort. Bref à ma rentrée « dans le village, et, la diligence annoncée pour le soir ne devant « venir que le surlendemain, je ressentis un tel dégoût que, par « quelque moyen que ce fût, je voulus partir. Pas de chevaux. Je pris « donc la galère (espèce de charrette) qui mit vingt-quatre heures pour « me faire faire six lieues, et j'arrivai à Jaën glacé littéralement par les « rafales d'un vent qui passe sur les montagnes neigeuses de Grenade « et menaçait à tout moment de renverser, culbuter mules et charrette. « La ville de Jaën est du reste encore une chose magnifique et j'y « oubliai quelques heures le froid et la fatigue. Mais quelle épouvan- « table nuit j'allais avoir à passer dans ces montagnes ! A cinq « dans l'intérieur, couverts de paletots, mantes et manteaux, nous « gelions. Le vent sifflait, passait par les vitres mal jointes, et, pour « comble, la voiture s'arrêtait de longs intervalles, le postillon refu- « sant d'avancer. O ma belle Grenade pourquoi ne m'es-tu pas apparue « dans toute ta splendeur, avec ton beau ciel bleu, ta chaleur étouf- « fante de l'été... Ces violettes viennent de l'Alhambra, je les ai cueillies « dans le jardin de Lindarraza, la favorite de l'infortuné Boabdil, tout « près de la cour des Lions, où furent assassinés les Abencérages (i). » Je retrouve la première idée d'un « de ces magnifiques sujets » qui rayonnent alors devant ses yeux. Don Juan d'Autriche arrive devant Grenade pour châtier les Maures révoltés. C'est un vieux morceau

(i) Grenade, 10 mars 1852.

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de papier jauni où quelques traits à la plume, d'une brève éloquence, arrêtent les lignes principales de la grande scène qu'il rêve : don Juan, le comte de Miranda, un ou deux évêques, tous à cheval, entourés de soldats ; et, se jetant au-devant d'eux, une foule de femmes éperdues, échappées au massacre et à l'incendie. Quelques lignes de sa main achèvent de préciser son idée et de fixer les images que l'émotion soulève. « Ces chevaux qui piaffent, hennissent, ces « femmes qui pleurent, qui hurlent vengeance ; la fumée, la poussière, " le soleil brûlant et les murailles Mauresques de Grenade!... Ven- « geance ! Vengeance!... Nous n'avons plus rien, rien... Ma fille, ils « l'ont violée, tenez... Nous nous réveillons dans les flammes... Seule « au devant du groupe elle regarde dans le vide. Un vieillard, que « son grand âge condamne à l'inaction, soutenu par sa fille... Une « vieille seule dans ce monde... Elle montrait son sein, son bras tout « meurtris ; son enfant mort est sur ses genoux, ils l'ont tué : elle n'a « plus que la force de pleurer. .. Pas trop de pitié dans don Juan; la « gloire est là qui l'occupe, c'est son premier fait d'armes, il regarde " les montagnes et voudrait déjà en venir aux mains... des groupes « de femmes descendant la montagne, d'autres, regardant au loin la « flamme qui s'élève dans l'air et leur annonce des ruines nouvelles... « L'évêque leur montre don Juan, un autre eût pu montrer le ciel .. « Ce qui lui importe à lui, Espagnol, c'est la ruine des Maures et le « triomphe de la foi. »

Le tableau n'a jamais été exécuté, pour plus d'une raison sans doute. Je ne sais s'il faut le regretter. Deux dessins donnent l'ensemble de la composition. Les femmes se pressent, crient à la fois, les bras se lèvent, on s'embrasse, on pleure ; c'est une ivresse de douleur, de colère, d'enthousiasme et de rage. Dehodencq est le peintre de la foule. 11 comprend cet être multiple, qui se forme soudain d'une multitude d'hommes, que réunit et parcourt un sentiment contagieux ; cet être bizarre, qui laisse à chacun son caractère, sa physionomie propre, sa manière de sentir, et cependant a son existence et son individualité. Il aime cette vie tumultueuse qui fait réapparaître la

nature dans sa violence première ; ce grossissement des passions qui se mêlent et débordent; cette poussée irrésistible de la vague humaine qui emporte tout sur son passage. Il ne simplifie pas la foule, il ne la réduit pas à quelques groupes équilibrés, à quelques figurants qui

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Bohémiens au retour d'une Fête.

s'agitent et s'essoufflent pour en donner l'illusion ; il la montre telle qu'on la voit aux jours de fête ou de révolution, naïve et redoutable, confondue en une ondulation de corps pressés et de têtes mouvantes. Et c'est parce qu'il a la force et l'audace de jeter sur la même toile cette multitude agitée qu'il peut dans un tableau, comme le Retour des Bohémiens, montrer toute une race, en multipliant les types qui en résument le caractère.

De retour à Séville, Dehodencq retrouve les ennuis et les angoisses, un instant oubliés. « Je suis toujours dans la triste disposition d'esprit que tu connais, sans argent, sans habits, ne sachant où me retourner pour trouver le calme. » C'est au milieu de ces embarras qu'il reprend son tableau et l'achève. « Toi aussi tu viens me parler du fameux « Murillo, de ce pauvre grand peintre qu'ils ont presque laissé crever « de faim trente ans de sa vie et faire de mauvaise peinture, faute " d'argent pour se procurer les moyens de travailler consciencieu- « sèment. Ah ! qu'il eût bien ri le jour de l'enchère, s'il s'était trouvé « là. Là, là, messieurs, pas tant de chaleur, je n'en ai plus besoin « aujourd'hui, de cet argent, gardez-le pour d'autres. C'était tout de « même de mon temps à Séville ; on vendait des tableaux à des prix « exorbitants, et moi, en retour de mon pauvre petit tableau, je « recevais quatre francs dix sous. » Le public ne soupçonne pas à travers quelles angoisses, quelles lassitudes, quels intervalles d'écœurement et d'impuissance, sont parfois exécutées les œuvres, qui semblent enlevées dans un mouvement continu de verve triomphante.

Le duc de Montpensier vit la toile achevée, déclara que c'était là « une ravissante page, » et en commanda au peintre une réduction. « Le prince ayant vu mon tableau m'a demandé d'en faire une copie qu'il a l'intention, dit-il, d'envoyer au roi de Portugal. Du prix il n'en a pas été question. Et ceci m'a fait penser beaucoup. Ce serait peutêtre une occasion de faire quelques portraits à la cour de Lisbonne, et je m'en irais volontiers de ce côté. Aurais-je trouvé enfin ce qu'il me faut pour travailler tranquillement à mon retour à Paris (i) ». L'espérance, l'attente, toute sa vie est dans ces deux mots : la tranquillité; il ne pouvait la trouver que dans la mort.

Le tableau des Bohémiens et Bohémiennes an retour d'une fête en Andalousie fut exposé à Paris en 1853. A ce moment Dehodencq est déjà loin de cette œuvre, son humeur inquiète l'entraîne vers des visions nouvelles, il va s'embarquer pour l'Afrique. Pourtant il veut

(1) Septembre 1852.

savoir ce qu'on pense de son tableau, l'effet qu'il a produit; il a conscience qu'il est dans cette œuvre et que c'est bien lui qu'on va juger. « As-tu vu M. Cogniet ? que pense-t-il de mon tableau ? trouve-t-il un progrès ? et quel effet t'a-t-il produit à l'Exposition?

Dis-moi tout, je suis dans les meilleures conditions pour profiter d'un conseil et entendre la vérité. Ce tableau est fait depuis longtemps; je l'ai oublié et d'ailleurs j'ai bien autre chose en tête.

Mais je ne serais pas fâché de savoir ce qu'il est bien réellement, non pour changer, il est trop tard, et puis je crois être maintenant dans ma voie ; et Dieu merci ! j'ai assez piétiné à droite et à gauche, en avant, en arrière, pour m'y tenir, fut-elle mauvaise (i). »

Son tableau eut un grand succès ; M. Cogniet demandait autre chose, mais les consolations ne manquèrent pas. « Je suis bien enchanté « de tout ce que tu me dis touchant « mes Bohémiens et surtout de ce

« qu'en a dit M. de Mérimée !... Je regrette que M. Cogniet ne soit « pas satisfait. Son raisonnement, vois-tu, est à peu près celui-ci : « Comment! un garçon qui a fait de longues et fortes études, qui « a en lui ce qu'il faut pour aborder de grandes toiles, ne trouve-t-il « en Espagne à peindre que des taureaux et des Bohémiens? Si l'in- '< telligence et le cœur faisaient défaut, passe encore ! Je veux bien

Caralanipio (Étude de Bohémien).

M. Gabriel Sèaîlles.

(i) Cadix, juin 1853.

« qu'il ait en tête de beaux projets et qu'il soit dans son intention de « les exécuter un jour, mais ce jour venu, une fois classé, parqué «dans un genre, quelles peines n'aura-t-il pas à en sortir! Les « hommes vous acceptent d'une pièce et à première vue, et plus « ensuite vous faites d'efforts pour vous élever, plus on vous accuse « de prétentions exagérées. Et d'ailleurs n'est-ce pas dire aux « gens : Vous vous étiez trompés ! — Que voulez-vous, mon cher « maître, lui répondrai-je, de toutes les choses que je voudrais dire, « j'en ai le cœur malade ; mais dans un pays où l'on ne trouve rien de « tout ce qui est de toute nécessité à la peinture historique, je me suis « jeté à corps perdu dans la nature, et là j'étudie mes types au soleil, « dans les rues, sur les places (i). » Je ne sais ce que pensait M. Cogniet, mais les réflexions qu'il lui prête sont bien justes. C'est une manie de demander à un peintre toujours le même tableau, et combien ne résistent pas, arrivent à l'exécution machinale et ne sont que les artisans d'un meuble de luxe ! Quoi qu'il en soit, Cogniet avait tort. Dehodencq était un génie de verve, un œil et une main admirables pour s'emparer de la nature, pour arrêter un aspect de la réalité, pour saisir et fixer sur la toile des types, des vivants, dont il avait l'imagination pleine. Il avait raison de se laisser aller à cette passion de peindre ce qu'il voyait. Sa peinture était plus historique qu'une grande dissertation d'école.

Il devait avoir une médaille, il ne l'eut pas, que se passa-t-il ? je l'ignore, mais il écrit à sa mère : « Le passage de ta dernière lettre, où tu t'accuses d'avoir été cause qu'on m'ait frustré d'une médaille, m'a bien fait rire. Pauvre chère mère ! Eh ! que m'importe cela ! je n'en ai pas un pouce ni en plus ni en moins. Hélas ! si tu savais comme ce système de médailles et de récompenses me semblent puéril, et comme je plains ceux qui, se croyant artistes, ne sauraient travailler sans un stimulant de ce genre (2). »

(1) Cadix, août 1853.

(2) Cadix, septembre 1853.

Bohémiennes marchandes de beignets.

M, Laveur,

Théophile Gautier rendit pleine justice au jeune peintre, qui lui inspire une des belles pages qu'il ait écrites, une page qui, mieux que toute épithète, donne le sentiment du talent de Dehodencq, de la verve ardente dont elle est échauffée. « Tous ceux qui ont eu le bonheur de voyager en Espagne doivent aimer passionnément le talent de M. Alfred Dehodencq, et nous sommes de ceux-là : sa Course de Taureaux sur une place de village, exposée il y a deux ans, était empreinte au plus haut degré de couleur locale et d'intime saveur espagnole ; ses Bohémiens et Bohémiennes au retour d'une fête en Andalousie ont le même mérite, mais soutenu par une exécution plus libre et plus magistrale.

« La scène se passe dans un de ces ravins sablonneux bordés de cactus et de croix de meurtre qu'on appelle des chemins, faute d'autre nom, entre Cordoue et Malaga : on revient de quelque feria ou romeria célèbre ; l'ivresse de la fête dure encore et le bal continue sur la route ; une gitana, brune comme un puro de la Havane, l'œil bistré, les cheveux d'un noir d'enfer, promène sur la peau tannée d'un pandero son pouce jauni par la fumée des cigarettes : son pied nu dans son chausson de satin soulève le falbalas poussiéreux de sa robe bleue zébrée de blanc et suit le rythme que sa main indique ; un majo, coiffé du chapeau calanes à retroussis de velours, drôle à physionomie agréablement farouche, qui doit exceller à dessiner au couteau des Javecques sur la figure des bourgeois, dodeline la tête et agite ses longues jambes que ne revêtent plus les guêtres de cuir de Ronda, mais bien un affreux ppntalon large moderne. Camprubi improvisé, il fait vis-à-vis à cette Uolorès de grand chemin ; près de la grande gitana, une petite fille aux yeux ardents, au teint fauve, calciné par les précoces passions de ce pays torride et le sang africain qui brûle ses jeunes veines, se tord et se déhanche avec une lascivité déjà savante. Un peu en arrière, une autre fillette plus formée fait craquer en guise de castagnettes les articulations de sa petite main brune et maigre, et penche sa tête au profil busqué, aux yeux passionnément noirs, à la bouche où scintille une denture de jeune louve. Derrière ce groupe, un vieux chenapan, un Lazarille de Tormès, un Ginès de Passamonte, juché sur un

Bohémiens et Bohémiennes au retour

d'une fête en Andalousie (N° 50)

Musée de Chaumont.

AnomusidO sb

âne descendant du grison de Sancho, racle le jambon et tape le bois avec fureur, exitant à la danse tout un monde de drôles basanés et de drôlesses hagardes qui se démènent éperdûment jusqu'au fond du tableau.

« De l'autre côté du chemin chemine paisiblement une galère traînée par des bœufs coiffés, comme des prêtres égyptiens, d'un pschent de sparterie jaune et de laine rouge ; dans cette galère aux ridelles garnies de nattes, sont à demis couchées deux senoras un peu plus aristocratiques, qui sourient à cette bachanale chorégraphique, et marquent la mesure de leur éventail ; une ombre transparente les baigne, et sur leurs figures pâles s'inscrivent, en traits d'encre de Chine, de longs sourcils arabes; elles portent le peigne à galerie, la mantille et la basquine, et Goya seul dessinerait d'un coup de pointe deux figures aussi profondément andalouses.

« Il faut que M. Dehodencq parle calo comme M. Mérimée, qu'il ait vécu de longues années à Triana, et se soit accroupi dans les cryptes du Monte-Sagrado, à Grenade, pour connaître si familièrement sa Bohême ; il est impossible d'être plus vrai, plus local, plus caractéristique. Chaque coup de pinceau est une observation, et quand cette race bizarre, émigration des tribus parias de l'Inde, aura disparu, noyée par la civilisation envahissante, on la retrouvera tout entière, avec son type, son geste, son allure, dans le tableau de M. Dehodencq, que nous mettons à côté de Carmen, le chef-d'œuvre de l'auteur du Théâtre de Clara Ga^ul.

« Voilà de l'Espagne sincère dans toute son âpre crudité, qui ne ressemble guère à l'Espagne de ballet et de romance ! Quelle vérité dans ce ciel blanchi de poussière, dans ces cactus tortillant leurs palettes, semblables à des vertèbres de cachalots échoués, dans ce chemin torrentueux dont les berges laissent voir la craie et le tuf, dans ce ruisseau de gitanos qui coule à pleins bords, chantant, riant, dansant, gesticulant avec un bruit de grelots, de castagnettes, de tambours de basque et de chansons gutturales, où se devine encore l'accent de l'arabe. Vive cette joyeuse misère ! cet amour au grand soleil et cette insouciance bohémienne !

Ne sont-ils pas les rois du monde, ces coquins hâlés qui n'ont peut-être pas d'autres piécettes sur eux que celles de leurs boutons et se trémoussent allègrement devant ces belles filles vaillamment découplées, si fièrement campées sur les hanches et dont un regard éteindrait les yeux atones de nos Parisiennes, occupées de la rente et du cours des chemins de fer. — Le tableau de M. Dehodencq a ranimé chez nous ce rêve que nous avons fait cent fois de jeter notre plume de feuilletoniste et d'aller mener la vie de la lune avec les gueux espagnols (i). »

Dehodencq est revenu souvent à ses chers Bohémiens, toujours avec le même succès. J'ai sous les yeux une Bohémienne en marche, une aquarelle, qui a la fermeté et la vigueur d'une peinture à l'huile. La Gitana s'avance dans un chemin creux dont les flancs de sable blanc sont tout chauds de soleil. Elle va dans la lumière, dans la pleine liberté de la vie nomade. Elle est grande, les mèches de ses cheveux flottent au vent, sa camisole ouverte laisse voir son épaule nue. Quelque chose d'inquiétant sans doute l'arrête. L'aîné des enfants, un gamin de six à sept ans, se jette dans ses jambes et les embrasse en regardant d'un air peureux devant lui. Sous son bras gauche replié elle tient un bambin de six mois, au ton de citron, empaqueté dans des langes bariolés, tranquille, avec une expression de sérénité animale que rien ne peut rendre. Elle, le pas suspendu, fière, la tête levée, le corps en arrêt, l'œil de flamme, regarde avec une défiance menaçante, dans l'attitude résolue des bêtes qui défendent leurs petits. Sa tête sauvage se détache sur le ciel bleu où courent des nuages légers. Le vieux châle noir qui retombe effiloché sur sa robe de lainage rouge a des allures de draperie ; elle apparaît dans ses haillons bigarrés comme la déesse d'une autre race. Rien qu'à la façon dont elle porte le bambin sous son bras gauche, on devine qu'il n'a pas d'autre berceau ; et comme on sent qu'elle est là chez elle, que les routes poudreuses sont sa patrie, et qu'elle est de la nature, toute mêlée à la vie des choses.

(i) La Presse, 1853.

Nous retrouvons les Bohémiens andalous dans la Bonne aventurc (i). « Sur un chemin poudreux, bordé de cactus, une grande

La Bohémienne à la guitare.

.1/ Gabriel Sêailles,

diablesse effrontée, au teint de citron, aux yeux de braise, s'avance

(1) Exposition de 1S65. Ce tableau valut au peintre une médaille.

vers le spectateur, la bouche ouverte par le cri qu'elle pousse. D'une main elle secoue son tambour de basque, de l'autre elle fait un geste cabalistique. Un enfant noir et ébouriffé s'accroche à sa robe de

cotonnade, pareil à un diablotin suivant une sorcière. Plus loin un bandit, drapé de son manteau d'amadou, et une vieille hagarde, enterrée sous sa mante de laine, campent à l'angle de la route, comme des bêtes féroces embusquées. — Rien de plus vrai et de plus local que ces types à demi sauvages ; leur ressemblance est criante, il s'en dégage je ne sais quel fumet de fauves qu'on croit odorer. » Théophile Gautier retrouve dans cette peinture « l'accent picaresque et l'âpre saveur des premières scènes espagnoles, » l'exécution lui semble « s'être relâchée. » Bien plutôt elle me semble moins alerte, moins vive, moins jeune, comme si, malgré tout et jusque dans son rêve, pesait sur la main de l'artiste le poids de la douleur humaine.

11 ne l'avait pas perdue pourtant cette verve qui met dans la touche du peintre le frémissement de la vie. Il était à peindre la Bonne aventure. Un jour le modèle, une bohémienne, avait amené avec elle

La Bohémienne (Aquarelle).

M. Gabriel Scailles,

sa petite fille, qui s'était aussitôt réfugiée dans un coin de l'atelier. Pendant un repos de la mère, il prend une toile, et presque sans y songer, dans une de ces heures, où il était l'égal des plus grands, il fixe sur la toile l'image de la petite gitana, qui, sauvage, rebelle, refusait de poser. De ses cheveux ébourriffés sort sa petite figure bistrée, farouche, dans laquelle éclatent deux grands yeux noirs, brûlants et limpides, des grands yeux d'animaux où, à je ne sais quelle rêverie mystérieuse, dans laquelle flotte toute la nature, se mêle la défiance, le désir, et tout l'emportement des instincts qui sommeillent. L'exécution vibrante fait partie du caractère, ne s'en distingue pas ; elle est expressive comme ces vieilles chansons populaires qui, par le rythme seul, parle choix d'une épithète, parla place d'un mot font entrevoir tout un monde. Pas de sujet, rien qu'un enfant, un hasard heureux par un jour d'hiver, et c'est l'art même : le portrait d'une race!

C'est bien là « cette étonnante aptitude ethnographique, ce sentiment profond des races, » dont parle Théophile Gautier. Mais pour en trouver le principe, il faut descendre plus avant dans l'intimité du génie de Dehodencq. 11 ne décompose pas le type, comme le savant, pour en démêler par l'analyse les traits dominateurs et fixes. Il voit les choses et les êtres, il s'en éprend, rien de plus. Il n'est ni un descriptif de l'école de Delille, ni un de nos impassibles, qui se grisent d'images savamment. On n'a pas tout dit quand on a dit qu'il est un coloriste. La peinture pour lui reste un langage. Le principe de sa fougue est dans son émotion. Ce pittoresque est un sincère, un sentimental, un passionné. Sa main ne frémit qu'au rythme des battements de son cœur ; les défaillances commencent quand elle n'est pas assez prompte pour suivre les emportements de la sensibilité, ou quand son âme, lassée, par une réaction nécessaire, tout à coup refuse de sentir et le laisse dans un silence qui l'effraie. Sur sa tombe entr'ouverte, Théodore de Banville, son vieil ami, disait avec profondeur : « son génie était sa tendresse même, il fut toujours fait d'un immense effort d'amour; car l'amour seul ose et sait créer quelque chose.» Dehodencq écrivait lui-même : « Je commence à regarder Séville comme une

seconde patrie ; le cœur me battait à l'idée de la revoir ; il est vrai que ce matin je sentais quelque chose de pareil en vue de Cadix. Que veux-tu? Dans tous les endroits où je vais et passe quelques mois, il me semble toujours que je vais rendre l'âme au moment de partir. Au retour c'est à n'y pas tenir au souvenir des impressions bonnes ou mauvaises que j'y ai laissées (i). » Il aimait ses gitanos, comme il avait horreur du froid. Il aimait le soleil dans l'ardeur de leur regard, dans leur sang chaud et coloré ; toute la nature dans leurs instincts mal définis ; la poussière soulevée dans les marches vers l'inconnu ; la vie errante, livrée au destin, aux hasards de l'éternelle aventure ; l'indépendance de toutes les servitudes, dont il souffrait sans s'y pouvoir soumettre. 11 les aimait en artiste qui multiplie sa vie par la vie des autres. Le poète a la faculté d'éprouver par une transmission soudaine les sentiments qu'il imagine. Il reconstruit des états d'âme ignorés. Shakespeare trouve en lui les éléments qui se combinent dans les caractères de Macbeth, d'Othello, d'Yago, de Falstaff, et l'étincelle de vie qui les traverse et les organise. Le génie est ainsi une sorte de sympathie créatrice, qui varie le poète en êtres multiples qu'il est tour à tour, sans cesser d'être lui-même. Le génie ressemble à l'amour divin qui se transforme en tout ce qu'il crée ; qui sait s'il n'est pas, présente à l'homme, cette réalité insaisissable et cachée qui, sans se perdre elle-même, suscite la Maïa universelle, le mirage décevant des phénomènes éphémères?

(i) Cadix, 21 octobre 1853.

Danse Bohémienne (N° 75) M. V. Noé.

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