Alfred Dreyfus
la superstition. Cette divinité vengeresse, devant laquelle ils xTemblaient, Ravaillac la défiait de l'atteindre.
Mais dans cette nuit suprême d^ sa :àche et alroce carrière, les croyances de jadis, répudiées par lui, revjnaijnt l'assaillir et torturer son âme scélérate.
Il lui semblait que chacune d'elle se fût incarnée en ua être vivant, armé d'un iouet doi.t il le cinglait sans pitié.
Son imagination, exaltée jusqu'à la démence, leur prêtait les formes les plus terrifiantes,
li les voyait tourner en dansant autour de lui, le couvrir de regards noyés de sang, ou lançant la flamme et, resserrant de plus en ■)lus leur cercle hideux, menacer de le broyer dans leurs enla- . céments vengeurs.
II voulait s'en détourner et les voyait toujours. Ses yeux restaient rivés à leurs sombres visages qui, soudain, lui offraient les irails de ses anciennes victimes.
Ravaillac se dressa debout et bondit en avant, le poing levé.
Ses bras s'agitèrent dans le vide comm.e pour rompre lê cercle de ses persécuteurs imaginaires. MaK leurs noirs essaims s'ouvrant devant lui, reparaissaient à mesure. Leurs pleurs, leurs lires et leurs gémissements lugubres lui emplissaient les orciîles avec une sinist:e intensité !
— Arrière ! Arrière ! cria le meurtrier d'une voix rauque. Qu'avez-vous à m'entourer ainsi ? Vous n'en avez pas le droit ! Pas encore'.... J'ai encore quatre heures à vivre!... Quatrç heures!... Le couteau de la guillotine!... Ah!... Il s'abat!... Voyez jaillir le sang rouge?... Voyez jaillir mon sang!... lîorriblrî!... Mon cœar se serre... Il bat à peine... De l'air l De l'air !... Ne jetez pas toute cette terre sur moi '
Il s'affaissa, avec un cii déchirant. Ses cheveurv roux collaient à son iront pâle.
Il demeura quelque temps étendu, incite. Puis, il se releva ^cnibleraent et d'un pas mal assuré, regagna son banc de pierre.
Il s'y laissa aller en soupirant et se replongea dans le chaos de ses pensées.
Bientôt l'expression de folle terreur qui s'était peinte sur son visage, disparixt pour faire place à celle d'uns inextinguible so,«'^ de vengeance.
On eût pu l'entendre gronder dans la nuit :
■ — Et l'auteur de fous mes maux, c'est cette femme maudite, ■ ^ette misérable Pompadour ! J'étais libre et je menais jo3'euse vie. Tête-de-Mort écait pour moi un ami fidèle. Ne m'a-t-il pas tiré de mon premier cachot ? Il en avait toujours agi honnêtement à mon égard et nous aurions pu faire encore de bons coups ensemble... qui sait, pendant combien d'années? Mais cette femme ! cette feipme ! Elle m'a d'abord ensorcelé par ses singeries, et lorsqu'elle m'a senti bien en sa puissance, elle s'est servie de moi pour brûler les yeu-x de son homme ! J'ai agi là comme un vrai chien, et de toutes mes canailleries, aucune ne m'a laissé autant de regret. Je voudrais que ce lût à refaire. „ Mais il est trop tard !... Je ne pouvais plus rendre ses 3^eux au malheureux Tète-de-Mort. Et je ne pourrais jamais rendre non plus à cette exécrable Pompadour le mal qu'elle m'a fait !.., Car le juge d'instruction m'a appris qu'elle avait disparu sans laisser de traces 1
La porte de la prison grinça en roulant sur ses g^onds. Rivailfac leva les yeux. Il vit devant lui une noire robe de prêtre. Un pâle et doux visage de vieillard le regardait avec une expres' sion de divine pitié.
— Je viens pour prier avec vous ! dit l'aumônier, d'une voi^ douce.
L'assassin lui répondit par un rire méprisant.
— Je n'ai pas besoin d'un curé, répondit-il. Mais j'ai faim !
- Ah ! soyez affamé plutôt de la parole de Dieu, pauvr«
égaré ! Bientôt vous allez paraître au tribunal de votre Juge suprême. Il n'est que temps, pour vous^ de conjurer sa vengeance par l'aveu sincère de vos crimes.
— Je n'ai rien à contesser ! Quelle heure est-il ?
— Pour vous, répondit le prêtre d'un ton grave, il est troi heures avant l'éternité !
— Donc, il me reste trois hou'.es à einployer gaî;î\3al-, dit Ravaillac, avec un rire cynique. Je vous serais obligé, mon révérend, de ne point me faire perdre inuli'eaisnt^ mon te;nps. Il ; m'est trop précieux.
' — Ainsi, vous refusez d'enteriJre, par mi bouclio, la pivrole ds
Dieu?
' Kavaillac mit les mains dans ses poches et a:Ia se placer devant
l'aumônier.
■ — Est-ce que vous connaissez le sec; jt de fairü voir au\ aveugles ? demanda-t*il
— Oui, je puis leur ouvrir les yeu>c da l'àtne à la lumière céleste, quelque profonde que soit leur cécité.
Les yeux de l'àme ! Non pas ! Je m'en vais vous dire,
curé, ce dont il retourne. Il m'est arrivé, certain jour, de brûler, au moyen d'un fer rouge, les yeux à mon meilleur ani, et je donnerai beaucoup pour pouvoir les lui rendre. Ne faites donc pas l'ahuri, respectable vieillard. C'est pas une blague, que je vous conte...
Indigné, le preh'e fit un pas en arriere :
■ — Malheur à vous 1 s'écria-t-il. Pour vous il n'y a plus de pardon au Ciel! Votre âme sera damnés !
Et il quitta précipitamment la cellule.
— Dites leur donc de m'apporter à manger, rria-t-il à l'aumô- •Dîer. Je ne veux pas attendre le dernier moment pour boulotter. Me flanquer une indigestion?... Merci!... C'est malsain, ces choses là !
Mais l'humeur railleuse du bandit n'était que pure forfanterie,
La vérité était qu'il voyait se rapprocher avec teneur le moment cù son cou serait pris dans la lunette. Et cet effroi, il cherchait à le dissimuler. Il appartenait à la race des vils assassins qui s'imaginent être des héros lorsqu'il leur reste le triste courage de taire les plaisants en marchant à l'échafaud.
Tristes et stupides comédiens !
Ravaillac ne :esla pas longtemps seul.
Une demi-heure après que l'aumônier se fut retire, un des gardiens entra dans son cachot.
— Avez-vous iaim ? lui demanda-t-i!. Vous savez que cette nuit ci, la dcrnicie, vous pouvez vous faire servir tout ce que vous voulez.
— Plus de cette ignoble ratatouille de prison, alors, répondit "Ravaillac. Je désirerai quelque chose de fin.
— On vous cherchera ça dans un restaurant du voisinage, dit le gardien. C'est la coutume ici. Ne craignez point de réveiller le personnel. Il ne s'est pas couché, je vous en réponds l Faites votie choix.
Le condamne feignit de sourire.
— Dans ce cas, servez-moi une terrine de foie gras, une bouteille de vieux bordeaux, mais là, de derrière les fagots... et ■ une assiette de fruits conhts... avec un cigare, pur havane, cela va de soi.
— Vous allez avoir tout cela. Maintenant, désirez-vous rester seul, ou préférez-vous qu'un de mes camarades vous tienne compagnie ? Ordinairement, on ne n'aime pas beaucoup la soll* lüde, lorsque...
' — - Je préfère rester seul.
Et Ravaillac tourna le dos au trop prévenant geôlier.
Un quart d'iîeure plus tard, ce dernier reparut et plaça sur
la table les victuailles demandées, ainsi qu'une bouteille et uo.
verre.
838 ^LFRED DREYFUS
— M'avez-vous apporté du chenu, au moins? demanda fière-% lîicnt le conJamné.
— C'est du Saint-Julien, répondit le gardien, en quittant pvéci< pitamment la cellule.
Le C3'nique sangfroid de ce criminel endurci, pour lequel la guillotine se dressait en ce moaient même et dont le cercueil attendait, révoltait le brave homme, habitué pourtant à de biei? tristes spectacles,
Ravaillac se mit à table. Il prit la bouteille, l'éléva à I9 hauteur de l'œil et en vérifia attentivement l'étiquette.
— Vrai bordeaux ! s'écria-t-il, eu faisant claquer la langue. Mais soudain, il rapprocha la bouteille, pour l'examiner dg
plus pi es
— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il tout bas. Ssrait-ce l'effet d'un simple hasard ! Non, non ! La chose est voulue. C'est ua message à mon adresse f
Sous le mot « Bordeaux » imprimé en grosses lettres, se trouvait renseignée la hrnie du fournisseur, son adressa et sou numéro.
Ces diverses mentions se présentaient sous la forme suivante '
« BORDEAUX. — 8. R. Observ. — Revers et Comp. »
Pour tout consommateur indifférent, cette étiquette, à abréviaîons, devait signifier à peu près ceci :
« BORDEAUX. — <S. Rue de l'Observatoire. — Revers et Couipagnie. »
Mais un condamné à mort, dont la dernière heure va sonner, et dont toutes les pensées sont tournées vers une délivrance, même impossible, ne lit pas de la même manière qu'un consomi mateur indifférente
C'est ainsi que Ravaillac décc/uvrit, du premier coup d'ceil, dans cette étiquette, si banale en apparence, une communication, da plus haut intérêt pour lui.
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE Big
Pour lui ces mois : « 8. R. Obsarv. — Revers et Comp. » signifiaient bel et bien :
« Ce 8. — Ravaillac, observez revers et comprenez. »
— Le revers, murmura-t-il, tremblant de joie au soudain espoir de la délivrance. Quel revers?,.. Comprenez?... Et par« bleu, oui, je comprends... Le revers de l'étiquette l
Il jeta un regard prudent vers la porte de sa cellule. Elle s'était refermée et personne ne pouvait l'observer.
Son cœur battait à se rompre. Son attenter se réaliserait-elle? Le revers de l'étiquette portait-il quelque indication, dont il pût Lire son profit ?
Il déboucha la Doutcille, se versa un verre de vin, et doucement humecta le papier. Lorsqu'il jugea qu'il devait s'être décollé, il le tira avec des précautions infinies, pour ne point le déchirer.
Triomphe 1
Il ne s'était point trompé. Le revers portait plusieurs lignes d'écriture
Le m.essage, qui lui était parvenu d'une si m3^3térieuse façon, était rédigé comme suit :
« On veut te sauver, Ravaillac ! Les valets de bourreau sont gagnés. Lorsqu'ils voudront t'entrainer vers l'échafaud, repousse les vigoureusement. Ils se laisseront faire. Escalade le mur de la prison devant lequel on aura laisrjé une table, que tu repousseras du pied. De l'autre côté se trouvera une voiture qui t'emportera au triple galop. En retour de ta délivrance, on exigera de toi ua service.
Anéantis ce billet. »
Peu s'en fallut que le bandit ne poussât un cri de joie. Mais il se contint, de peur d'attirer ses gardiens, et se contenta d'ar« penter son cachot de long en large.
— Je vivrai ! murmura-t-il. Je vivrai et je serai libre ! Ah ! Ta iiit un fier effet tout de morne ! La certitude d'une délivrance
S40 AFRED DKRYFUS
prochaine remue encore plus que l'angoisse de la mort!... Qui peut s'être avise de me rendre un pareil service?
J'ai bea';.- me casser la tête, je ne vois personne qui puisse s'intéresser autant que cela à ma carcasse. Il est vrai qu'on parle d'un service à. rendre en retour ? Ma foi, cchi me tranquillise plus que tout le reste ! Non, ce n'est pas une mauvaise plaisanterie. On a besoin de moi quelque p-irt. On ne me sauve point par intérêt pour moi même, mais dans un but personnel. Tant inieux, parble« î
Soudain Ravaillac interrompit son monologue et courut à la table pour déchirer en minces morceaux la bien heureuse ttiquettCe
Cfcla fait, il se coupa du pain et entama sa terrine de loie gras.
Avec chaque bouchée, il avala queli|ues fragments de papier et se rinça le gosier par deux pleins verres de vin.
Ravaillac respira longuement et joyeusement. H alluma un cigare et, s'étcndant sur sa couchette, il regarda d'un œil amusé les spirales de fumée bleuâtre se dérouler dans Tair humide de la cellule qu'ils parfumaient de leur pénétrant arôme.
Vers six heures, Deibler, l'exécuteur des hautes-œuvres, accompagné de ses aides, entra dans la prison pour faire la toilelte du condamné.
Ravaillac avait changé d'altitude.
Feignant une résignation absolue à son malheureux sort, il alla s'asseoir, de son propre mouvement, sur la chaise, apportée par un gard'cn et tendit la tête pour qu'on lui coupât les cheveux.
L'aumônier était rentré avec le bourreau.
Ravaillac, affectant un revirement complet, pria avec le digne ecclésiastique, en offrant les marques ie la plus parfaite contri« tion.
Seulement, il ne put s; décider à une confession en règle.
L'heure était arrivée.
Les deux aides d^ bourreau s'emparèrent du condamné et, le tenant sous les bras, le conduisirent dans la cour de la prison, pendant que la cloche tintait tristement le glas funèbre.
A la façon dont les deux aides le tenaient, rudes en apparence, en réalité sans gêner en rien la pleine liberté de ses mouvements. Ravaillac pût constater que l'auteur du mystérieux message ne lui avait point menti. Ces hommes devaient être achetés.
Les représentants de la loi avaient pris place dans la cour, où se trouvaient réunis un petit nombre de personnes, pour la plupart appartenant à la presse parisienne.
Cette cour était, de deux côtés, fermée par d'assez hautes murailles, dont aucune ne donnait sur la place même où devait avoir l'exécution, mais sur des rues traversières.
Au dehors, la foule attendait, bruyante, féroce, avide du san« ^lant spectacle
Comme toujours, on avait tenus fort secrets le jour et l'heure 5e l'exécution, mais il suffit de quelques « initiés » pour rassembler en quelques heures le public habituel de ces sortes de représentations.
Les dernières formalités furent rapidement remplies. On amena iîavaillac devant la table où siégeaient les juges, et le procureur de la République lui fit lecture de l'arrêt et de l'ordre d'exécution.
Pas un muscle ne bougea dans le masque irripassible du con« damné. Il promena autour de lui un regard, en apparence résigné, et, du coin de i'oeil, vit, au pied d'une des murailles, une table sur laquelle les ouvriers, chargés d'élever les bois de justice, avaient déposés leurs outils.
" — Exécuteur des hautes œuvres de Paris, dit le procureur de la République, je vous livre le condamné Ravaillac, le tueur de femmes. Que sa tête tombe sous le couteau de la guillotine !
he bourreau s'inclina et se dirigea vers la porte s'ouvrant sur
la place de l'exécution, et les deux aides repiiiéat le condatnaé sous les aisselles.
IMalgié l'enivrant espoir dont le mystérieux avis avait rempli le cœur de Kavaillac, il ne put s'empêcher de trem!>ler et tout son sang sembla se figer dans ses veines.
C'est maintenant qu'il allait voir si vraiment les aides du Leur rcaii avaient é*.é gagnes à prix d'or.
Feignant de ne plus pouvoir se soutenir, il se laissa traîner par ces derniers, qui, c;e leur coté, affeciant les plus grand efforts, déviaient doucement vers le pan de muraille devant kque* se trouvait la table, dont nous avons fait mention.
Cette tactique ne pouvait échapper au condamné. Tout en se faisant traîner, il j assemblait toutes ses forces, comme un ti^re se préparanc à bonàu" liors de la jungle.
Il ne se trouvait plus qu'à quelques pas de la (able.
Ravaillac se redressa avec un rugissement sauv;-ge.
Un coup de poing, asséné en plein visage du gardien de droite, l'envoya rouler d'autant plus facilement à quelques pos, qu'il avait vu venir le coup et s'était arrangé pour faire semblant, seulement:, de ie recevoir.
Au même moment, le second aide recevait dans le venire un fu:ieux coup de pied, bien réel, celui-là, et allait rejoindre, en hurlant, son collègue, mieux avisé, mais criant aussi fort que lui
Rapide comme le vent, et en moins de temps qu'il ne nous faut pour récrire, Ravaillac sauta sur la table, s'accrocha des deux mains à la crête du mur, repoussa du pied son appui et se hissa à la force du poignet,
A peine l'avait-oa vu passer, qu'il se trouvait déjà dans la rue, absolument déserte à cette heure matinale, tout le m.onde s'étant porté vers la place de l'exécution.
Il n'avait pas touché le pavé, qu'il se sentait saisir par le oraa et pousser dans une voiture fermée ui attendait à deux pas.
Ravaillac ne se rendait pas encore bien compte de ce qui ^'était passé, qu'il était emporté au triple galop.
Nous renonçons à rendre compte de la slup.faciion des juges, du bourreau, des gardiens de la prison et des jourpalistes présents à cette incroyable évasion.
Avant qu'ils ne fussent revenus de leur ahurissement et pussent donner l'alarme, la voiiute s'était perdue dans le dédale des rues de Paris.
'.lavaillac avràt commencé par perdre connaissanc3.
Ce serait une erreur de croire que celte brute à face humaine Alt les neifs sensibles, mais fût-on un Ravaillac, il est bien permis d'éprouver un moment de faiblesse après un tel déploiement d'énergie et un sauvetage aussi miraculeux !
Bientôt, il rouvrit les yeux, car la personne qui l'avait attiré ians voiture lui avait ingurgité un bon coup de vieux cognac, lui le fit revenir à lui, avec une surprenante rapidité.
Le bandit jeta un regard prucent et presque craintif sur la pei sonne assise à son côté.
C'était une dame simplement vêtue.
Au premier abord il ne la reconnut point.
Mais bientôt, malgré l'affreuse et large cicatrice qui parf.ageait te visage de l'inconnue, il tressaillit, et secouant la tête, i! s'écria d'une voix altérée :
— Pompadour !
— Non, ce n'est plus la belle Pompadour, répondit amère-« iiient la jeune femme, mais la "Mutilée !
— Fort bien! gronda Ravaillac, avec une expression de haîne. Qu'importe le nom si l'on reconnaît la personne et en elle sa mortelle ennemie !
— Tu te trompes, Ravaillac, dit rh3'pocrite créature. Je suis ton amie, cav c'est à moi, seule, que tu dois de ne pas avoir déjà, en ce moment, mêr"fi, éternué dans le sac.
— Tu m'aurais donc simplement tiré de l'impasse dans laquelle tu m'as si traitrcusement pouss •'; ! gronda le bandit.
— 'J'u fais erreur, mon vieil ami, protesta la mutilée. J'ai été moi-même, cette fatale nuit, surprise par la police, et ce n'est qu'à grand peine que j'ai pu me tirer des pieds. Mais laissons le passé. Si j'avais voulu ta perte, est-ce qu'au risque de ma propre vie je serais venue t'arracher au bourreau ?
— Il y a du vrai là dedans. Enfin!... Mais n'attends-tu point un service de moi, en retour de ce beau dévouement ?
• — Moi ? Non, mais un autre.
■ — Qui donc ?
— Quelqu'un qui a sacrifié une assez jolie somme pour ta délivrance.
' — Ah ! ah 1 j'y suis. Ton beau ténébreux ? Eh ! bien, il trou- Vera en moi un fidèle serviteur, car il m a retiré là d'une fichue situation.
Avant que la mutilée n'eût le temps de répondra^ la voiture était entrée dans une cour dont la porte fut refermée aussitôt,
La portière ouverte, Ravaillac, en mettant pied à terre, se retrouva dans la cour du c Moulin d'or » le tapis-franc de la mère Cazotte.
,' Pompadour, ou plutôt la « Mutilée » comme elle ss nommai* Üle même, lui fit signe de suivre.
Elle lui fit monter les marches d'un escalier et, par un long couloir, elle le mena dans une pièce, aux volets clos. ■ C'était la même où nous avons vu Christine de Sérignan vendre à sls ennemis le capitaine Dre5^fiis, pour un chèque de cent jnille francs sur une banque de Londres. ' Ravaillac entrevif dans la pénombre une silhouette masculine.
Il comprit aussitôt que le sinistre major, en personne, se trou« vait devant lui.
— Tu as donc heureusement échappé au grand saut, Ravaillac?lui dit une voix mordante.
LE MARTYR DE L'ILE DU DÎABL3 S.p
— Pour vous servir, monsieur, car ju suppose que vous ave3 p:cfc un peu la main au tour de passe-passe?
• — Coaime"~{u dis. Je t'ai soustrait au couteau de la guillotine comme je puis t'y renvoyer quand je le voudrais.
— Ce ne serait vraiment pas la peine, monsieur, d'avoir fait tant de frais.
— Aussi n'est-ce point mon intention. Bien au contraire, je te prends dans mon jeu. Kavailiac si tu m'es dévoué et fidèle, je te paierai bien.
— Je suis à vous, monsieur, corps et âme. Si vous me dites d'aller au diable, j'irai.
— Bien. Il faut que, dans une heure, tu aies quitte Paris.
— Je ne demande pas mieux. Et où me faut-il aller ?
— Au Havre. Là se trouve un vapeur prêt à partir, la « Brigitte. » Tu feras en sorte de t'y tenir caché jusqu'à ce que le bateau se trouve en pleine mer. Tu te feras passer, alors, pour un déserteur qui, pour une cause ou une autre, mais une cause honorable, a planté là son drapeau. Je ne doute point, si tu sais Vy prendre, qu'on n'y accepte tes services.
— Et où va-t-elle, cette « Brigitte ? »
• — C'est ce qu'on dit pas. A en juger par la quantité d' charbon et de vivres embarqués par elle, elle doit fournir, poui le moins, le tour du monde ! On la croirait équipée pour un hiver nage au pôle. Toutefois, d'après mes soupçons particuliers, ladite» « Brigitte » pourrait bien être en destination pour l'Amérique du Sud ou plutôt pour la Guyane Française, dans le but de faciliter l'évasion du capitaine Drej-fus, transporté à l'Ile du Diable.
— Le capitaine Dreyfus ! s'écria Ravaillac. Une vieille connaissance à moi !
— Je sais. Ta cellule, au Cherche-Midi, était située juste au dessus de la sienne et j'ai appris que, la nuit où tu t'es évadé, par le fenêtre de son cachot, donnant sur l'égout, tu l'as presque tué.
8|6 ALFKED DREYFUS
— Je le hais à l'égal de la mort à laquelle je viens d'échapper Nous avons encoïc plus d'un compte à régler ensemble,
— A merveille, Ivavaillac! Je t'en fourniiai l'occasion. Ecoute-n':oi avec attention,
Le sinistre major, car Ravaillac ne pouvait plus douter, 5 présent, de son identité, reprit d'une voix sourde où grondait la haine ;
— Une fois admis à bord de la « Brigitte » tu ouvriras l'œil, et le bon. Voici le mot d'ordre : contrarier et ruiner tous les plans dont l'exécution pourrait tendre, en quoique ce soit, à l'avantage de la famiile Dreyfus.
Que le bateau saute avec tous ceux qu'il porte, plutôt que de contribuer à la délivrance du capitaine, qui ne peut plus sortir vivant de l'Ile du Diable ! Tu m'as compris. Si tu me sers avec intelligence, et fais échouer le but certain dans lequel, ce soir, la « Brigitte » quittera avec toi le port du Havre, je te compterai à ton retour vingt mille francs et te conserverai à mon service pour le restant de tes jours.
— l'accepte, monsieur, répondit Ravaillac. IMais je c.ains de ne point pouvoir arriver jusqu'au Havre. Le télégraphe doit lonctioniier, en ce moment, dans toutes les directions et s'intéresser, plus qu'il ne nous conviendrait, à mon humble individu.
— La Mutilée te grimera de façon à ce que personne ne puisse te reconnaître. Prends celte bourse. Elle contient mille francs. Je te les donne pour tes frais de voyage. Ecris-moi le plus souvent possible et informe-moi de tout ce que tu auras pu apprendre sur la destination de la « Brigitte » et les faits et gestes de ses chefsc
— A quelle adresse faut-il vo-us adresser mes lettres, monsieur c Le sinistre major parut hésiter un moment.
— Ecris-moi à l'adresse de la mère Cazotte, Et maintenant adieu. Sois vipilant et de l'énergie!
Ravaillac se sentit ressaisir par le bras et entraîner hors de la chambre,
La Mutilée le conduisit dans une pièce voisine où il trouva, çur une table propreaient servie, toutes sortes de mets et boissons.
Le bandit y fit largement honneur.
Ce déjeuner là lui semblait infiniment meilleur que le dernier Vepas qu'il avait cru faire dans sa cellule de condamné à mort.
Lorsque Ravaillac fut repu, la mère Cazotte et sa digne (ille procédèrent à sa toilette.
I!s lui coupèrent ses vilains chevt.ux roux à ras du crâne et le coiffèrent d'une perruque blonde, artistement faite, atténuant beau» coup l'expression sinistre de son visage.
La mère Cazotte se chargea de la barbe et lui remit les rasoirs dont elle s'était servie, afin qu'il r.e la laissât plus repousser.
Puis, les deux femmes le revêtirent d'un habit complet de soldat, dans lequel il trouva un solide couteau-poignard, un revolver et des cartouches.
Comme on le pense bien, il ne négligea point d'y joindre la bourse d'or que venait de lui remettre Esterhazy.
La même voitui'e qui l'avait am-jné le conduisit bon train ä la gare où il arriva encore à temps pour prendre l'express en destination du Havre,
Aussitôt que Ravaillac eut quitté le bouge de la mère Cazotte, le sinistre major entra dans la chambre où se trouvait Mutilée.
La maîtresse, autrefois si belle et si irrésistible, maintenant effrayante et hideuse, se leva à sou approche.
— Vous voyez, dit-elle d'un ton moitié tendre, moitié menaçant, combien vous avez sagement agi en ne me repoussant pas, bien que je ne sois plus aussi belle et aussi séduisante que par ^fe passé. N'est-ce point moi qui ai éventé cette nouvelle entreprise de votre ennemi Mathieu Dreyfus et ai découvert la destination mystérieuse du navire éauipé par lui?
N'est-ce pas moi qui, ayant deviné que la « Brigitte « ne pouvait prendre ia*mer que pour faire évader Dreyfus de l'Ile Diable, ai pensé à Ravaillac pour s'y embarquer, afin de la pousser à sa perte ? Ne sera-ce pas moi, encore, qui vous indiquerai les moyens et les voies pour ruiner, pour écraser, pour supprimer de la surface du globe, ce maudit Mathieu Dreyfus, cette gênante Lucie, aussitôt qu'on l'aura retrouvée et l'enfant issu d'une race exécrée et condamnée par nous ? Pompadour t'a fidèlement servie. La Mutilée te sera encore plus dévouée et plus soumise. Tu trouveras en elle, eu tous temps, une complice, une esclave. Aime-moi, seulement, ne me repousse pas !...
Elle jeta ses bras amaigris autour du cou du baau téaébr.''ux qui se laissa faire complaisamment et flatta, avec un semblant de tendresse, son visage balafré, où le feu avait laissé, aussi, de profondes cicatrices»
Ce n'était plus, certes, la belle, l'irrésistible Pompadour ; mais il avait prudemment « manœuvré » en ne se faisant point d'un? pareilie femme une implacable ennemie.
Pourquoi donc la « Brigitte » avait-elle stoppé, ayant à peine commencé à se mettre en marche ?
Tout simplement parcequ'on venait de découvrir, à fond ce cale, un soldat qui s'y était tenu caché, robablement dans le but d'accomplir la traversée sans avoir payé sa place.
On poussa l'intrus sur le pont du navire et on l'amena devant Klaus Grot.
Celui-ci fit aussitôt stopper et donna l'ordre de ramener l'homme à terre.
Mais le soldat inconnu tomba aux genoux du capitaine et le supplia de n'en rien faire s'il ne voulait le perdre.
Il pria, pkura, gémit et le cœur de Klaus Grot commença a 'émouvoir.
— Fous êdes l^l^olJat vran^ais, dit le digne capitaine. Tong fous êdes auzi ein tesscrdcr i
— Oui, j'ai déserté. Mais pourquoi, grand Dieu ! Il faut que je fuie loin de la France où il m'en coûtera la vie. J'ai tiré sur mon sergent qui avait abuse de ma maîtresse... Je crois qu'il est rxiorl !... Si l'on remet la main sur moi, on me fusillera !
— Baufre tiaple 1 nmrmura Klaus Grot. Il me vend le quer 1 Che fais temanter au gommantant eu jef ti padc^u zi che b6 fous karter à pord.
Le brave hambourgeois se rendit aussitôt près d'Alice pour lui faire part de ce qui se passait.
Malheureusement, l'américaine S3 trouvait, eu ce moment, dans un état d'àme qui la rendait doublement couapatissante au mal- Qeur d'autrui.
— Laissez-le rester, consentit-elle. Peut-être que J2 trouverai le mo3'en de l'em.ploye:" ^.v\ qualité de chauffeur ?
•— Pour cela oui, car notre personnel est assez restreint,
"— Agissez donc suivant les inspirations de votre cœur.
Muni de cette autorisation, Klaus Grot retourna tout jo3'eux sur le pont.
«— Nous tefons vaire ein drès long foyache, dit-il au faux soldat. Bed-êdre zerons-nous ein an en roude, bed-êdre moins. Che buis fous embloyer en gualidé te jauffcr. Zette zerfize esd drès rute, mais zur la « Prigide » fous zerez en gomblede zurede. Et buis, fous ferrez le monte!... Za vorme la chéneze. Fous doujerez le même zalère gue les andres... Za fous va-d-il !
— Oh ! pouvez-vous me le demander ? Vous me sauvez la vie capitaine l
— Bas moi, mais zede montemiselle, là-pas. Elle esd la gom» mantaiide te la ce PrigiJe. » Ein gabidain en jibon, eh ! eh ! mais qui en zait blis gue peaugoub qui bortent gilodes... Et maintenant, cria-t-il en allemand à l'équipage, jauvez machiniste V
85o ALFRED DREYFUS
Le navire se remit en marcb.e. ^ ^
— Gommment fous abelez-fous? demanda encore Klaus Grot au soldat.
— Jacques, capitaine,
— Eh pien, Chaques, allez à fodre pesogne,
La « Brigitte » qui s'était remise en marche, s'enforça dans la buée nocturne s'épaiss-issant sur le canal.
Pendant ce temps, le canot dans lequel se trouvait Malhieu Dreyius se rapprochait du quai.
Grave et niuet, le frère du martyr attachait un triste regard sur le vapeur ou il devinait plutôt qu'il ne la voyait, la siU houette de la femme ardemment chérie.
Un instant encore il distingua le mouchoir qu'agitait Alice, puis tout disparut à son regard.
— Adieu i murmura-t-il, adieu, ma fiancée, ma compagne I Reviens, et tu seras ma femme, je le jure devant Dieu •
Zx3Q s9ot Li-üiiöDarLes de l'Ile du Diabl3
— Rendez-vous à minuit f
Telles furent les paroles que sourili à l'oreille de Dre^-fus, le baron Er .vin von der Halde, revenant de la foataine et se croi« sant « par hasard « avec son compagnon d'infortune,
Dreyfus était assis à la porte de sa cas 3. Trois semaines s'étaient écoulées depuis qu'il avait subi les premières -atteintes de la fièvre des Tropiques, et maintenant il se sentait bien mieux
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLE 85i
portant que depuis de longs mois passés dans l'angoisse et la léclusion la plus étroite.
Son corps jeune et vigoureux avait été purgé, par l;i maladie, des germes impurs qui y couvaient, et plus que jamais il se sentait de force à résister à toutes les épreuves de la captivité.
— A minuit! répéta à voix basse Alfred Dreyfus. A la caverne?
— Oui, à la caverne. Nous y tiendrons une espèce de réunion, à laquelle j'ai invité encore quelques autres déportés. Odette y viendra, de Cayenne, dans son tronc d'arbre creux. Vous avez conservé, sans doute, la poudre que je vous ai remise pour endormir votre gardien ?
— Oui, je l'avais cachée sous le pied de mon lit, avant de succomber à la fièvre.
— Tâcaez de ne pas vous faire attendre, Dreyfus, dit Erwin, car je vouuiais m'entre tenir avec vous et avec Odette, avant l'arrivée des autres prisonniers.
Sur ces mots, Erwin s'empressa de s'éloigner, en voyant quel« ques gardiens apparaître au loin.
Drc3'füs passa le reste de la journée dans une grande agitation en songeant que la nuit prochaine, il en saurait davantage sur les mystères de l'Ile du Diable et les infortunes de ceux qui s'y trouvaient relégués.
On peu avant minuit, il se souleva doucement sur sa couche et rampa vers l'entrée de sa case, en se servant des pieds et des mains.
Le sergent Pérolié se trouvait à son poste et, comme cette nuit là, il avait bu moins que l'habitude, il était encore éveillé, fumant sa courte pipe de terre.
J^reyfus versa dans sa main une certaine quantité de la poudre, dont les puissantes propriétés somnifères lui avaient été apprises Dar Erwin.
• Lentement il se dressa derrière le gardien, sur lequel il laissa tomber la poudre gtujpéfiante,.
Quelques grains tombèrent, par hasard, dans le fourneau de la pipe, où ils pétillèrent. L'un effleura même le bout du nez d» Pérolié.
— Damnés moustiques ! gronda-t-il.
' Il agita son éventail, formé d'une feuille de palmier, et revint gourmandement à son brùle-gucule.
Mais il n'en avait point tire deux nouvelles bouffées, qu'il se mit à dodeliner de la tète. La pipe échappa à ses lèvres, pour se briser sur le sol.
Le gardien, sans y prendre garde, se laissa aller sur le sable et, quelques instants plus tard, il dormait profondément.
Aussitôt, Dreyfus rassuré, abandonna sa case.
La nuit était assez sombre, la lune se voilant à chaque instant d'épais nuages. Cependant, le capitaine atteignit la grotte sans set.e trompé de chemin.
Erwin ne s'y trouvait point encore,
— Il est certainement sur le bord ae la mer à guetter sa niaîtresse, et sa singulière embarcation, murmura Dreyfus.
Il courut au rivage et trouva, en effet, le jeune baron, assis sur un bloc de rocher, d'où il fixait les yeux sur les flots, sin» gulièremcnt agités, cette nuit-là.
— Je suis inquiet au sujet d'Odette, dit-il au capitaine. L'état de l'Océan ne me dit rien qui vaille. Vous savez, mon ami, avec quelle fureur le flot se brise parfois contre les bords escarpés de notre îlot! S'il survenait quelque tempête, comment Odette se trouverait-elle en sûreté dans son tronc d'arbre, creusé presque jusqu'à l'écorce ?
— Pour moi, répondit Dreyfus, je suis d'avis que cette fragile embarcation doit offrir, par les mauvais temps, plus de sécurité que n'importe quel canot à rames, ouvert aux paquets d'eau. 11 ne peut ni chavirer, ni se remplir d'eau, ni couler è fond.
— ]\Iais l'air y peut être intercepté, répondit Erwin^ qui l'instant d'après lit entendre une joyeuse exclamation,
— Voyez là bas ! Elle arrive ! Sou embarcation glisse sur les flots. A • peine est-elle éloignée d'une quart de mille de la côte !
Dre3'fus regarda dans la direction indiquée par la main de son ami et découvrit un objet long, de couleur sombre, qui semblait, à distance, être quelque grand poisson nageant à fleur d*eau.
Les vagues, en ss brisant, le recouvraient bien, par moments, comme si elles eussent voulu l'engloutir, mais aussitôt il reparais« sait intact et un peu plus près du rivage.
Bientôt, le canot fermé ss trouva au milieu des brisants, mais n'en atterrit pas moins, avec la plus grande facilité, à l'endroit OÙ on l'amarrait d'habitude.
, Le tronc d'arbre s'ouvrit et la belle et vaillante fille de Lapayre en sortit, comme le diable d'une de ces boites à surprises dont raffolent les enfants.
Souriante, elle sauta au cou d'Erwin et l'embrassa avec passion,
Drej'fus, se doutant de ce qui allait se passer, s'était discrèteéement éloigné.
, Ce ne fut que lorsque Odette et Erwin eurent solidement attaché l'étrange embarcation, de façon à ce que la tempête ne pût l'emporter, qu'il se risqua à reparaîtrct
1 — Vous n'avez pas besoin de me aire le nom de monsieur, dit la jeune fille à son amant. C'est le capitaine Dreyfus que je vois et nul autre. L'expressiQn de vos regards à tous les deux m'indique que vous êtes devenus amis et, maintenant, moins que jamais je n'en doute, vous réussirez à vous évader heureusement de rile du Diable.
; En disant ces mots, la vaillante fille avait tendu à Dreyfus sa jolie main que celui-ci serra avec chaleur, ., — Oui, notre fuite est prochaine, ajouta Erwin. Mais nous
ne pouvons point nous montrer égoïstes et ne songer qu'à nous mêmes. N'oublions point qu'il en est d'autres que nous qui soupirent et souffrent sur cette île maudite, aussi dignes que nous mêmes de la liberté. J'ai déjà pris toutes mes mesures pour nous entendre avec nos compagnons d'infortune. Trois d'entre eux doivent nous attendre dans la caverne. Mais avant que nous n'allions les y rejoindre, il faut, ami Dreyfus, que je vous fasse connaitre, par avance, les habitants de ce séjour de douleur.
Ermin attira Odette près de lui, sur un bloc de rocher, eu lui entourant la taule du bras droit.
Dre3-fus prit place, vis à vis d'eux, sur une grosse pierre.
— Vous savez capitaine Drej^fus, dit le gentilhomme allemand, au'il y a huit cases élevées sur notre île. La plus grande et la la meilleure, est habitée par j\Ioréno et par ses huit subordonnés. Cette construction en bois, suffisante pour les abriter tous, comprend une salle à manger et les chambres à coucher voulues, une cuisine spacieuse, où fontionne un de nos gardiens et une cave, creusée dans le roc au moyen de la dynamite, lo quelle cave est l'endroit le plus frais de l'île toute entière.
Les sept autres habitations ne sont que de misérables huttes pour la plupart couvertes d'un toit délabré à travers lequel, pendant la saison de pluies, entrent librement les eaux du ciel Chacune de ces dernières ne renferme qu'une seule pièce.
Voy:ns qui les habite. D'abord vous, capitaine Dreyfus, puis moi, Erwin, baron von der Halde, puis, le malheureux estropié, dont vous m'avez appris le nom, Grégorius^ 2\Iirowitch. La quatrième case et habitée par un créole, natif de Cuba, mais qui parle le Français aussi bien que l'Anglais et l'Espagnol. Son nom est Degouves. C'est un homm.e sérieux, qui évite de parler et qu'une étrange fatalité a conduit, comme nous, à l'Ile du Diable. A une centaine de pas de sa case se trouve celle d'un jeune homme.
— icune homme? interrompit Drej'fus. Quoi, mes barbai-es
compatriotes auraient condamné à la guillotine sèche u.i malheureux au printemps de l'existence ? Sans l'avoir vu, je me sens déjà rempii de sympathie pour cette nouvelle et intéressante victime.
"— Et votre sympathie sera plus vive encore lorsque vous aurez appris à le connaître, reprit Erwin. Antonio est un jeune italien, à peine âgé de dix-huit ans. SI je ne me trompe, il est natif de Rome. La femme la mieux douée, sous le rapport des avantages physiques, pourrait lui envier la fraîcheur de son teint, le feu de ses grands yeux noirs et les grâces de sa personne tout entière. Vous me demanderez, sans doute, pourquoi il se trouve ici? Je l'ignore. Hélas! les transportés de Cayenne parlent rarement de ce qui les concerne. Rendus plus ou moins méfiants par le m.alheur, ils se renferment dans le silence et cachent au plus profond de' leur cœur le roman dont, certes, chacun d'eux est !e héros infortuné 1 J'oserais jurer qu'une histoire d'amour est mêlée à la destinée du jeune Antonio. A l'âge de dix. huit ans on ne com.met guère de faute passible du bagne que par besoin de vengeance ou par désespoir d'amour.
Ervv'in se tut et pressa tendrement Odette contre lui.
~ Il nous reste encore deux cases, dit Dreyfus, après un certain silence. Que savez-vous au sujet de leurs occupants ?
— Ils ne peuvent exister pour nous, dit vivement et à voix basse Erwin. Impossible de nous fier à eux et de les mettre en possession de notre secret. L'un est la plus misérable créature qui puisse se trouver sur terre et l'autre, peut-être la plus vile et la plus corrompue. Pour ce qui concerne le premier, capitaine, vous avez déjà été mêlé à une aventure le concernant, quoique vous n'ayez pas eu l'occasion de vous voir face à lace. C'est le lépreux !
Je ne sais pas si vous ignorez, capitaine Dreyfus, que, depuis un an seulement, l'Ile du Diable est habitée par des transportés ordinaires. Auparavant, ce rocher, battu par les flots, était affecté aux seuls lépreux, de la Guyane française, rélégués ici par l'admi-
nistrition, pour y vivre loin des regards humains et y terminer leur triste vie dans l'abandon.
Dreyfus ne put réprimer un frisson.
— De toutes les maladies qui nous puissent atteindre, misérables mortels que nous sommes, reprit Erwin, la lèpre est certainement la plus effroyable. Cette affection, beaucoup plus répandue au mo3'en-àge, se déclare sous forme de simple éruption locale, insignifiante en apparence. Mais l'humeur s'étend bientôt et finit par couvrir le corps tout entier. Des bubons se forment et rongent si bien les parties qu'elles attaquent que la chair s'en va par lambeaux. A la fin, la lèpre envahit les yeux et la cécité est infaiblement suivie de démence.
Ce dénouement n'est point l'œuvre de quelques semaines, hélas ! non. Le travail de desorganisation suit son cours lentement, mais sûrement. Il s'est présenté certains cas où le lépreux n'était délivré par la mort, de son terrible mal qu'après dix, voire quinze anc de tortures ph^^siques et morales ! Que si iious nous disons que la lèpre est au plus haut point une affection infectieuse, que l'attouchement d'un seul objet, ayant servi à un lépreux suffit pour que la maladie se déclare, qui donc pourrait blâmer les cruelles mais légitimes précautions prises par toutes les nations civilisées, pour isoler ceux qu'en sont atteints et les retrancher virtuellement, quoique vivants encore, de la société !
L'ancien et le nouveau Testament nous apprennent que, dans beaucoup de cas, les lépreux étaient repoussés par les Hébreux dans le désert. De notre temps encore, en Russie, on s'en débarrasse d'ufie lacon barbare. Un ukaze du Tzar les exile dans les steppes inhospitaliers de la Sibérie où ces infortunés habitent des antres souterrains, presque sans aucune précaution hygiénique ou médicale.
Par les rigueurs de l'hiver, si terrible dans ces contrées, les lépreux de Russie et de Pologne aoufitient mille morts et les
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j'ius heureux sont ceux que le froid tue dès leur première annéa de séjour !
En Amérique, où le mal a élé introduit et propagé par les Chinois — car l'immonde fléau est originaire de l'Orient, surtout de l'Asie — en Amérique, dis-je, les lépreux sont relégués dans ane petite îie située près de New- York, où ils sont, d'ailleurs, f'.«rt humainement traités.
Comm.e je viens de vous le dire, l'administrai ion française, il y a peu de temps, encore, avait converti Tlle du Diable en lazaret pour les lépreux. Ici, vivaient dix sept à dix huit de ces misérables, hommes et femmes, jusq^u'à ce qu'il y ä uu an environ, ordre fut donné de les duiger sur un autre point de la Guyane. C'est ce qui eut lieu. Par exemple j'ignore où on a bien pu les caser. On fit mettre le feu aux paillottes qu'ils avaient occupées, et même on condamna le bateau aftecté à leur derni-^-r transport. Lorsqu'on les eut débarqué à Cayenne, on l'abandonna simplement au caprice des flots.
— Mais comment se fait-il qu'un de ces lépreux soit demeuré dans l'ile ? demanda Dreyfus.
— Par une raison fort simple. Alors que ses compagnons de lazaret se rendaient volontairement à bord de la barque qui devait les soustraire à cet horrible séjour, lui seul refusa de quitter l'ile, on ig;pore pour quel motif. On lui ht la chasse, mais il ne se laissa point prendre. On alla jusqu'à vouloir le capturer au lasso, mais vainement. En dépit du mal, qui a gagné son corps tout entier, il fut assez habile pour échapper à toute poursuite. Je suis d'ailleurs tenté de croire que les gardiens, craijjnant son contact, se sont assez peu soucié de mettre la main sur lui. Quoiqu'il en soit, on finit par lui abandonner la hutte qu'il avait habitée jusque là, laissant à la mort le soin d'en débarrasser l'administration.
Chaque jour, on dépose des provisions pour lui» à un endroit déterminé et chacun s'arrange pour ne pas le rencoatier. Vous
devez com]," rendre, capitaine Dre^vfus, conclu'". Erwin, que mal,s;ré tous nos sentiments d'humanité, nous ne pourrions songer à nous adjoindre un pareil compagnon de fuite.
— Hélas ! cela n'est que trop vrai ! répondit le capitaine IMais ce malheureux n'est que l'occupant de la sixiè;ne case. Pourquoi voulez-vous laisser en arrière l'homme qui occupe Ig huitième ?
— Parce que sa pré3snc3 nous souillerait bien plu? encore, répondit le baron von der Aide, et qu'en sa société notre exis« tence à tous ne serait pas seulement un instant en sûreté !
— Q'<Jel est donc est homme, pour lequel vous ne semblez éprouver aucune pitié ?
— C'est l'assassin américain Kolmes, répondit Erwin, du ton que Toa emploie pour communiquer à quelqu'un un secret plein d'horreur.
Dreyfus frémi»-.
— Impossible ! s'écria-t-il. Comment l'Américain Holmes pour« rait-il se trouver sur l'Ile du Diable? Je me souviens parfaite« ment de l'histoire de cet homme et sais qu'Holmes est peut-ctre le plus effro\-able meurtrier du dix-neuvième siècle.
Et, comme pour se remémorer à lui-même les ciimcs mis à la charge du redoutable assassin :
— Oui, dit-il, je m'en souviens fort bien. Holmes é'ait un savant naturaliste habitant Chicago, où il s'était aménagé une demeure, dans les conditions les plus favorables pour faire disparaître secrètement les personnes sur lesquelles il avait jeté son dévolu. Ses pratiques criminelles consistaient à faire assurer, pour de fortes sommes, ses victimes, par plusieurs sociétés en se faisant désigner, dans les différentes polices, comme légitime héritier des primes, en cas de décès. Avec un art infini, il savait capter la Confiance des dites victimes, qu'il attirait ch«z lui sous les pré« texies les plus divers. Au bout de quelque temps. Holmes les introduisait dans çertaia cibinet, dont les raurg, le plafond et îe
parquet étaient en lames de fer, hermétiquement adhérentes et les y laissait, soi-disant pour aller quérir quelque curiosité nalurelîi». La porte refermée sur lui, il poussait, de l'extérieur, un boutoi, qui faisait s'ouvrir une trappe d'où montaient certains gaz, asphvxinnls et corosifs, qui n'avaient pas seulement la propriété, de tuer sur le coup, mais de léduire les corps en poussière, à Texception de quelques gros os, résistant à leur action destructrice. C'est de cette f çon que ce monstre, un des plus complets scélérats que ].'• terre ait portés, mit à mort de cinquante à soixante personnes, car le nombre n'en fut jamais connu exactement. Sa maison, encore debout à Chicago, et où naturellemenf personne n'a voulu habiter après lui, est cormue sous le nom de « Holmes Castle ». Pour loucher les primes d'assurance, le meurtrier représentait aux différentes sociétés d'autres corps, qu'il savait se procurer à prix d"or... IMais, ajouta Dreyfus, je sais aussi que le docteur Holmes, découvert à la suite d'une imprudence par lui commise, fut condomné à mort, aux assises de Philadelphie et pendu dans cette dernière ville.
— Vous avez raison, capitaine, répondit Erwin, le docteur Holmes fut pendu et les nombreux témoins de son exécution virent son corps disparaître dans la trappe fatale, après que son cou eût été pris dans la hart. Car voici comment, aux Etats Unis, se passent habituellement les exécutions capitales : Le coî:damné se place sur une plaque de fer, fermant l'ouverture d'un profond souteriain. On lui passe la corde au cou et le bourreau, pesant sur un ressort, fait basculer la trappe sous les pieds du patient qui se trouve précipité dans le vide. Par suite de la chute, le nœud coulant se resserre violemment et rompt littéralement le cou au condamné.
— Justement, interrompit Dre3-fus, voilà comment les choses se passent en Amérique et comment Holmes fut exécuté l II s'ensuit qu'il ne peut se trou\er, à l'heure présente, avec nous, sur l'Ile du Diable^
85o ALFRED DREYFUS
— Pardon, répondit Erwin. Je vous apprendrai que la corde s étant rompue, Holmes fut retrouvé, vivant encore, dans le caveau lunèbre et que, par une chance presque miraculeuse, il n'avait reçu que de légères contusions. Et comme la loi américaine défend, le cas échéant, d'exécuter à nouveau le condamné qui a échappé d'une façon ou de l'autre aux suites de la pen-^aison, vous me croirez, lorsque je vous affirme que le docteur Holmes est toujours vivant.
— Soit, mon ami. Mais comment ce misérable se trouverait-il ici, dans une colonie pénitentiaire française ?
— Je vais vous l'apprendre. Les Etats-Unis d'Amérique, malgré toutes les ressources de leur immense territoire, ne possèdent point un séjour aussi affreux que celui de cette île. Or, le président Cléveland, qui siégeait alors à la Maison-Blanche de Washington, s'adressa au gouvernement français pour en obtenir la réiègation du monstre au pénitentier de Cayenne. Et com^me, parmi les victimes du docteur, se trouvait deux dames françaises, la demande fut favorabîem.ent accueillie, Maintenant, dites-moi, capitaine Dreyfus, si nous pouvons soustraire à son^ trop doux châtiment, ce rebut de l'espèce humaine ?
■ — Non, répondit le capitaine, nous ne le pouvons pas ! Î^Iais pour nous connaître mieux, nous devons, tant que nous soaimes, réunis dans la même tentative d'évasion, confesser la cause de iiotre déportation.
— C'est ce qui aura lieu, dit Erwin, en .se levant. Oui, chacun de nous doit raconter, sans réticences, son passé à ses compagnons de fuite. Et maintenant, partons, car déjà le Cubain Degouves, le jeune Antonio et le pauvre ?,Iirowitch doivent nous attendre dans la grotte.
Silencieux, ils prirent tous trois le chemin de ia retraite où devait avoir heu la réunion des captifs.
LE MARTYR DE L'ILE DU DLVBLE 86x
Le insHca^-a ds la touteille flott£vnt6
îmmédia'.ement après le départ de la « Brigitte, « Mathieu Dreyfus, concentré en lui même,- était retourné à Paris et s'était résolument replongé dans le tracas des affaires, comme un. homme qui veut oublier dans le travail de trop lourds soucis.
DcS Aiguilles, (the Neadles) pointe extrême de la Bretagne, il /vait reçu les dernières nouvelles d'Alice Terry. C'était un cablegramme, constatant, dans le st3de concis, usité habitueliement, que tout allait bien à bord de la « Brigitte » et que son voyage sur l'océan Atlantique avait commencé.
Depuis, presque trois semaines s'était écoulées, sans que Mathieu eut plus rien appris sur le sort du bâtiment hambourgeois et, ce qui lui tenait encore plus à cœur, sur celui de sa comm.andante-femme.
Du reste, il n'en pouvait guère espérer. Le vapeur devait se frouver au milieu de l'Océan et il aurait été impossible à Alice de donner de ses nouvelles.
Tout ce qu'il pouvait espérer c'était la rencontre, en mer, par la « Brigitte w d'un autre navire en destination de l'Europe, dont Alice put charger le capitaine de bien vouloir se charger d'une lettre.
Ma-s la ce Brigitte » ne suivant point la route des autres fransatlantiques, à cause de sa direction plus méridionale, il fallait ucu compier s(jr pareille; cvcuiualilé. Mathieu devait donc se rési«
gner à demeurer plusieurs longs mois sans qu'une lettre de la main d'Alice quelque peu son cœur si rudement éprouvé, rassarât
Maintenant que l'Améiicaine était loin, bien loin de lui, Mathieu sentait seulement à quel point la belle, vaillante et intelligente fille était entrée dans son existence.
Comme il se sentait, seul ! Son fi ère AlTred, Lucie, Alice, tous ceux qu'il aimait et dont la prés:nce lui eût doié la vie, lui avaient été enlevés.
Sa seule consolation, dans cette phase douloureuse, était [6 petit André. Il avait reporté sur l'enfant tout son amour, toute sa tendresse.
Il jouait avec lui des heures entières et les spirituT-lIes saillies du petit espiègle le faisaient sourire d'aise et d'orgueil.
Sa plus grande crainte était que le précieux trésor, confié à sa sollicitude, vraiment paternelle, pût lui être enlevé.
Mais l'appréhension de s'en voir séparer par une intervention humaine, inspirée par la haîne ou la vengeance, s'é:ait fortement calmée.
Un rapt lui semblait aujourd'hui presque impossible, le petit Andié se trouvant constamment confié au plus iidèle des gardiens, alors qu'il ne se trouvait point avec lui ou avec ia bonne tant» Frédérique.
Ce qui faisait surtout trembler Mathieu, c'était la pensée d'ui. accident ou d'une maladie, pouvant occasionner la mort do l'enfant.
Aussi, le médecin de Mathieu devait-il chaaue jour visiter le petit André et vérifier son état de santé.
Et chaque jour, aussi, le bon docteur assurait que le petit André était aussi sain que pourrait l'être un poisson dans l'eau, \Lîi peu pâle, cependant, parcequ'ils n'allait point assez au grand air.
Ce médecin n'en était par un de l'ancienne école, qui font fermer hermétiquement portes et fenêtres, pour empêcher un air a trop vif » de pénétrer dans les poumons.
Il appartenait, au contraire, à l'écolo moderne, ceile qui dit franchement : a Arrière les drogues empoisonnéeô ! L'eau pure et l'air, seuls, rendent sain et fort ! »
Le nom de ce médecin intelligent était Henri Bürger, et il ii'est point inconnu de nos lecteurs.
C'était le docteur Bürger, on s'en souvient, qui avait préservé Pauiowna de la honte de se montrer ime aux regards cvniques des étudiants de rFîôtel-Dieu et qui, nous le savons, portait un intérêt tout particulier au sort de la pauvre jeune fille.
Le matin même, peu après l'heure du déjeuner, le docteur Bürger avait fait sa visite quotidienne à l'hôtel de Mathieu Dreyfus.
Pi et à prendre congé, il se icnaii: au milieu de la salle Aianger, le chapaau et la canne à la main.
— Ne perdez donc point de t-emps, monsieur Dreyfus, avait-il i\t à Mathieu qui, renforcé de la tante Frédériq^ue, était accouru à sa rencontre. Le temps est beau et depuis plusieurs années, nous n'avons eu plus chaude après-midi de mai. Qu'on attelle donc et faites avec André quelque bonne promenade, au Bois de Boulogne, ou ailleurs, en pleine campÂgns. Il faut que le petit aspire de l'air et de i'air encore, pleins ses poumons î
Le médecin se retira
Mathieu fit résonner la sonne'.te d'appel et Vcx-caporal Michon farut quelques instants après,
— Michon, faites atteler le bai -brun à la Victoria. Nous ailons faire promener le petit.
— Tout de suite, monsieur, dit le vieux soldat. C'est une îxcellentè^ idée, voyez-vous. Il n'est pas bon qu'un futur général de brigade reste chez lui, à pareille saison.
— Est-ce que vous ne nous accompagnez pas ? demanda Mathieu à la tante Fréiérique, lorsqu'il se retrouva seul avec elle.
La respectacle demoiselle secoua la tête, et agitant ses boucles grises.
— Excusez-moi, Mathieu, j'ai une quantité de lettres en soûl'france. Mais comme je n'aimo pas qu'André parte sans femme pour prendre soin de lui, vous permettez bien, n'est-ce pas, que sa bonne me remplace, aujourd'hui ?
— Sa bonne ? Mademoiselle Georgette ?
■ — Oui. Je vais la prévenir, pour qu'elle s'habille.
— Un instant, tante Erica. Est-ce que vous ctes toujours satisfaite de cette jeune fille, depuis les trois semaines eue vous
, l'avez engagée ?
— Au delà de toute attente, répondit la vieille dame. J'ose dire avec orgueil, que mon coup d'oeil pratique ne s'est point trouvé en défarut. Je n'aime guère toutes vos cccrvelécs de parisiennes qui ne pensent qu au plaisir et a la toilette, aux propos galants et ^ la dansei Mais Georgette, la brave fille du fermier de Montreuil, a le cœur à lu vraie place. Elle vaut mieux à elle toute seule que dix de vos coureuses !
— Est-ce qu'elle a su se faire bien venir de l'enfant ?
— André l'aime déjà beaucoup. Il ne peut s'en passer. Aussi a-t-elle fort à faire en ne s'oocupant que de lui. Il y a quelque chose...
— Là, vû3"ez-vous? Qu'est-ce que vous avez rcmr-rquc?
-— Oh ! rien qui puisse regarder tout autre que Georgette elle-même.
— Quoi donc ?
— Eh bien, elle est souvent un peu triste et lorsqu'elle se croit seule, se prend à pleurer.
< — Hum! Chagrin d'amour, sar.s doute!
— Oui, c'est votre chanson, à vous autres homnes, ^icôt qiL>, vous surprenez des larmes dans les 5'eux d'une jeune fille ! Mais ce n'est point certainement le cas chez Georgette. Une si belle créature n'est pas faite pour aimer sans, espérer du retour.
La tante Frédérique sortit et laissa Mathieu seul avec ses pensées qui, certes, devaient être sérieuses, car il a^' distraite«
C'est euteudu, dit-il, le 8 mal la « Bri^^ilie » prenJra le lar^e.
lO Centimes la livraison de 'SI pages.
Xiîv. 28 Reproduction interl^ite Liv 28
Imprimerie L. IIynderyk-x, Rue Saint-Pienc, 30, U; uxciles.
ment à la croisée et regarda dans la rue, sans prendre garde, le moins du monde, à ce qui s'y passait.
Il regaidait au dedans de lui-même.
Cependant, il eut peut-être mieux valu qu'il fut moins absorbé et prêtât davantage attention au mouvement du dehors.
Depuis plus de deux heures, une vieille mendiante boiteuse faisait les cent pas vis-à-vis de l'hôtel, ne perdant point de vue la porte et épiant ceux qui y entraient et en sortaient.
De temps à autre, elle allait cahin-caha jusqu'à l'angle de 1 rue Fourchambault. Là, stationnait, de son côté, un jeune garçon, mais si petit qu'à peine attirait-il l'attention des passants,
A en juger par les toits de son visage, il pouvait avoir une dizaine d'années ; mais s-)n corps chétif et malir;gre, ses pieds t ses mains, d'une petitesse lare, étaient ceux d'un enfant âge de quatre ans à peine.
Ce minuscule personnage n'était autre qu'un nain. Il était ;êtu de haillons, mais chaussé de pantoufiles en tapisserie de couleurs voyantes.
A l'un de ses maigres petits bras, pendait un panier garni de bouquets de violetl;es qu'il présentait nonchalamment en ■vente au promeneurs.
— Rien encore, Bijou, murmurait la vieille mendiante, chaque fois qu'elle revenait au nain. Mais n'importe ! Faut pas quittei ton poste d'un instant.
— N'ayez donc pas peur, marne Cazotte 1 répondait invariablement le petit vendeur de violettes.
Pour la vingtième fois, peut-être, la mendiante s'en revenait vers l'hôtel Drej-fus,
La porte venait de s'ouvrir toute grande et le concierge. paraissant sur le seuil, invitait du geste, les passants à se garer.
Un mom.ent après, un élégant équipage, attelé d'un joli cheval \>ai-brun roula sur le pavé, Personne n'y avait encore pris place,
mais, sur le siège, à côté du cocher en livrée, se trouvait ex-caporal Michon.
Le vieux soldat portait une large capote et n'avait point abandonné le képi. En dépit de son renvoi de l'armée, il tenait à honneur de se montrer ce qu'il était, c'est-à-dire un de ces dignes vétérans, honneur du drapeau français, compromis d'un autre côté par tant de cupides et criminelles ambitions.
La mendiante alla en boitant à la voiture, la mine dolente et la main tendue :
— Un petit sou, mon officier, pour une pauvre vieille femme, ^émit-elle d'un ton pleurard. Depuis vingt ans, je suis veuve et bientôt, je ne pourrai plus marcher sans béquilles, à cause des rhumatismes.
— Pauvre vieille ! dit le digne soldat avec compassion, en fouillant dans sa poche. Moi aussi, j'en ai un de rhumatisme, à mon orteil gauche. Des compagnons de misère ne doivent pas se laisser l'un l'autre dans l'embarras. Tenez, ma vieille, voilà pour vous.
Il lui jela une poignée de gros sous que la mendiante reçut dans son tablier.
— Mille lois merci, dît-elle. Puissiez-vous avoir bonne chance, mon officier, dans la promenade que vous allez faire 1
— • Au fait, où allons-nous? demanda le cocher.
— Au bois de Boulogne, répondit Michon. Attention, conscrit, A ce que je vais te parler.
Les deux hommes ne prirent plus garde à la vieille arrêtée près d'une de roues de la voiture et en apparence occupée à faire le compte de l'abondante aumône qu'elle venait de recevoir.
Mais en réalité elle tendait avidement l'oreille pour ne point perdre un mot de ce qu'allaient se dire Michon et le cocher.
— Nous allons promener notre futur général de brigade, dit le vieux soldat. Ht comme j'ai l'avantage de te le réitérer,
nous nous rendons au bois de Boulogne, sur l'ordre de monsieur Drevfus. De là, nous pourrions bien pousser jusqu'à Saint-Cloud, Depuis quelques semaines, j'ai tant parlé des délices de la foire à maître André, qu'il n'en dormait plus. C'est bien naturel à son âge. J'ai connu des troupiers finis qui raffolaient des carrousels et des montagnes russes. Histoire de faire de l'œil aux petites bonnes. Notre ofiîcier n'en est pas encore là. iMais laisse le pousser encore un peu, tu m'en diras des nouvelles ! En voilà un qui fera des victimes! Et va-t-il ouvrir ses quinquets, en voyant les chevaux de bois, les gondoles, les monstres points et dorés qui tournent en rond, comme de véritables cavaliers dans un manège ! Et le théâtre des singes. Et les nains et les géants! Puis le dioiama des batailles de Llagenta et de Solférinol J'y fus, moi, à ces batailles là, et il y faisait encore plus chaud qu'ici au soleil. Je suis sûr que notre André préférerait encore ça à toutes les autres foutaises ! Les soldats en carré, la fumée des canons ! Ah ! Dieu I C'est à dire qu'on croirait s"y trouver encore !...
— Mais, caporal, vous aviez à me dire quelque chose. El j'ouvre mes oreilles ! dit le coclier, voyant le vieux caporal enfourcher son dada.
— Ce que je voulais te dire, conscrit ? C'est qu'il dépend de toi, seul, François, que l'enfant puisse s'en fourrer une petite
■ tranche. Voilà, monsieur Dre3'fus n'aime pas ce que le petit circule sur les champs de foire de crainte que, dans la presse, il ne lui arrive quelque accident. Comme si nous n'étions pas là pour lui servir de garde-corps ! Tu n'as qu'à laisser doucement le cheval prendre à gauche et, arrivé à Saint-Cioud, à aller au pas, ahn que le petit ne perde pas un coup d'oeil... Je suis sûr que monsieur Die^-fus, lui-même, sera enchanté, en voyant l'étonnement et la joie du petit bonhomme.
Le cocher inclina la tête en guise de consentemen*
— Ça peut se faire, répondit-il. Laisse-moi arranger, ça, Michon. Tu seras content.
A ce moment, la meaiiante, qui avait fini de compter sa monnaie, s'éloigna, avec une vélocité vraiment extraordinaiio chez une pauvre veuve, perdue de rhumatismes.
En un instant, elle eut gagné le coin de rue où stationnait toujours le nain, offrant ses violettes aux passants.
— Détale, Bijou, lui dit-elle, tout enoufflée, et aussi vite que te le permettront tes belles pantouffles. Tu n'as pas oublié l'endroit ou la Mutilée t'attend ^.
— Pas de danger, mère Cazotte ! C'est chez le pâtissier, dix maisons plus loin,
— Bien, mon bijou, dit la vieille. Entre-z-y pour offrir tes violettes et lorsque tu seras arrivé à la Mutilée, souffle-lui ces mots à l'oreille : a Ils vont au Bois de Boulogne et de là à Saint-Cloud... Cazotte croit qu'il y à un coup à faire... Ne pas oublier que l'escamoteur Guiscard, qui a occupé si longtemps une mansaide au « Château d'Or » travaille aujourd'hui par là. Si on a besoin de quelqu'un, il fera l'affaire mieux que personne. , M'as-tu bien saisie, m'amour ?
— C'est photographié dans ma caboche, mère Cazotte,
— En ce cas, file. Il n'y a pas à lanterner.
Le nain mit ses pan.touffles en mouvement et, rapide comme un moineau-franc, traversa la rue.
Il pénétra d'un air humble dans la boutique du pâtissier où pour le moment, ne se trouvaient que fort peu de comsommateurs. x\u fond, près d'une banale statuette d'enfant, portant sur la tête une espèce de vasque, dont descendaient les verts filaments d'une plante grasse, était assise une dame vêtue avec élégance, mais dont le visage était presque entièrement caché sous une double voilette bleue.
Bijou, cependant, n'alla à elle qu'après avoir présenté sej bouquets aux autres dames.
— y\chetez la violette qui embaume ! chantonnait ie nain, d'une petite voix flutée.
— Bijou I murmura la clame voilée. Est-ce que tu m'apportes des nouvelles ?
— Oui, Cazotte m'envoie, siffla doucement le nain, en feignant de faire valoir ses fleurs. Ils vont en voiture au Bois et de là à Saint-Cloud. L'occasion est bonne, croit-elle. Pas oublier que Gu:sca:d, l'escamoteur, turbine par là et qu'on peut compter sur lui.
— Très bien, Bijou. Il n'y a pas un instant à perdre. Ecoute bien ce qu'il faudra faire.
La dame voilée s'entretint vivement, à voix basse, avec le nain et sans éveiller l'attention de personne, tira de dessous son manteau et passa, sous la table à Bijou, un journal plié, qui semiblait sortir tout fraîchement de la presse.
— Tu as bien compjis, Bijou ? demanda-t-eile. ~- Parbleu ! ÎJais où laisserai-je mes violettes ?
— Petit sot ! Dans la voiture ! Maintenant sors et attends-moi devant la porte du pâtissier.
Le nain se retira et, presque aussitôt, la dame voilée quitta îa boutique, après avoir soldé sa consommation. Une voiture fermée passait à vide. Elle l'arrêta.
— Au bois de Boulogne, dit-elle au cocher. Mais allez tout doucement, jusqu'à ce que l'équipage, arrêté là nous ait dépassé, Après, suivez.
— Compris ! dit le cocher, en clignant de l'œil.
De pareilles aventures ne sont point rares à Paris, où la pour suite en fiacre, en matière de police et d'amour, est d'usage courant.
La dame voilée ouvrit elle-même la portière de la voiture où se glissa, avant elle, coiame un rat caché dans les plis de sa robe, le nain Bijou
Entretemps, Mathieu Dreyfus, Georgette et le pe'it André avaient pris place dans la Victoria.
Mathieu avait près de lui l'enfant, portant un manteau et un bcrret de laine blanche. Georgette était assise sur la banquette d» devant.
Le petit André jubilait. Ses yeux d'enfant, lumineux et malins, cherchaient les regards posés d2 l'ex-caporal.
C'est qu'il y avait complot entre eux deux, et le but de leur
conjuration était une fugue improvisée, à la foire de Saint-Cloud.
. Georgette, disons-le, était bien un peu aussi dans la confidence.
.La Victoria s'ébranla.
Oh ! la bonne promenade par cette chaude après-midi de printemps 1
On eut bien encore à suivre quelques rues, aux hautes et banales maisons, percées de croisées, uniformément alignées, mais l'éclat des étalages et le va et vient de la foule affairée réjouissait fort l'enfant qui n'avait point assez d'yeux pour s'étonner et pour admirer.
Sa tête intelligente et curieuse, allait de droite à gauche, en lin mouvement perpétuel.
Mais soudain son visage redevînt sérieux :
— Oncle Mathieu, dem.anda-t-iî, est-ce que nous rencontrerons Papa et Maman au Bois de Boulogne ? Il y a encore de la place dans la voiture, pour les emmener avec nous*
Cette enfantine demande déchira le cœur de Mathieu qui sentit ses yeux se mouiller de larmes.
Geoigette, elle aussi, semblait fort triste et, seuls, les mouvements de l'enfant, sur lequel elle était chargée de veiller, pouvaient la distraire de sa sombre préocupation. Elle pensait à j^éon Magnin,
Ainsi donc, il était bien vrai qu'il s'en était allé, seul, par lo vaste monde?
Elle, qui l'avait si fidèlement aimé, il l'avait repoussé«, et cela pour un misérable malentendu ?
Ah ! si elle avait pu l'entrevoir un seul instant, pour le convaincre de son injustice à son égard I Pour lui jurer qu'elle n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais que lui !
Hélas ! Elle se disait en gémissant qu'il ne lui restait aucun espoir de revoir jamais son amio
Il devait se trouver maintenant sur un autre point du globe, exposé aux séductions d'autres femmes, qui pouvaient lui ravir son cœur !
— Des arbres 1 Des arbres verts ! s'écria avec transport le petit André.
La voiture venait de déboucher brusquement, par la rue de l'Ehsée, dans l'incomparable jardin, bien digne de sa m3'tholo> gique appellation, qui va de la place de la Concorde à l'Arc de l'Etoile.
Les grands marronniers, qui fleurissent, d'après une légende, vant tous les autres, à Paris, élevaient dans l'air attiédi leurs plantureux ombrages, alors d'un vert tendre.
Les gazons, lustrés par le printemps, semblaient dôs tapis d'émeraude. Dans les branches sautillaient et pépiaient des milliers d'oiseaux^
Tout était joie, repos et calme épanouissement.
Soudain, Mathieu et Georgette, se troublèrent en même temps et leurs visages trahirent une sorte d'angoisse.
Un cavalier monté sur un grand cheval noir, trottait sur la même ligne que la Victoria.
Il portait l'unifoime d'officier d'Etat-major.
Ses yeux sombres, brillant dans sa face pâle, s'attachaient avec une expression railleuse, triomphante, presque satanique sur la voiture, marchant à une allure modérée.
— Le misérable qui a brisé ma vie ! pensa Georgette, en serrant les lèvres pour retenu une exclamation de colère et d'efifioi
— Le sinistre major ! s'écria Dreyfus. Si j'étais superstitieux, celte rencontre ne me paraîtrait point d'un bon présage pour l'issue de notre promenade. Aussi, ai-je bien envie d'3'- couper court et de faire tourner bride !
Cependant, le sinistre major avait avisé, du coin de l'œil, une foiture, courant à quelques trois cents pas derrière l'équipage de Mathieu.
Il fit tourner son cheval et l'arrêta à la portière où venait d'apparaître une tête de femme, littéralement masquée par un'' double voilette de crêpe bleu.
— J'espère que, ce soir même, l'enfant sera en notre puissance ! murmura la femme voilée, au fringant cavalier. Allez (n'attendre chez moi.
— J'y vais... Mais prends garde de ne pas éveiller de soupçons...
— Soyez tranquille... A tout à l'heure !
La glace fut; relevée et le cavalier, éperonnant son cheval disparut dans la direction de la place de la Concorde.
Commue la beauté exceptionnelle du temps avait engagé toute la haute société de Paris à la promenade, les voitures étaient si nombreuses, qu'elle devaient garder leur file, sans essayer de se dépasser.
Le but de la promenade étant connu, la dame voilée n'avait /ju'à suivre à distance, certaine de rattrapper la Victoria au sortir du bois.
Cependant INIathieu s'était aperçu de la persistance mise par Un tout petit garçOn à courir à côté de sa voiture.
Selon toute apparence, ce devait être quelque vendeur de journaux, entré jeune dans les métier
Tout en trottant, le minuscule camelot agitait quelques feuilles au dessus de sa tête, en criant d'une voix grêle :
— Le « Figaro » qui vient de paraître ? Achetez-moi donc ua journal, monsieur
Mathieu ne se souciait point d'arrêler, pour acheter un journal qu'il était certain de retrouver, en rentrant, sur son bureau. Mais le nain ne lâchait point prise.
Toujours courant, sans en paraître essouffle, il poursuivait son boniment.
— Le « Figaro » qui vient de paraître! Le « Fii,,arc. », monsieur. Dernières et importantes nouvelles. Conflit cnlre l'Angleterre et la Russie — Horrible assassinat à L3'cn. — Nauirage de la «Brigitte» dans l'Océan Atlantique. i,
— Arrêtez, cocher, arrêtez 1
Mathieu se dressa dans la voiture, pâle d'émotion,
— Donnez-moi le « Figaro », mon ami.
Le nain chercha quelques instant da/is ses journaux, comme s'il eut voulu y trier un exemplaire de choix, pour son cUent d'occasion.
— Vite, donc ! dit Mathieu. Le premier numéro venu. Sa voix s'était altérée.
Le nain lui tendit enfin un journal et reçut en échange une pièce de vingt sous
— Allez ! commanda Mathieu au cocher.
L'enlant s'était déjà perdu dans la foule et, courant à la voiture de louage, dont la portière s'était entrebaillée, il s'y glissa, comme une couleuvre, dans une fente de rocher, sans que le véhicule eut dû ralentir sa marche.
Entre.temps, Mathieu Dreyfus, avec un trouble qui n'échappa point à Georgette, avait déplié le journal et parcourait du regard les colonnes réservées aux nouvelles à sensation.
La dernière goutte de sang s'était retirée de ses joues et ses yeux, afifreusement dilatés, se fixaient sur le fatal imprimé, comme s'il y cherchait sa condamnation à mort.
Sous la rubrique a Dernières nouvelles » il trouva la note suivante :
« On nous téléphone de Funchal, le port bien connu des
Acoics : Des pêckeuis de la côte, s'étant aventurés loin en mer, «.n ont rapporté une bouteille contenant les dernières nouvelles du capiiaine et de j'équipage du vapeur allemand la « Brigitte, » iuuii do Hambourg pour une destination inconnue.
« D'apîès l'écrit contenu dans cttte bouteille, la « Brigitte » a • rvolé, par u.:e effroyable lernpète, non loin des Açores. Seuls, le p. lote et trois matelots ont réussi à se sauver, dans une barque. Ce sont CCS derniers -^ sur le sort desquels on ne sait rien en-« core — qui ont écrit le message enfermé dans la bouteille goudronnée recU'iillie en pleine mer. d
Mathieu, après a^ oir pris connaissance de cette effroyable nou« j. Ile. équivalant pour lui — il le cro^'ait du moins — à la derniè:e épreuve ce Job, resta quelques instants immobile et muet rcg: rdant, sans riCn voir, vers un coin de la Victoria.
Il lui semblait que l'on eût soudainement éteint le soleil et que le monde se .fût: trouvé plongé dans les ténèbres.
Oui, sombre et vide était son cœur, et l'espoir, ce soleil dâ l'a me, avait sombré dans le chaos !
La « Brigitte » engloutie ! Et Alice avec elle !
— Désormais, plus de perspective possible de délivrer Lucie 3t Alfred !
Oui, toute lumière s'é;ait évanouie pour la famille Dreyfus et /)ieu lui-même se déclarait contre elle !
Une main se posa doucement sur son bras.
— Monsieur Dreyfus, dit une voix compatissante, est-ce que fous auriez reçu de fâcheuses nouvelles ?
— Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez, répondit Mathieu. Mais vous le voyez, mademoiselle Georgette, j'ai repris tout mon calme. Je viens de lire, en effet, dans ce journal une fâcheuse nouvelle, a3'-ant trait à des affaire? 't commerce. Mais la carrière d'un industriel et faite à de pd.ciiits surprises, François, arrêtez, je vous prie.
Le cccher obéit.
876 ALl'KED DREYFUS
Mathieu venait de prendre une résolution, celle de passer pat les bureaux du « Figaro », pour s'assurer si la terrible nouvelle, envoyée de Funch^l, émanait d'une s<)urce digne de foi.
Dans le cas aflirmatif, il télégraphierait immédiatement au oirespondant de la feuille parisienne pour le prier de se procurer, coûte que coùtç, l'écrit contenu dans la bouteille et de le lui envoyer à Paris.
Mais, en attendant, il ne toucherait à personne un mot relatit à l'événement qui le frappait à l'improviste.
— Il m'est impossible de continuer avec vous cette promenade, dit-il à Georgette. Je m'en vais tâcher de trouver une voiture
.quelconque pour rentrer chez moi. Pour vou5, profitez encore une couple d'heures du beau temps. Mais je ne puis assez vous recommander de ne pas perdre de vue un instant notre petit André.
— Je veillerai sur lui, répondit Georgette. -Soyez tranquille, monsieur.
— £t vous aussi, caporal, faites bonne garde. Michon porta militairement la main à son képi,
, — J'en ai faites de plus ludes que celle-là, monsieur, réponditil d'un air enjoué, et l'on ne m'a jamais pris en défaut.
Mathieu embrassa le petit André, descendit et, avisant un cabriolet qui retournait à vide, il l'arrêta.
— Nous voilà entre nous, dit le vieux soldat en grim.açanl «i'aise. François, caressez donc un peu les oreilles de ce gros
fainéant de cheval. Et à la foire de Saint- Cloud. : Le cocher fit claquer son fouet et la voilure, sans s'arrêter sous les ombrages du bois de Boulogne, roula d'une traite jusqu'au pont jeté devant Saint- Cloud.
/ L'enfant se mit à battre des mains.
,, — C'est bien vrai, au moins, caporaj, demanda-t-il, que nom allons voir les chevaux de bois, les géants, les batailles ? . — Pour vous servir, mon colonel en herbe, répondit le vétéran
en saluant de nouveau. Est-ce que je ne vous avais pas promis àe vous y mener, encore aujourd'hui? Or, le caporal Michon tient toujours sa parole, et continuera à la tenir, dût-il avoir à ses trousses un régiment de soldats prussiens, coiffés du casqu'^ à pointe et armés du fusil à aiguille.
Enlevé dans Iss airs
La foire de Saint- Cloud, où bientôt arriva la voiture, est ^tabUe dans la grande allée du parc magnifique de ce nom.
Pas d'endroits, aux environs de Paris, sont mieux faits pour îittirer les promeneurs qui, en temps ordinaire y affluanc ij dimanche et les jouis fériés.
Ce parc merveilleux, aux frais ombrages, aux vertes pelouses, à la fontaine monumentale, est en tcut temps, aujourd'hui, accessible au public.
Depuis l'écroulement du troisième empiie, scus les boulets allemands, il a passé dans le domaine du peuple souverain qui s'y donne joyeusement rendez-vous.
Mais c'est sut tout lorsque la fameuse foire, célèbre dans le monde entier, y bat son plein, que la foule accourt en rangs serrés.
Cette foire, c'est le paradis des enfants, comme les sentiers discrets du parc, niéme, l'Eden des' amoureux.
Pas un gamin parisien, à quelqu'étage de la société qu'appar«
tienne sa famille, pour lequel une visite aux champs de foiie ne constitue la plus Iiauto des lécompanses.
Depuis le Gavroche des boulevards cx'éricurs jusqu'au Bob moderniste, si bien type par la com'.esse Martel, tous, parodiant d'instinct une exclamation légendaire, s'uniraient volontiers pour s'écrier :
. — Voir la Foire de Saint-Cloud et puis mourir!
A leurs regards extasiés S3 déroule toute une ville en raccourci, composée de loges et d'échoppes, offrant pour la bagatelle de quel« ques sous l'ensemble de tous les plaisirs populaires.
Sur tout les points, la musique chante, bruit, éclate, faqf irise et charivarise, mais, ce qui domine, c'est le piano mécanique de provenance essentiellement ultramontaiae.
C'est aux stridents arpèges de ce féroce moulin à musique que tournent la plupart des carrousels, non plus seulement à base de cheè^aux de bois, comme du temps de nos aieux, mais variaiit à l'infini les mo^'ens de locomotion circulaire, coursiers apocal3'ptyques, charettes anglaises, gondoles vénitiennes, palanquins turcs, lions, tigres, girafes et dragons.
Les danseuis de corde et les équilibristes, risquent vingt fois par heure de se rompre le cou.
Les mangeurs de feu, les avaleurs de sabres, les cliarmeuscs de serpents, les colosses chinois et les nains japonais, les dan« seuses espagnoles, ks hercules, défiant les amateurs à la lutte à main plate, sur le lapis d'Aubusson, toutes les virtuosités et tous les pays voisinent et se font loyalement la concurrence.
Souvent la parade à l'extérieur de la barraque est plus intéressante que le spectacle môme, pour lequel elle racole des spectateurs, et sans dépenser un sou on peut s'y amuser des lieures entières.
En revanche, celui qui a de l'argent à dépenser, ne sait par m commencer.
Indépendamment des échoppes de jouets et de bonbons, des
"LE MARTYR DE L'ILE DU DLYBLE Sjg
vendeurs aiTibulants circulent au milieu de la foule, ofTiant leurs limonades, leurs macarons, leurs sucreries et leurs gâteaux.
C'est un joj-eux et intarissable houvari de rires, de cris, do chants, de boniments et de pétarades.
Par celte belle après-midi de printemps, on se serait cru en plein carnaval napolitain.
Le petit André, ébloui, lascmé, ccarquillait les yeu:c, ne sachant où donner de la tête.
Conduit à la main par Georgette et par le vieux Michon, il allait le long des loges, émerveillant et souvent embarrassant, aussi, par ses questions, tour à tour naïves et spirituelles sa jeune bonne et son vénérable gouverneur.
L'ancien sergent ne se sentait pas d'aise et d'orgueil et certes, s'amusait autant et plus que l'enfant auquel il avait astucieusement préparé cette joie.
■ — Maintenant, général, dit Michon, au bout de quelques minutes, je m'en vais te faire voire le grand panorama de la bataille de Solférino. C'est là que tu vas ouvrir tes quinquets. Je suis bien certain que tu préféreras ce spectacle là à tous les au'res. Le sang qui coule dans tes veines est du sang de soldat. Pardieu ! Ton père était un officier, comme il n'y en a pas beaucoup î
Diable !... Il avait bien besoin de parler de ça, le vieux giognard l
Michon se mordit les lèvres jusqu'au sang.
Mais l'enfant ne laissa point passer, sans y répondre, ce sou« venir involontaire, consacré à son père absent. ■
— Caporal Michon, demanda-t-il, pourquoi mon père n'est«il pas à Paris, avec nous ? Georgette, tous les enfants que je connais ont un père... Dis-moi pourquoi, moi seul, je n'en ai point,
IMichon et la jeune fille échangèrent un regard embarrassé.
•'— Ton père ? Ton père est en voyage, répondit le digne vétéran, saccrcciant à la première explication qui lui passait par la letc. *
8So ALFRED DREYFUS
— Et où est-il allé ?
— Oh ! fort loin d'ici f
— Est-ce qu'il lui est donc si difficile de revenir ? demanda de nouveau André, qui lorsqu'il se mettait daus ses questions ne lâchait pas aisément prise.
— S'il lui est difficile de revenir ? murmura le brave caporal, en essuyant une larme à la dérobée ! Hum ! Non... Oui.,. Un peu! II est si loin, si loin, si loin!..,
— Oh! alors je sais bien, moi, où il est! s'écria l'enfant.
— Quoi ? dit Georgette, pâle de saisissement. Tu sais où se trouve ton père, dis-tu?
André s'arrêta et élevant sa main droite :
— Papa est là ! répondit-il, avec assurance. On m'a dit que tous les gens qui sont bons vont au ciel, et papa est bon, je le sais.
Emus et troublés, Georgette et Michon entraînèrent le pelit vers une loge, où justement avait lieu la parade.
André sembla bien vite avoir perdu de vue le douloureux et scabreux sujet si imprudemment soulevé par le vieux soldat.
Tant de choses curieuses sollicitaient son regard enchanté !
Soudain, il s'arracha brusquement des mains qui retenaient les siennes et courut en avant, les bras levés avec admiration.
— Voyez donc ! Voyez donc ! cria-t-il, les yeux dilatés par la surprise. Quelle grande balle... Et elle est suspendue en l'air« Mais voyez donc 1
La grande bails, qui transportait à ce point l'enfant, n'était autre qu'un ballon captif.
Il venait d'être . tout récemment installé, acapparant l'attep-tioii générale.
L'aérostat était gonflé de gaz léger, comme tous ses pareils en aviation rudimentaire, destinée à être détrônée par l'inévitable plus louid que l'air. Sa nacelle pouvait contenir un nombre restreint de voyageurs qu'il lui était interdit d'enlever en dehors d'une
LE MARTYR DE L'ILE DU DL\BLli SSi
zone déterminée, cent mètres au plus, c'est à dire la hauteur correspondant à la longueur du cable, enroulé autour d'un moulin à cylindre.
Comme s'il eut éié doué de sentiment, le ballon semblait impatiemnient soxiffrir la sujétion qui lui était imposée et désirer de rompre l'attache qui rempccbait de planer superbement sur montagnes et forêts.
Lor^'que le vieux JMichon et Georgette arrivèren*-, remorqués par l'impétueux André, un assez grand nombre de curieux se pressaient autour de l'enceinte, assignée par un cercle de corde, au ballon captif.
Un long et maigre gaillard, à face jaune et imberbe, cravalté de blanc et aiborar.t un habit de soirée, jadis neuf, mais qui semblait avoir trainé depuis dans nombre de restaurants de banlieue, ayant la spécialité des repas de noces, faisait le boniment, engageant l'honorable assistance à se payer ur.e ascension à prix réduit.
Près de lui se tenait une dame, fort convenablement vêtue mais dont un épais voile de ciêpe bleu empêchait de distinguer les traits.
Près du ballon, au repos pour l'instant, un minuscule gamin, auquel personne ne faisait attention, rangeait de petits bouquets de violette dans une corbeille.
Le propriétaire du ballon captif, voyant s'approcher de nou« veaux curieux, reprit avec uu redoublement de faconde :
— Mesdames et nicssieurs, je ne vous mens point. C'est moi^ le célèbre acronautc Guiscard, connu dans le monde entier et dans quelques u..cs de ses planètes les plus rapprochées. Voyez moi ce ballon là ! Il est solide à monter jusqu'à la lune et je m'engagerais à faire avec lui le tour de la France, sans risquer de le voir dégonfler d'un litre de gaz. Mais il est retenu, le gaillard, par un lil à la palte^ ni plus ni moins qu'un vulgaire hanneton. Sans cela, bonsoir la compagnie ! Il me brûlerait par-
S?2 ALFRED DRliYFUS
faitcment la politesse pour aller dans le ciel bleu, folâtrer avec les étoiles. Allons, mes^^dames et messieurs, avancez sans crainte. Pour la bagatelle de vingt sous — à l'exposition universelle on pa3-ait vingt francs — que dis-je, pour cinquante centimes, jo vous transporte pour quelques instants loin de c^ globe de boue qu'on appelle la terre et vous fais planer à cent mètres au dessus ces autres mortels. Pour cinquante centimes, je vous garantis une vue unique au monde, celle de Paris à vol d'oiseau ! Approchez sans crainte ! Il en est temps encore. Entrez dans ma nacelle. Dans trois mintutes, au plus tard, nous prendrons notre glorieux essor.
Le prix de dix sous paraissait-il encore trop élevé aux badauds massés autour de l'enceinte ou ne se fîaient-ils que médiocrement à la solidité de l'aérostat ?
Quoiqu'il en soit, un seul p&ssager se risqua à retenir sa place dans la nacelle et ce fut une dame, celle au voile bleu.
Mais l'instant d'après un second casse-cou manifesta énergiquen.ent le désir dctre du vo3age, .'
C'était le petit André,
— Est-ce qu'avec votre ballon on peut aller jusqu'au ciel ? demanda-trîl à l'aéronaute.
— Certainement, mon jeune monsieur, répondit sans hésiter l'illustre Guiscard, et plus haut encore.
— Alors, je veux monter moi aussi dans la nacelle, dit- l'enfant au vieux Michon. Je veux aller voir Papa, qui demeure là haut.
Michon et Georgette eurent beau prier, sermonner, se lâcher. Rien n'eut d'effet sur la résolution de l'impérieux bambin. Il se mit à pleurer, à gémir, à trépigner, criant avec éaergie :
— Vous ne voulez pas que j'aille voir Papa ? C'est très vilain de votre part. Mais j'irai malgré vous, j'irai, j'nai ! Je le veux !
— Il le veut ! dit le vi-;ux soldat, en haussant les épaules. Ça fera un fameux Général 1 II me sem.ble déjà le voir devant une
LE MAFvTYR DE L'ILE DU DIABLE RS3
baUeiie de canons, disant à sss soldats : « Vous allez me décrochei- ces gueulards-là, et tout de suite, parce qie je le veux 1 « ■~- Do grâce, laissez là vos fanfaronnades militaires, dit Georgette avec impatience. Vous ne, faites que monter la lô'.e à cet ep.fr.nt, dont je ne ne sais plus comment avoir raison. Que faiit-il [aire ?
— Ce qu'il faut faire ? Parbleu! grimper avec lui daiic, la r.accUe et aller vous ballader à cent mètres de hauteur.
■En C2 moment, la dame voilée se mêla de l'entretien.
— Pouiqu^i contrarier ce pauvre petit? demanda-t-elle. Il n'y a aucun danger. Si vous montez avec lui dans la nacello, nous s.rons deux à veiller sur lui.
— Mais, dit Georgette s'il arrivait quelqu'accideat. Le ballon ne p2ut-il pas crever en l'air ?
— C'est ce qui serait presque matériellement impossible, répon • dit la dame vouée. D'ailleurs, à supposer qu'une déchirure se déclarât, la chute, d'une si p?tite hauteur, serait douce, et il y a ici assez du monde pour empêcher la nacelle de heurter tiop biusquement le sol.
■ — Mais cette corde, csl-elle suffisamment solide ?
— Elle a trois doubles et serait assez forte pour renvoi quer un*. '')àteau à vapeur.
— Voyons, caporal, conseillez-moi, dit Georgette, fort perplexe. Faut-il me plier à la volonté de ce petit tyran ?
— Il ne vous reste pas autre chose à faire, répondit affirmativement le vieux soldat. A moins de vouloir le voir fondre en, eau...
Déjà l'aéronaute avait pris place dans la nacelle, où le suivit la dame voilée.
Cette dernière tendit les bras pour recevoir le petit André, qui exulta de joie loisqus le vieux Michon )e souleva de terre pour le passer '^ l'obligeante voyageu-se.
S84 (\LFKED DKEYFUS
La dame installa so'gneusemcnt l'enfant a côté d'elle, ie retenant fortement par la main*
Pendant ce temps, Georgette se disposais, à monter, à son tour, dans la nacelle. On y accédait par un escalier volant. Alichon, toujours galant, lui offrit le bras.
En ce moment, il se passa quelque chose d'étrange, d'effrayant.
Avant que la jeune fille ne fut arrivée au bord de la nacelle, le ballon s'élança d'un bond dans les airs.
Un cri d'angoisse sortit de toutes les poitrines. Ce n'était plus un ballon captif qui plàriait sur le champ de foire.
L'aérostat de l'illustre Guiscard, libre de toute entrave, montait avec rapidité dans les nuagese
Avec la rapidité d'une flèche, il filait tout droit. En moins de deux minutes il planait déjà à trois cent mètres au dessus de la foule.
Georgette avait pousse un cri déchirant. Comme frappée de démence, elle élevait les bras au Ciel. On eut dit qu'elle croyait pouvoir retenir encore le ballon et le ramener à terre.
— Revenez! criait-elle, d'une voix hâletaiite. Revenez!... L'en fant !... Revenez ù terre!... Michon!... Au secours!... JMiclroaJ Le petit !...
Où donc était le vieux soldat ? Que faisait-il en une si terrii)lc circonstance? S'était-il laissé ravir bénévolement l'enJant de son cœur, le fils de son ancien capitaine ?
Le caporal Alichon ne se trouvait plus sur la terre ou du moins, il en avait abandonné la partie solide.
La foule suivait le ballon des yeux avec une émotion indescriptible*
Non que jes voyageurs qui avaient pris place dans la nacdle courussent un fort grand danger. Le ballon, dans lequel se trouvait d'ailleurs l'aéronaute, devait toujours atterrir quelque part dans des conditions plus ou moins favorables.
Mais voyez-vous, supendu au cable tranche, qui reteiiait tout à l'heiire le ballon, voyez-vous cette forme noire ?
D'ici, elle ne paraît guère plus grande que les poupées d'un sou, faites pour amuser les enfants.
Mais cette pou;cc est un hornme et cet hcmrae le caporal IMichon !
Au moment cù le ballon, subitement délivre, jirenait son clan, le brave homme s'était accroché d'instinct à l'une des corde? ayant servi à le retenir. Mais avant qu'il eût eu le temps de se rendre un compte bien exact de ce qui venait de se passer l'aérostat l'avait emporté avec lui à une hauteur vertigineuse.
Le caporal jNIichon, on le sait, n'était pas facile à déconcerter. Uu insiant lui suffit pour recouvrer tout son sang^froid.
Un moment de défaillance et il serait précipité sur le sol où il irait se briser effroyablement.
Michon se cramponna plus fermement encore à la corde et lentement se mit à opérer son ascension veis !a nacelle.
— Me voici, mon garçon, me voici ! cria-t-il d'une voix ferme à l'enfant, lorsque déjà le ballon se trouvait à plus de cinq cent mètres d'élévation. Me voici, répéta-t-il, en poussant sa tête au dessus du bordag'e de la nacelle... N'aie pas peur, va !
Un bras se leva contre lui et il se sentit la gorge piise comme dans un élau.
Michon ouvrit des \-eux hagar^rs. La dame voilée venait de découvrir sou visage, paitagé par une large blessure et où flamboyaient deux yeux, affamés de meurtre.
C'était la main de la Mutilée, qui serrait la gorge du vieux soldat.
— Par le diable ! dit-il d'une voix rauque, en cherchant à sg dégager, est-ce que vous auriez l'intention de m'étrangler entre ciel et terre ?
— Justement, c'est ce que je vais faire, répondit la Mutilée, avec le plus grand sang-froiH
SSô ALFRED DREYFUS
— H*' l'enfant? demanda Mit -:- comme en un râle.
• - Le fils du capitain3 Drex-fu" ■ ■'•cpondit la diabolique créa turc. L'enlant de l'espion, du traître, ne sera pas plus heureux que s'on scélérat de père 1
I-^'rappé de surprise et de terreur, Michon sentit que ses forceä commençaient à s'épuiser.
Ses mains tremblantes ne serraient déjà plus si étroifement la corde qui, seule, le retenait au dessus d'un cffr.ij^ant abîme...
Cependant, Georgette était comme une folle. Elle pleurait, criait^ se tordait les mains et tombait à genoux, implorant le ciel, mais en vain.
Le ciel laissait agir l'enfer.
Le ballon emportant ^enfan^, à elle confié, en m.ême temps que son autre et fidèle gardien, planait haut dans l'espace et déjà na semblait plus au loin qu'une pomme, se détachant sur l'azur.
Le foule s'était ruéç au dedans de l'enceinte et un agent de la paix courut au cylindre autour duquel était enroulé encore la plus grande partie du cable, servant à maintenir l'aérosiat.
. Soudain, un grand mouvement se fit et l'on entendit un homme s'ccricr d'une voix indignée.
— Il s'est commis un méfait ici ! Le ballon captif n'a point rompu son cable. La corde a été tranchée net et d'un seul coup, cela se voit.
Un cii de colère et de vengeance, s'éleva à la fois de milliers de poitrines.
Georgette courut à la Victoria, aiic.- a qu Iqiie distance du champ de foire.
— A l'hôtel ! cria-t-elle au cocher, en s'é'ancant d'un bond dans la voiture. Vite à l'hôtel, fallut-il crever le cheval. On vient de nous enlever l'enfant !
Entretemps, Mathieu Dreyfus n'avait point passé par des transss moins cruelles.
Alois seulement q.i'il se vit seul clans ia voiture, qui le ramenait précipitamment au centre de Paris, sa douleur, contenue au prix de si grands efforts, éclata avec violence.
— Alice perdue! Perdue à jamais!... Je ne la reverrai donc plus .
Son cœur sautait éperdument dans sa poitrine, ses tempes battaient, et de sa poitrine haletante s'échappait, en sons inartic»lcs, une seule et môme plainte qu'il lui semblait entendre répéter autour de lui par un écho railleur : « Je ne reverrai plus jamais Alice ! n
Mais non, cela ne se pouvait pas, Commetît serait-il possible que la « Bri^àtte » le fringant et fier navire, monté par un équipage d'élile eût sombré en plein Océan ?
Hélas ! pauvre Mathieu Dreyfus, comment pourrait-il en douter encore ? La terrible catastrophe n'était-elle point relatée par un des journaux les plus sûrement informés de Paris ? Le numéro était là, sous ses yeux, dans ses m.ains et, pour la vingtième iois, il en relisait, noir sur blanc, le fatal articulet.
Ceptndant, une méprise du correspondant du « Figaro » à Funchal, n'était-elle pas possible ?
Une méprise ?
Il n'était point question, ici, de vagues rumeurs, mais d'une bouteille goudronnée, portant une lettre précise, positive et qu'avaient recueilli des pêcheurs, tendant leurs filets.
Une mauvaise plaisanterie, que se serait [ permise un des matelots de la a Brigitte »?
Cela, aussi, était bien inadmissible. Les marins, d'ordinaire, sont fort superstitieux en certaine matière, et certes ne se laisseraient point aller à une mystification sim.ulant la perle de leur bâtiment. De pareilles choses portent malheur !
Le doute, la douleur et l'impatience supp'icièrcnt le malheurev.x jusqu'au moment où le cabriolet, qu'il avait arrêté, eût fait halte devant l'hôtel du ce Figaro )),
]M;;lh:eu escalada, avec im ballement de cœur indicible, les ir.avchcs du perron. Il demanda à parler au directeur, remit sa carte et fut bientôt introduit auprès du puissant journaliste.
C'c dernier, un grand et bel homme, de charmantes* façons, alla poliment à sa rencontre.
— Monsieur Mathieu Dreyfus? dit-il, on jetant les yeux sui la carte qu'il tenait encore à la main. A quelle circonstance dois-jc l'honneur de votre visit-i? Sans doute le malheureuse affaire qui concerne votre... parent.
— Non, monsieur, lépondit INIathieu, pour le moment, du ir.oins, ce n'est point cette (juestion là qui m'amène.
■ — Pour cela ou pour autie chos?, croyez que je ne demande pas mieux que de vous obliger.
— \'euillez donc être assez bon, monsieur, ds me dire si votic correspondant des Açores est digne d'une Ciéance illimitée?
— Mais tous nos correspondants, monsieur, jouissent de notre entière confiance. Nous ne les engageons point à la légère. Pourquoi me demandez-vous cela
— Parce que je m'intciessais fort au sort de la « Brigitte n qui aurait coulé bas en plein Océan.
— Vraiment ! Il serait question üun nautrage. Celui d'un navire irommé la « Brigitte. » Nous apporteriez-vous des détails?
Mathieu Dreyfus se troubla. Le ton du directeur accusait une jndiflcrence, une ignorance complète.
— Oui, c'est là un affreux désastre ! reprit Mathieu d'un& voix altérée. Mais ne serait-il pas possible que votre correspon» dant ait été induit en erreur?
— Notre correspondant ? Qu'est-ce qu'il peut y avoir de commun entre lui et le naufrage de la u Brigitte? »
— Mais... puisque c'est lui qui l'annonce?
— Il l'a annoncé ? Et à quoi donc ?
— Comment!... A voire iournal j Au ■ Fir^ro »! N'cst-cp
pas vous qui avez fait insérer son télégramme dans votre numéro de ce soir ?
La directeur secoua la tête en signe de dénégation.
— Vous vous trompez, monsieur Dreyfus, dit-il avec le plus grand calme. Il faut que vous a3'ez lu cette nouvelle dans quel« qu'autre journal. Mais pour ce qui concerne le « Figaro » il n'a pas inséré une ligne au sujet du naufrage d'un navire, portant \e nom de la « Brigitte ».
En présence de cette affirmation, Mathieu tira de sa poche le journal qu'il venait d'acheter aux Champs-Elysées, l'ouvrit et, marquant de l'ongle l'endroit ou se trouvait casée la nouvelle, déposa le numéro sur le bureau du directeur,
~- N'est-ce point là le dernier numéro du « Figaro », monsieur .■* demanda-t-il.
— Oui, certes, monsieur Dreyfus.
— Ah ! Et dans cette colonne, réservée aux dernières nouvelles, ne trouve-t-on point celle du naufrage de la « Brigitte » ?
Le directeur lut atlentivement le paragraphe désigné. Puis, attirant à lui le numéro, tout frais, du « Figaro, » qui se trouvait sur sa table, avant l'entrée de Dreyfus, il l'ouvrit et, soigneusement, aussi, inspecta la colonne correspondante.
Son visage prit soudain une expression des plus sérieuses.
— Où avez-vjous acheté ce journal, monsieur Dreyfus ? demanda-t-il, d'un ton, en apparence indifférent,
— Aux Champs-Elysées, d'un enfant.
— Hum ! Cet enfant insistait-il beaucoup pour vous vendre son i(ournal ?
— Mais, oui, car il courait, depuis je ne sais combien de temps, à côté de ma voiture. Au commencement, je n'y pris pas garde. Ce n'est que lorsqu'il se fut avisé de parler du naufrage de la 'i Brigitte « que je lui achetai le numéro.
Le directeur fronça les sourcils.
Sgo ALFRED DREYFUS
— Ainsi, dit-il, cette nouvelle était le plus sur appât qu il eût pu choisir pour alliier votre attention ?
— Oh ! sans doute !
— Eh ! bien, monsieur Dre3-fus, vous avez été (rompe.
— Trompé !
— Oui, car on vous a vendu le seul numéro qui, entre les cent mille auxquels tire le « Figaro, » contienne la nouvelle du naufrage de la « Brigitte. »
— Impossible! s'éctia Mathieu Dre\^fus, en pâlissant.
— En d'autres termes, reprit le directeur, on a fabriqué cette nouvelle exclusivement pour vous. Je n'en puis douter, un misérable a réussi à corrompre un de nos typographes. Cette nouvelle mensongère a été placée, tirée sur la presse à bras, en guise d'épreuve, avant ou après ie cichage. Cela n'a pas dû ctre bien facile, mais parfaitement possible. Voyez, le soi-disant télégramme de Funchal occupe dans votre numéro unique la place réservée dans l'édition de ce jour aux nouvelles de ia Ciiine et du Japon.
— Mais c'est là une abominable supercherie ! s'écria jMathieu d'un ton indigne, bien que, dans le môme moment, il se sentit pris d'une envie folle de sauler au cou du directeur et de le serrer avec transport contre son cœur.
Après de si cruelles angoisses, ne venait-il point de renaître à l'espoir que sa 'oien aimée Alice vivait encore et qie la « Brigitte » continuait à fen.lre les flots de l'Océan, vers le but secre} pour lequel elle était partie du Havre ?
Cependant, il lui semblait bien étrange de voir emplo3-er de pareils mo3-ens pour fra »per son cœur au côté faible qu'il devait croire ignoré de tous.
— Pourquoi ? murmura-t-il, à demi-voix et plongé dans de subites perplexités.
r— Monsieur Dreyfus, reprit le directeur, quelles personnes se
trouvaient avec vous dans la voiture, au moment où ce gamin vous pressait si fort de lui acheter un journal ?
— L'enfant de mon pauvre frère, une bonne et un homme de confiance.
— Et qu'avcz-vous fait apiès avoir pris connaisscnce de la nouvelle, qui vous a si fort bouleversé ?
— J'ai quitté immédiatement ma Victoria et ai sauté dans un cabriolet pour me rendre ici.
— Et si c'était là le but auquel visait justement l'auteur du télégramme, frauduleusement introduit, et à grand frais, certaine-« ment, dans une de nos formes? demanda le fin journaliste,, Si ce misérable!, qui nous est inconnu, n'avait voulu que vous séparer momentanément de l'enfant.
Mathieu frémit.
— Grand Dieu ! dit-il, d'une voix sourde. Vous pourriez avoir raison, monsieur. Ceci serait donc la preuve de quelque piège affreux,
Mathieu serra avec effusion les deux mains du grand publiciste et reprit.
— Je vous remercie de tout cœur, monsieur, dû service que vous venez de me rendre,. Mais excusez-moi... Il faut que je retourne sur le champs à l'hôtel... D'horribles soupçons m'assiègent. Je ne le vois que trop, c'est à l'enfant qu'on en voulait... Adieu.
Il descendit précipitamm.ent les degrés et remonta dans le cabriolet qui le ramena en quelques minutes rue Fourchambault.
La tante Frédérique accourut au devant de lui. Mais le voyant seul, elle s'arrêta, et demanda d'un air inquiet ;
— Où est l'enfant? Où sont les autres?
— Est-ce qu'ils ne sont point encore revenus? demanda à son tour Mathieu.
— Non. Vous ne les avez donc point accompagnés ?
Ne voulant point troubler inutilement la vieille dame, il réoondit:
— En loute, je me suis souvrnu d'une affaire d'impc»rtance et les ai priés d'achever leur promenade sans moi. Mais André, sous la garde de Georgette et de Michon, ne peut courir aucun danger. N'est-ce point aussi votre avis ?
— Oh ! certainement ! Il n'y a pas de plus fidèles serviteurs ! Cependant, ces paroles ne rassurèrent point Mathieu, Assailli
par de sombres appréhensions et des soupçons étranges, il ouvrit la fenêtre de son bureau et se pencha anxieusement, interrogeant la rue.
Soudain il fît un mouvement violent comme s'il eut voulu se précipiter. La tante Frédérique, restée au milieu de la chambre, ne put, heureusement voir l'expression de sa physionomie, livid et décomposée.
Dans la rue Fourcha mbault venait de déboucher une voiture dont le cocher fouettait impitoyablement son cheval. Mathieu. avait reconnu sa Victoria. François était-il donc devenu fou pour maltraiter ainsi son p'us noble trotteur ?
Mais, quoi encore ! Dans la voiture ne se trouvait plus qu'une seule personne l
Georgette! Rien que Georgette! Où était l'enfant et Michon?
Pâle comme un cadavre, Mathieu recula. La victoria venait de 'arrêter devant l'hôtel et Georgette avait sauté sur le pavé sans sl*aide du marche-pied,
I^lathieu se précipita à sa rencontre par les esca'iers. Il saisit la jeune fille par la main et l'attira dans la chambre.
Grand Dieu ! Dans quel état se trouvait la malheureuse ! On l'aurait à peine reconnue. Une malade, une folle !
Sans prononcer une parole, elle se laissa aller aux pieds de Mathieu Dreyfus,
— Du calme ! dit celui-ci, d'une voix qui tremblait. Parlez ! Dites-moi où est André ?
— Grâce 1 Grâce, monsieur Dreyfus î cria la pauve fille. Je vous jure devant Dieu qu'il n'y a pas de ma faute !
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLS 8q3
— Est-ce qu'il serait donc arrivé un accident ? articula péniblement Mathieu.
— Un horrible malheur I
— André!... Il est mort?
• — Non, non ! Il vit.
— Que lui est-il donc arrivé?
— Il a été cDlevé ! gémit d'un ton ccchirant la jeune fille, Mathieu poussa un cri de fureur.
— Enlevé ? dites-vous ! répéta-t-il en grinçant des dents. Qui donc aurait osé ?.,.
Mais avant que Georgette atterrée, eut le temps de répondre, il reprit en une terrible expic'sion d'indignation et de colère :
— Mais qu'importe le bras, quand on connaît la tête? Je sais la source à laquelle il faut remonter pour trouver l'auteur des infortunes de notre famille toute entière 1 Maintenant, il s'agit de retrouver les traces de l'enfant. Et, je le jure, j'y parviendrai, dussé-je fouiller la terre entière.
Georgette se couvrit, en sanglotant, le visage de ses mains.
— Alors, même, gémit-elle, vous ne retrouveriez pas le petit André. Ah ! monsieur Dreyfus, j'ose à peine vous le dire... Soyez fort, je vous en supplie ! André, notre cher petit André, no se trouve plus sur la terre !
— Quoi ? Plus sur la terre ! Il n'est pas mort, avez-vous dit ? il vous a scu!e:ncnt été enhvé ?
-- Oui, ickIs ydv H voie des r.ir
894 AFRED DREYFUS
::lviii
Un dus! dans les flots
La lune avait reparu de derrière son rideau de nuages et pro jetait sa lueur bleus sur ks eaux tremblantes, lorsque le capitain J)re]/fus, Erwin von der Halde et Odeîte se dirigèrent vers la caverne où ils devaient délibérer avec les trois autres déportés de l'Ile du Diable, sur les meilleurs mo3'ens de fuir leur odieuso prison.
Ces derniers attendaient déjà depuis quelques temps et, pour faire connaissance, il ne fut pas besoin de présentations en règle.
En pénétrant dans la grotte, Alfred Dre\-fus aperçut tout d'abord un homme, de forte stature, à barbe grise et auquel les soutïrances subies sur ¥lle du Diable n'avaieni; pu enlever la grâce et la dignité de ses manières.
Il lui tendit la main en disant :
— Vous êtes monsieur Degouves. n'est-il pas vrai ?
— Je le suis, répondit le cubain. Et en vous je salue le capitaine Dreyfus, sur lequel, tous, nous avons basé notre plus ferme espoir.
En ce moment, Dreyfus se sentit serrer doucement l'autre main 11 se retourna et rencontra le regard brillant d'un tout jeum homme.
— Capitaine, dit ce dernier, d'une voix mélodieuse, ce pauvra invalide, m'a appris les fatales circonstances qui vous ont fait-
LE MARTYR DE L'ILE DU DLA.BLE SgS
reléguer sur cette île. Quoique je sois moi même mallicureux et proscrit, le récit de vos tortures imméritées m'a remué jusqu'au fond de l'âme et j'admire le stoïcisme avec lequel vous avex supporté vos terribles épreuves.
— Bien parlé, Antonio, dit l'infortuné Miiowitch. Le capitaine Dreyfus est un cœur vaillant et généreux. Il s'est intéressé à mon sort et m'a protégé, alors que la moindre parole articulée en ma faveur eût pu lui coûter la vie. Je ne l'oublierai jamais. Qu'il soit béni 1 Si quelqu'un peut faire aboutir pour nous une tentative d'évasion, c'est bien lui I
Après ces salutations, les proscrits prirent place sur des blocs de pierre dont un caprice de la nature avait semé la caverne, comme autant de sièges, disposés par la mains des hommes.
Erwin prit la parole.
■ — Amis et compagnons d'infortune, dit--il, nous tous, qui sommes réunis, ici, à la faveur de la nuit, sommies animés d'un seul et m.ême espoir, celui de la délivrance. Il est possible que quelques-uns d'entre nous n'aient point été relégués dans cet effroyable séjour, sans avoir quelque chose à se reprocher.
Hais si longtemps qu'ils n'ont point commis de véritable Crimée contre l'humanité et contre l'honneur, d'actes entachant à jamais leur vie et rendant impossible leur rentrée^ dans la société, nous devons déclarer qu'ils ont suffisamment expié leur torts et, absous par le malheur, ont le droit de reprendre leur place au nombre des vivants. Cependant, il importe que nous nous connaissions tout entiers, et que nous confessions, sans réserves, les faits qui nous ont amenés dans cet enfer. Nous sommes cinq. Vous convient-il que nous consacrions cinq nuits au récit de nos erreurs et de nos épreuves ? Voulez-vous jurer, coaime moi, franchise complète et confiance absolue?
— Nous le jurons, répondirent d'une voix les quatre autres déportés.
— En attendant, reprit Erwin, nous avons à délibérer sur le
SgG ALFRED DREYFUS
moment de notre évasion et les meilleurs moyens à mettre en ceuvre pour atteindre notre but.
— Je commencerai par déconseiller la voie de terre, dit U cubain Degouves, après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui pour s'assurer si personne ne désirait parler avant lui. Il serait insensé de songer à franchir les forêts vierges et les marécages de la Guyane française. Nous ne pourrions qu'y rencontrer une m.ort plus efïre^'able que la vie que nous menons ici !
— Monsieur Degouves a dit la vérité, appu3'a Odette. Tout les déportés qui se sont risqués à prendre la fuite de ce côté là, ou bien ont été dévorés par les bêtes fauves, ou bien ont été engloutis dans les marais, dissimulés sous la verdure et que l'œil humain est impuissant à deviner.
— Alors, demanda Dreyfus, il ne nous resterait que le chemin des flots ?
— Il ne nous reste que celui-là, répondit Degouves et aussi longtemps que nous n'aurons pu nous procurer une embarcation, sur laquelle nous puissions affronter avec quelque chance de salut les fureurs de l'Océan, il n'y a pas à songer à la fuite.
— Et à supposer que nous disposions d'une telle embarcation, quelle contrée devrions-nous chercher à atteiridre ?
— N'importe où s'étend la domination anglaise. Les Espagnols, aussi bien que les Hollandais, nous livreraient sans scrupule, croyant faire acte de préservation internationale. I\Iais si, par exemple, nous pouvions gagner la Trinidad, nous serions sauvés.
— Le trajet par mer en est long et difficile, fit observer Erwin. Pour l'entreprendre avec quelque garantie de sécurité, nous aurions besoin d'un bâtiment comme il nous serait impossible de nous en procurer un ! Odette ^ moi nous avons à vous proposer un autre plan, mûrement étudié par nous. Nombre de difficultés et de périls y sont naturellement attachés, mais du moins il semble offrir quelque chance de succès. Voulez-vous, amis, que nous vous développions ce plan ?
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Tous inclinèrent la tête avec empressement en fixant sur le gentilhomme allemand des regards interrogateurs.
— Il s'agirait de construire un radeau sur lequel nous descendrions, en longeani: la côte, jusqu'à l'euibouchure de l'Amazone, Arrivés là, i.ous remonterions le cours du fleuve, en suivant l'un ou l'autre bord, si nous rencontrions trop de difficultés à en garder le milieu. Ce faisant, nous ne risquerions point de manquer de vivres et de combustible. Les forets, échelonnées sur les deux rives, i^ous fourniraient du bois en abondance. Nous y trouverions plus de gibier et de fruits qu'il ne nous en faudrait. L'eau serait puisés par nous dans le fleuve, même, ou aux souiccs qui doivent abonder dans ces régions, dont la riche végétation nous offrirait d'excellents lieux de campement. Tous ces avantages nous feraient défaut si nous choisissions une autre route. Nous :trave] serions ainsi le Brésil tout entier, et si nous arrivions à
atteindre heureusement le Pérou ou la République -de l'Equateur, 'nous serions définitivement sauvés.
Tous accueillirent cette proposition avec la plus grande faveur.
— Une excursion à travers le Brésil ! s'écria le jeune Antonio, avec un regard enthousiaste. Et cela par le fleuve des Amazones ! Vraiii:ient, un pareil voyage, dût-il entraîner pour nous privations et dangers, me paraîtrait, à moi, un dédommagement suffisant pour l'atroce existence que nous avons tous menée sur ce roclier maudit.
— Moi, aussi, dit Degouves, je suis . prêt à essayer de fuir par cette voie. Mais une question, pourtant, et d'intérêt majeur. 'Comment pourrions-nous arriver à l'embouchure de l'Amazone?
— Je viens de le dire, répondit Erwin. Au moyen d'un radeau qu'il nous reste à assembler.
— Et où trouverez- vous le bois nécessaire pour le former ? Comment pourrions-nous le bâtir à l'insu de nos geôliers? Et eu le cacherons-nous, jusqu'à l'heure choisie pour le départ ?
Les déportés se regardèrent d'un air perplexe. Chacun d'eux
comprenait bien que la construction d'un radeau s'imposait avant toute autre chose, mais là résidait justement la grosse difficulté.
Non seulement ils n'avaient pas de bois, mais l'île ne portait point d'arbres qu'ils pussent abattre pour en fournir un.
Ils ne possédaient ni outils, in cordes
Comment, dans ces conditions, songer seulement à établir une embarcation sur laquelle ils pussent s'exposer sur les flots de l'Océan ?
Mais Erwin et Odette avaient tout prévu,
— Mes chers amis, dit la dernière, en se plaçant au milieu du ceicle, écoutez-moi et vous conviendrez que l'esprit humain ne connaît point d'obstacles dont il ne parvienne à triompher. Vous avez dû tous remarquer que souvent des troncs d'arbres entiers, flottant sur la mer, sont poussés vers cet îlot ? C'est le Gulfstreara qui les entraîne dans son cours impétueux. II ne s'agit que de les arrête; au passage jusqu'à ce que nous en ayons une quantité suffisante pour construire notre radeau. Comme cela nous serait impossible pendant le jour, il faut que nous profitions de la nuit. Il faut vous relayer, deux par deux, pour capter et mettre en lieu sûr ces épaves forestières, qui ne nous manqueront point. Mas où les abriter, me demanderez-vous ? Sachez que non loin d'ici, la mer a creusé dans la roche une caverne, fermée de tous les côtés aux regards.
Cette grotte deviendra notre magasin et notre chantier. L'as« semblement des pièces de notre radeau sera l'ouvrage de quelques nuits, seulement. Les outils, les clous, les crampons, les cordages ne vous manqueront point. Dans aucun de mes trajets nocturnes de Cayenne k l'Ile du Diable, je ne suis arrivée les mains vides. Déjà se trouvent réunis dans notre cachette trois haches, environ vingt livres de clous et de crochets, une vrille, une pince et quantité de cordes de toutes les grosseurs. Je vous apporterai bien davantage, encore, par la suite et soi.sgierai ^our
ç)oo - ALFRED DREYFUS
que nous ne manquions de vivres, d'armes et d'autres objets iadis« pensables, jusqu'au moment où nous pourrons nous engager, enfin, sur les eaux de l'Amazone.
Dreyfus se redressa et serra avec effusion la main de la vaillante jeune fille.
— A vous, à vous seule, dit-il, si noîre tentative réussit, nous aurons dû la délivrance ! Vous venez de prouver, une fois de plus, ma obère Odette, que l'amour ne connaît ni peines, ni entraves. Recevez les remerciements des .-nalheureux, réunis ici, tant pour ce que vous avez déjà fait que pour ce que vous pïomettez de faire encore.
Transporté d'orgueil et de joie, Erv/in étreignit avec passion la jeune fille contre son sein. '
Les points principaux de l'entreprise étaient donc théoriquement »■églés mais l'exécution s'en présentait pleine de difficultés et de périls, étant donné que le moindre travail ne pouvait s'effectuer qu'en secret et à la faveur de la nuit.
Erwin et Dreyfus estimèrent que le radeau pouvait être construit dans un laps de quatre à cinq semaines. Lorsqu'il serait achevé, on arrêterait seulement le jour de la fuite.
Les déportés se séparèrent sur de cordiales poignées de mains et l'engagement de se retrouver, la nuit suivante, à la môme heure, dans la caverne, pour régler la division de leurs futurs travaux.
. Degouves, Antonio et le pauvre Mirowitch regagnèrent le plus discrètement possible leurs cases respectives qu'il réussirent à réintégrer sans donner l'éveil à leurs gardiens, profondément endormis.
Erwin, Dre3^fus et Odette suivèrent le rivage jusqu'à l'endroit où la courageuse jeune fille avait attaché son étrange embarcation.
— Il est grand temps que je m'en retourne, dit Odette. Depuis que j'ai eu l'audace de refuser l'alliance du sieur Moréno, mon
LE MAl^TYR DE L'ILE DU DL\BLE 901
père semble avoir quelque^ soupçons et je crains qu'il ne me fasse surveiller, de nuit ^insi aussi bien que de jour. T^I.iis si même il s'apercevait que je m'absente, au lieu de dormir, il ne pourrah se douter de notre secret, et je me laisserai battio et rrialtiai;cr par lui sans qu'il apprenne jamais où jt vais et d'où je icvicriS, certaines i.uils.
— Te battre! Te maltraiter! s'écria Erwin von der Ilakie, en sriiant les poings. O chère Odette, ne le souffre pas! Si ton père essayait de vouloir te léduire par la violence, ne vaudrait-il pas niieux que tu abandonnes sa maison et que tu te tiennes cachée jusqu'au moment où nous aurons terminé tous les apprêts de notre fuite?
— C'est ce que je me vois forcé de déconseiller formellement à mademoiselle, interrompit Dreyfus, Quelque insupportable que doive vous être, mon cher Erwin, la pensée que votre fiancée se trouve en la puissance d'un père brutal et barbare, il ne faut point qu'Odette fasse rien qui puisse le mettre sur la voie de notre entreprise, car ce serait en même temps éveiller toute la vigilence de Moréno,
— Le capitaine Dre3'fus a raison, approuva Odette. Je suis prête à tout faire et à tout souffrir pour qu'il ne doute point des rapports que j'entretiens avec toi, mon cher Erwin. Lui rompre ouvertement en visière ou me laisser aller à quelque coup de tête ce serrât tout compromettre à la veille même de la réussiie.
Depuis douze ans il ne s'est évadé aucun déporté de l'Ile du Diable, pour la simple raison que toute tentative de fuite jusqu'ici a paru sans espoir. C'est pourquoi vos geôliers se sont grandement relâchés de leur surveillance, confiants dans les obstacles que la nature oppose de toutes parts à leurs pensionnaires. Malheur à nous, pourtant, si Moréno et ses séides éprouvent quelque soupçon ! Vous seiiez aussitôt encagés comme des bêtes féroces et tout mo^-en de communiquer entre vous deviendrait illusoire,,*
Mais à^ présent, reprit Odette, laissez-moi piocoder à mes préparatifs de départ. La teinte rosée dont commence à se frans^er l'horizon indique que le jour est proche. Adieu ! Ou plutôt, au revoir.
Elle tendit la main k Dreyfus, embrassa Erwin et se hâta vers la pointe de rocher à laquelle elle avait amarre son tronc d'arbre.
Mais soudain une sourde exclamation s'échappa de ses lèvres,
Erwin et Dreyfus, coururent à elle.
— Pour l'amour du ciel, qu'est-il arrivé ? s'écria le jeune Allemand, regardant sa fiancée avec inquiétude.
Odette étendit, en un geste désespéré, la main vers les flots. •— Mon embarcation ! dit-elle en tremblant. Mon tronc d'arbre ! • — Disparu ! s'écrièrent en même temps Erwin et Dreylus.
— Oui, il a disparu, dit la jeune fille d'une voix altérée. Et tout retour à Cayenne est devenu impossible pour moi.
Et la vaillante Odette, toujours si pleine de courage et do force d'âme, se laissa aller en pleurant sur la poitrine d'Erwin,
Le jeune Allemand, lui aussi, semblait frappé de désespoir. Dreyfus fut le premier a examiner la situation de sang-fioid.
- — Il y a trois explications au rude coup qui nous frappe, dit-il. Ou bien la mer, qui s'est montrée assez houleuse celte nuit, a entrainé l'embarcaticn, ou bien Moréno et sçs aides a3^ant découvert le secret du tronc d'arbre, l'oi.t détaclié et remisé ailleurs, afin de rendre impossible le retour de l'imprudent qu'ils supposent être demeuré dans l'île. Ou bien encore...
— L'embarcation a été volée? s'écria Odette. Erwin et moi nous l'avons attachée trop solidement au roc pour que les flots, si impétueux qu'ils fussent, aient pu l'entraîner. Mais quoi qu'il en puisse être, me voilà perdue, et vous avec moi. Il n'est point sur cet îlot de refuge où je pourrais échapper pendant plusieurs semaines aux recherches de mon père et du pénétrant Moréno. On me découvrira, les soupçons seront éveillés et...
De nouveau elle fondit en larmes et reprit d'une voix désolée :
— Non seulement je ne puis me sauver moi-même, mais je vous entraine tous dans ma perte. Et il vaut mieux que je disparaisse, afin de ne point vous enlever à jamais l'espoir de quitter cette île. Un saut dans la mer vous délivrera d& ma dangereuse présence. Et je sens en moi la force de mourir volontairement pour rendre à cinq malheureux ami.^, la vie et la liber to !.,.
L'héroïque jeune fillc n'avait pas fini de parler qu'Erwin, saisi d'une agitatioi violente et subite, éten-dit la mam vers l'Océan.
— Là 1 dit-il. Vo3-ez !.., Ton embarcation, Odette !
— Volée ! dit la jeune fille. Je l'avais bien dit, volée !
— Oui, volée, répondit d'un ton menaçant Erwin. Ei quoi« qu'elle soit déjà éloignée d'au moins un demi mille anglais, je reconnais le voleur. C'est cet immonde scélérat de Holmes 1
Dreyfus fixa les yfux dans )a direction indiquée par son ami. A la faible lueur du jour prochain, il distingua une silhouette humaine, à cheval sur le tronc d'arbre, qu'il cherchait à dirigei au moyen d'une ranie. Probablement que le gredin n'avait point osé s'étendre, comme Odette, au fond de la singulière embarcation et en refermer le couvercle sur lui, dans la crainte de manquei d'air respirable. Et comme il ignorait le mo\'en de diriger le tronc d'aibre creu::, il s'épuisait inutilement à fendre les flotî tumultueux.
— Misérable assassin ! cria l'Allemand, transporté de fureur. Ah! tu veux fuir en causant notre perte à tous ! Mais tu n'es pas encore sauvé. Je puis encore t'atteindre et t'arracher le mo3'en dfl salut que lu *as cru nous voler !
Rapidement, il ôta ses souliers et jeta sa veste sur le sable. Folle de terreur, Odette se cramponna à lui.
— Tu veux sauter à la mer ? s'écria-t-elle, Liais je ne 1( permettrai pas
< — Faut-il donc que nous soyons tous perdus ?
— Tu te r.oiias, Erwin, ou Holmes te tuera!
Vnv, crainte plus affreuse, encore, sembla s'emparer de l'âme de la jeune fille. Elle se couvrit le visage de ses mains et s'affaissa sur le sol.
Envin, calme et résolu, mit l'instant a profit. Vivement il se baissa vers Odette, et fouilla dans sa poche où il savait trouver un couteau pointu, enfermé dan une gaine de cuir.
^11 jeta loin de lui le fourreau et prit l'arme entre les dents.
Sans parler, il montra le ciel, comme pour implorer le Soigneur en faveur de sa juste cause et, sans hésiter plus longtemps...
Odette, terrifiée se redressa et bondit en avant. Dreyfus n'eut que le temps de recueillir dans ses bras la pauvre fille, folle d'épouvante.
Le bloc de rocher, sur lequel Erwin se dressait tout à l'heure, était vide. L'intrépide Allemand s'était piécipité dans les flots.
Il revint à la surface à quelques moires de la falaise et Dreyfus le vit fendre les vagues, d'un bras vigoureux,
Oclette était tombée à genoux. Elle priait pour son fiancé.
Cependant la dislance se rapprochait de plus en plus entre le nageur et le tronc d'arbre, monté par l'infâme Américain.
L'amour d'Erwin pour Odette et son dévouement à ses com« pagnons d'infortune décuplait ses forces.
Bienlôt, il ne se trouva plus qu'à quelques bras?es de Veai« barcalion.
Mais Holmes l'avait vu venir et, l'aviron levé, il attendait E:uin pour l'en assommer, aussitôt qu'il l'aurait vu à sa portée.
Erv.-in ap{")rochait toujours. L'assassin laissa retomber la lourde rame, mais déjà le jeur.c homme avait plongé.
L'aviron ne rencontra que le flot et fit jaillir une pluie de gouttelettes.
Ce coup, prévu par Erwin, eut un tout autre résultat qu'eu attendait Holmt^s,
LE MARTYR HE I/IT.E DU DIABLE -o5
Non seulement ce dernier n'atteignit point son adversaire, mais Iui-n"ème perdit son point d'appui. La violence du mouvem«nt lui avait fait perdre l'équilibre et le lourd meurtrier était tombé à .a mer qui ss referma sur sa tête.
Les deux hommes reparurent presque à' la fois. Se retrouvant face à face, ils s'attaquèrent avec iureur.
Une lutte terrible s'eiigag.M entre les deux transportés, également résolus, une lutte en pleine mer, où chacun voulait noyer son ennemi, fût-ce au prix de sa propre perte.
Holmes, à la stature colossale et aux muscles de bronze, était incontestablement le plus fort.
Il se jeta avec une irréstible vigueur sur Erwin, qu'il renversade manière à le faire flotter à plat sur l'eau.
• — Chien d'Allemand ! rugit l'assassin. Meurs, tu l'as voulu !
Et pesant de tout son poids sur Erv/in, il l'enfonça dans les flots. Alais ce dernier, rejoignant ses jambes autour d'Holmes, l'entraîna- avec lui.
Tous deux disparurent.
Près d'une minute s'écoula. Les combattants ne reviendraientils plus à la surface ? Hélas ! tout semblait l'indiquer.
Sur le rivage, une jeune fille se tordait les mains.
IMais, non, les revoilà qui émergent de nouveau, séparés feulement par une distance de quelques pieds.
Holmes ressemblait à un monstre marin, avec sa large barbe, d'un noir bleuâtre, flottant sur l'eau comme du varech.
Erwin nageait vigoureusement veis le t:onc d'arbre que la secousse avait poussé assez loin, au lar--. Holmes le serrait de près.
En le v<>yant sur le point d'atteindre la précieuse embarcation, 'j voulut le saisir par les pieds. AJaiô pour le seconde fois, il manqua son but. Une vigoureuse ruade que lui allongea Erwin, le renvoya à quelques brasses de là.
L'instant d'après, le jeune Allemand était debout dans l'arbre
non AT.FRTCD PP'-'"--S
Cl eux. Il saisit les avirons, s'étendit tout da long et se mit à ramer vers la côté.
Mais il n'avait pas donné dix coups de rame que la tête menaçante d'Holmes reparut près du bordage. L'Américain empoigna l'arbre des d?.ux mains et essaya de le faiie chavirer.
La situation d'Erwin était terrible. Si l'embarcation se retour* nait et s'emplissait d'eau, il lui deviendrait presque impossible de la ramener à la côte.
Il se redressa et le couteau brilla dans sa main.
— Arrière ! ciia-t-il. Lâche le bateau ou je te perce le cœur.
Holmes, à la vue de la lame aiguë, lâcha prise. Cependant, il continua à nager d'un bras infatigable, comme attendant le moment favorable pour renouveler sa tentative avec plus de succès.
Mais soudain il se dressa, la moitié du corps hors de l'eau. Une eÜ.cyable terreur se peignit sur son visage décoinposé.
— Un requin! cria-t-il. Sauvoz-moi ! Un requin!...
Erwin aperçu' alors, à une dizaine de mètres, seulement, du tronc d'arbre, la tête monstrueuse d'un tigre de m.'-;r. Une minute encore, et le requin aurait saisi sa proie.
Une courte lutte s'engagea dans le cœur du jeune homme.
Certes, le lâche meurtrier avait mérité dix fois la mort affieuse que lui réservaient les dents voraces du lequin. Chacune des nombreuses victimes de sa féroce cupidité aurait dû lui valoir encore une mort plus effroyable.
Mais le sentiment d'une noble et imprudente humanité défendai à Erwin de rester paisible spectateur d'un pareil tableau.,
De nouveau, et plus lamentablement, Holmes cria au secours. Le requin s'était retourné sur le dos. Un moment encore, et c'en était fait !
Erwin se pencha, Holmes lui sais[t la main et, attiré par lui,
entr.i dans la légère embarcation, qui faillit chavirer sous sa double charge.
Le requin ppssa sous le tronc d'arbre, faisant jaillir l'eau autour de lui, comme furieux de se voir ravir une proie qu'il CI oyait certaine.
L'embarcalioa vola vers le rivage et bientôt Erwin était dans les bras de sa maîtresse qui, folle de joie, couvrait de baisers sou visage mouillé d'eau de rre;'.
Dreyfus, lui aussi, étreignit chaleureusement l'intrépide jeune iiomme.
Pendant ce temps, Holmes avait sauté à terre en proférant un bl.isphème et, rapidement, s'était éloigné entre les rochers.
Celte âme sombre et vile ne s'était pas même avisée d'un remercîmcnt à l'adresse de son magnanime sauveur.
Mais il n'y avait plus de temps à perdre, maintenant. Il ■^allait qu'Odette rentrât dans son embarcation, pour atteindre Cîiyenr.e, avant le lever du soleil.
Une dernière et c:;urte étreinte, un joyeux « au revoir » et la vaillante jeune fille fendait les flots, invisible et en sûreté dans son tronc d'arbre évidé.
Lorsque les deux transportés rentrèrent dans leur case, les premiers rayons du soleil des tropiques luisaient sur les locUeiS inhospitaliers de l'Ile du Diable.
9o8 ^LFRED DREYFUS
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Ké dans la détresse et dans la douI':;'jjf
Les nécessités de notre drame, à décors variés et à multiples acteurs, nv^us obligent à faire reparaître, ici, certain personnage, plus original, à coup sûr que sympathique, un de ces hommes avec lesquels on n'av()ue pas volontiers entretenir des rapports, quand même on y trouverait de secrets avantages.
Il sagit du brocanteur juif, Salomon Bénas, qui nous retrouvons, assis dans le petit bureau, ménagé derrière sa boutique. Courbe sur d'énormes registres, le digne coreligionnaire de Shylock scrute, sans se lasser, les arcanes compliqués de son débit et de son crédit, supputant les bénéfices produits par ses affaires apparentes ou occultes.
Le compte particulier qui l'absorbe, en ce moment, ne paraît point lui procurer de satisfactions bien profondes. C'est celui du noble comte-major Esterhazy.
Le vieux, mais peu vénérable usurier, en vérifiant les chiffres du dit compte, s'étirait les poils longs et sales de sa barbe grise, avec plus de nervosité que jamais. Il se livrait à un soliloque mi-parti pleurard et furieux, plein d'apitoiements envers lui-même et aussi de durs reproches, allant f\isqu'à l'invective. Béaas, dans la solitude du cabinet allait jusqu'à ss traîter d'une, d'insensé et de gâteux.
— Il faut que j'en finisse avec ce sinistre major ! disait S:iIoinon Bénas. C'est avoir été fou à lier c[ue de se risciuer à
aventuîer trente mille francs sur pareille tùte ! Je ne l'ai fait-, li est vrai, que dans la fructueuse perspective de lui voir épouser la fille et les millions du prince russe Mirowitch ! Pouvais-je ne douter que ce fastueux boyard n'était qu'un banal faussaire, un assassin, un vagabond et que le comte Esterhazy, si méfiant d'habitude, se trouverait soudiiin sans femme, sans dot, dépouillé même du superbe médaillon à brillants, dont il avait fait cadeau 4 sa fiancée ?
A cet endroit de ses lamentations, renouvelées de Jérémic, un sarcastique souiire détendit quelque peu les traits assombris du digne Salomon.
— Ce médaillon, du moins, reprit-il, je l'aurai sauvé du naufrage. Il faut l'espérer Paulo wna, la fille du faux monnayeur, me l'a laissé en gage pour une bagatelle. Le terme stipulé n'est point périmé, malheureusement, et la reconnaissance est toujours valable. Mais je ne pense point que la pauvre créature ait pu se piocurer l'argent nécessaire pour retirer le bijou... Quant à Esterhazy, j'en finirai avec cet aventurier en lui mettant la peur au ventre. J'ai consenti au renouvellement de son billet, mais c'est après-demain le jour d'échéance. S'il n'est pas en mesure, je mettrai les pieds dans les plats en le menaçant d'aller découvrir le pot aux roses au Ministre de la guerre. Et il marchera.
Salomon Bénas se tut, car le timbre de la porte du magasia venait de résonner.
Celui qui entiait était un jeune homme, convenablement vêtu, mais à l'allure vive et franche qui caractérise les artistes,
— Probablement un étudiant du quartier latin, murmura Bénas, qui vient engager sa montre, une bague, ou tout autre bijou, pour faire la noce...
Le père Salomon s'était trompé. Son jeune visiteur ne venait point chez lui pour engager quoi que ce fût, mais, au contraire, pour retirer un gige. Tranquillement il avait tiré une reconnais-
»sance de son portefeuille et l'avait mise scus le nez du juif,
— Je viens dégager un bijou sur lequel il a été prêté cinquante francs, dit l'artiste, d'une \oix douce. Voici l'argent. Veuillez, s'il vous plaît, me dire à combien s^ montent les intérêts.
— Volontiers, monsieur, voionticrs dit Bénas. Nous autres, prêteurs sur gages, nous aimons beaucoup mieux voir rentier notre argent que de conserver une foule d'objets, de valeur
l'elative, dont nous pounions difficilement ]icus débarrasse!'. Voyons le ]iuméio de celte reconnaissance. Ah! le 10749. Nous allons vérifier ça!
Le Juif ouvrit un immense registre où il consignait, au joui le jour, le détail de ses opérations... lombardes, nature des objeit:-, sommes avancées, dates d'engagement et dernière échéance.
Raffermissant son pince-nez, il chercha la page où devait sg trouver le numéro 10749,
Mais soudain il se troubla et son jaune visage devint couleur de cendre.
Ce dangereux jeune lîomme ne prétendait à rien moins qu'à retirer le médaillon, eniichi de brillants, engagé par la pauvre Paulowna,
— Comment vous êtes- vous procuré ce billet ? demanda le prêteur d'une voix couroucéec
— Cest ce dont vous n'avez point à me demander compte, répondit carrément l'effronté visiteur. Cependant, comme je ne voudrais pas encourir le soupçon de me l'être approprié par des voies illicites, je veux bien vous dire ce qu'il en est. Apprenez donc que ]c m'appelle Francesco Gioletto et demeure dans la m.ême maison que la jeune dame qui vous a engagé le ioyaux en question. Cette dame a cédé sa reconnaissance à une de ses amies. Et comme cette dernière se trouve actuellement dans un certain embarras, à la suite de la faillite essuyée par Il maison Magnin et fils, qui l'employait, j'ai offert et eu la
satisfaction d'obtenir la permission d'opérer le dégagement à mes fiais et à son nom...
Simple et bien courte avance, d'ailleurs. Vous vous êtes permis de dire que les pierres, ornsnt le joyau, étaient fausses, mais nous n'en croyons pas un mot. Rien qu'entre confrères, il doit valoir au bas mot une dizaine de mille francs,
• — Pas deux cents ! s'écria Eénas. Je dois bien m'y connaître ! ]\lais ce que vous m'apprenez, au sujet de cette pauvre demoiselle qui vient de perdre son gagne-pain, excite ma commisération. Pour l'obliger, je garderai le bijou pour cent cinquante francs,,
— Les pierres en auraient donc gagné un peu, depuis, en authenticité, dit Franscesco d'un ton moqueur.
— Les brillants sont faux, aussi vrai que j'eepère gravir, après ma mort, les degrés de l'échelle de Jacob. Cependant, la main d'oeuvre a du prix. J'en donnerai deux cents francs, mais pas un sou de plus.
— Veuillez me rendre le gage, répondit sèchement Francesco^ et comptez votre argent.
— J'offre cinq cents francs...
— Faut-il que j'aille chercher la police,
— Mille fraiics ! gémit Salomon, Malheur à moi, je suis un homme ruiné !
Francesco mit la main sur le pommeau de la porte,
— Ayez pitié de moi, mon jeune monsieur. Je me suis toqué de ce bijou là, bien que les pierres en soient fausses. Toqué, c'est le mot, car j'irai jusqu'à en donner deux mille francs.
— Et moi, je ne vous le laisserai pas pour dix mille francs, monsieur Salomon Bcnas, dit Francesco avec fermeté. Si vous ne me rendez point immédiatement le gage, je vous fais arrêter pour vol et abus de confiance.
Des larmes grasses, comme celles de Thevsite, filtrèrent des yeux chassieux du Juif, mais sans lui servir de rien. Il lui fallait res'ituer le bijou contre les cinquante franes prêtés et quarantjs
912 ALFT^KD J^RIZYFUS
à cinquante sous d intérêt légal, s'il ne voulait iaire imméJiate*' ment connaissance avec la prison.
C'est en gémissant qu'il remit le précieux médaillon au jeune Francesco, qui s'empressa, aussitôt, de quitter le magasin.
— • Les coups succèdent aux coups sur mon front innocent, s'écria le Juif, loisque ia porte de la boutique se fut refermée avec bruit. Je perdrai l'argent prêté au comte Esterhazy et maintenant, je me vois enlever, aussi, le médaillon sur lequel jo croyais avoir remis si heureusement la main.
Il n'y a plus à tenter d'affaires sérieuses et d'un rendement renuméiateur depuis que Tête-de-Mort et Ravaillac ont disparu de la circulation, eux qui né me laissaient jamais manquer de riches bijoux, achetés par moi à vil prix ! Dieu de miséricorde, épargne an bon et pauvre vieillard! Faut.il que je meure de faim, sur •.e déclin de ma misérable carrièie ? Malheur à moi ! Je vais être réduit à jeûner, à mendier mon pain, dans les rues... Et cependant, je suis un homme respectable et loyal !
Le Juif renforcé, le sordide avare, qui possédait des trésors esches, dont l'avoir aurait procuré des rentes suffisantes à dix rjénages, riches seulement d'enfanls, le maigre Harpagon, chorgé de tant d'opulentes dépouilles, s'arrachait les cheveux à pleine uain et ses yeux flamboyaient sous l'influence de l'accès de folie cui le faisait se regarder comme ruiné irrémédiablement.
La série des leveis de Salomon Bénas ne semblait pas, tVailleurs, prête à s'interrompre.
La porte du magasin s'ouvrit de nouveau. Le juif rengaifia Aussitôt ses doléances et se tourna vers le client qui venait
C'était un homme, de taille plus que moyenne, dont le visage -lisparaissait aux trois quarts sous une épaisse barbe lîoire.
— Que désire monsieur ? demanda l'usurier, que l'espoir d'uno aCfaire quelconque rendait toujours flat et obséquieux.
LE MARTYR DE LlLE DU DIABLE ^i3
Au lieu de répondre directement à la ques'.ion, le visiteur ù barbe noire promena partout un regard défiant.
— Sommcs-aous bien seuls ? demanda-t-il alors, à son tour. Salomon Bénas sursauta derrière son comptoir.
— Je connais cette voix! murmura-t-il. Serait-ce toi, Natha« nicl ?
L'inconiîu arracha sa fausse barbe et la mit dans sa poche, écouvrant les traits, déjà connus de Pitou, l'ag^^nt de police josyu.
Le père et le fils se retrouvaient face-à-face. Car Nathanicl, ou plutôt Pitou, nous ne le désignerons plus que sous ce nom, était l'unique rejeton de l'hymen, déjà lointain, scellé par le juif.
Par cupidité, par ambition,, par vocation spéciale et surtout par l'expérience précoce qu'il avait acquise des dessous parisiens, en étudiant de près les louches clients et les dangereux trafics du digne auteur de ses jours, Pitou s'était annoncé, dès ses débuts, comme un des plus habiles agents do la sûreté.
Les services importants, qu'il avait rendus, notamment au préfet de police, lui-même, l'avait fait élever au rang envié de commissaire.
En ce moment, il rivalisait tellement de zèle et de supériorité avec le célèbre Gilbert, également rencontré par nous à plusieurs reprises, qu'il n'y avait qu'eux de concurrents pour le poste de directeur de la police secrète, dont le titulaire se faisait vieux et allait se voir mettre à la retraite,, Et leurs mérites se balançaient à tel point que monsieur La Brière ne savait sur lequel arrêter son choix compétent.
En troquant son nom de Nathaniel Bénas, contre celui de Pitou, le détective bossu n'avait eu garde de confesser son origine.
Et moins que jamais, depuis qu'il était devenu commissaire de police, il se souciait de trahir sa compromettante ûliatioa.
^T T-->T7n nT?T7ypuS
Ç'aiirait été, en effet, une singulière ironie sociale que l'identité d'un des plus rigoureux limiers de la sûreté avec le fils de l'usurier le plus mal famé de la capitale, soupçonné, ou outre, de fra3-er avec la lie de l'humanité.
Quoique il ne pût être question de rapports bien paternels et filiaux entre ces deux peu S3-mpathiques personnages, ils ne tenaient pas moins étroitement ensemble, comme la caque et le hi'ircng, pour l'excellente raison qu'ils avaient sans cesse besoin l'un de l'autre.
Pitou aimait partîcu:ièiement la couleur de l'argent amassé par le vieil avare, et le Juif ne pouvait se passer des avis du policier, lorsque quelque or-age s'amassait dans les bureaux, menaçant Bénas et ses collaborateurs nocturnes.
A la seule vue de son fils, dont la phj'sionomie n'était rien raoins que rassurante, l'usurier comprit ce dont il retournait.
Un nouveau malheur était suspendu sur sa tête ! Il ne manquait plus vraiment que cela ! Les persécutions de la justice, après de si douloureuses pertes tinancières !
Le vieux Salomon laissa échapper un cri, non sans analogie avec le grognement d'un loup affamé et, d'un signe de la main, invita Pitou à le suivre dans son bureau.
Lorsqu'il en eût refermé la porte sur edx, Bénas S3 laissa tomber dans le fauteuil en ruine pla^ devant la table vermoulue qui lui servait de secrétaire.
i^ Pitou, lui, resta debout de l'autre côté.
. — Voyons qu'y a-t-il ? demanda le Juit à voix basse. Qu'as-tu à m'apprendre.
— De mauvaises nouvelles, père.
— C'est ce que je craignais. Tu ne m'en apportes, d'ailleur«;, jamais d'autres !
Pitou haussa les épaules et -tourna les talons, comme pour s'en aller.
• — Si vous ne voulez pas prêter l'oreille à mes avertisse-
LE MARTYK DE L'ILE DU DIABLE giS
nicnts, dit-il d'un (on froid et presque; indifférent, ne vous en. prenez qu'à vcùs niêine de ce (jui peut s'ensuivre,
— Non, non ! s'éciia le Juif, étendant les bras. Reste et dis-moi ce (|ui en est! ü vaut toujours mieux être au courant
des inter.tior.s de l'ennemi.
— Et cet ennemi là, dit Pitou en riant, est, comme toujours, ]a police. Pourquoi diable, aussi, avoir été assez... léger pour iicheter les bijoux que ce, noceur de Maxime Magnin a dérobé à Vavoir de la firme, dans son magasin de l'Avenue de l'Opéia?
Salomon Bénas pâlit, mais se remit presqu'aussitôt.
— S'il ne s'agit que des pierreries, dit-il, je n'ai rien à craindre. Maxime Magnin étant un commerçant régulier, pouvait parfaitement aliéner sa piopre "marchandise. Qui pourrait m'imputer à délit de la lui avoir achetée ? Simple opération commerciale ne tombant point sous le coup de la loi.
— Vous confondez, mon père, répondit tranquillement Puou. Maxime Magnin n'avait point encore payé les pierreries que vous lui avez reprises à des prix dérisoires...
Or, il est admis, e.i princ ipe, que n'importe qui achète une marchandise bien au dessous d^ sa valeur intrinèque, facilement et directement réalisable autre part, sait bénéficier d'un vol. Mais dans le cas picsent, les pierreries ■ en question n'entrent que pour une partie dans la question qui m'amène ici. Les créanciers de. la hrme Magnin et fils qui, naturellement, se donnent beaucoup de mal pour remet*:re la main sur les pierreries détournées, et qui connaissent les rapports que vous entreteniez avec ce malheureux Maxime, ont fait, depuis huit jours et huit nuits étroitement surveiller votre maison.
Salomon se laissa aller sur le dossier de son fauteuil.
— Et, demanda-t-il, d'une voix rauque, qu'est-ce que leurs mouchards ont bien pu surprendre?
— Mais absolument tout ce qui s'est passé durant ce laps de temps. D'abord; ils se sont assurés de vos relations suivies et
9i6 /ALFRED DREYFUS
régulières avec les principaux voleure de Paris. Et, ensuite, ils savent que vous avez loué votre arrière-maiso;? à une certaine Llaiia Krazinska, qui se livre, paiait-il à d'étranges manœuvres.
— Que m'importe ce que fait cette femme?
— Pardon, vous êtes moralement et matériellement responsable de ce qui se passe chez vous. Er.ûii, tout cela réuni, fait, mon. très cher père, que vous vous trouvez acculé dans une fâcheuso jmpasse.
Salomon Bénas se redressa, avec effroi.
■ — Qu a-t-on l'intention de faire à mon égard ? demanda-t-il d'an ton plaintif,
— De vous faire arrêter.
Bénas se remit à trembler violem.ment et retomba dans ion fau'.euil.
— Ce soir, vers neuf heures, le commissaire de police ''jilbert, mon plus mortel ennemi, se présentera ici, avec le mandat d'amener. Il a l'ordre de perquisitionner à fond, et je puis vous donner ma parole qu'il ne laissera point un coin, grand comme un tiou de souris, sans y fourrer le nez.
— Malheur à nioi! s'écria Salomon. Que me ;este-t-il à faire? Comment me sauver de cette horrible situation ? Comment protéger mes marchandises, sauver mon argent ?
— C'est justement pourquoi je suis venu, mon père, répondit Pitou. Vous save.-< bien que votre fils ne vous a jamais abandonné dans le péril et que toujours, il vous a averti à temps.
— Ce qui m'a coûté, à chaque fois, beaucoup de mon pauvre argent, muimuia Salomon^ en jetant un regard de sourde colère sur son unique rejeton.
— Parfaitement, dit Pitou sans s'émouvoir. « Rien pour rien! » c'est la devise moderne et surtout la votre. Vous me l'avez assez enseignée. Cette fois encore, mon respectable auteur, je ne vous sauverai pas du feu, sans que vous ne me soldiez largement la taxe des pompiers.
Il s'ensuivit un long silence, troublé seulement par les longs soupirs do l'usurier.
SouJairi, Saloinoa iBénas se redressa furieux. Etendant ses tloigts crochers vers son lus, comme s'il eut voulu l'étrangler, il lui cria avec rage •
— Gredin ! Tu vqux donc dépouiller ton propre père ?
— Des bêtispà 1 Préférez-vous que la pouce déménage tout ici fit vous envc'.e pour dix ans bougonner derrière les verroux ?
Le Juif, violemment troublé, poussa un cri d'épouvante.
— Coribien te faut-il i demanda Bénas à son digne fils.
— Dix mille francs.
Ç'.iomon se retint en gémissant à la table.
Il savait, par expérience, que son fils ne rabattait jamais rien ,3e SCS exigencts.
— Et... comment me sauveras-tu.''
— Si vous satisfaites à ma demande, dit Pitou, il ne vous en coûtera poiat un cheveu de la tête. Bien au contraire, vous serez inscrit, à la police,- sur une page blanche.
— De quelle façon t'y prendras-tu pour cela ?
— En arrêtant immédiatement Maria Krazinska et en faisant Äiaison nette dans son antre. De cette façon, mon père, j'établirai que, comprenant les responsabilités que la loi vous impose, c'est vous qui avez spontanément donné l'éveil à la police.
Salemon Bénas se frotta les mains à s'en enlever l'épidermc et, semblable à un derviche tourneur, il se mit à sauter abternatisur un pied où sur l'autre.-
— Tu n'es pas mon fils pour rien ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Quelle Icte et quel génie ! Oui. J'aurais dénoncé Maria Krazinska, ce qui me mettra en excellente odeur auprès de la police! Quand aux marchandises, achetées sous main, je les poitcrai dans certaine cachette où pas un chien de chasse ne pomrait les retrouver. Les pierreries de Maxime Magnin en iicudront aussi le chemin. Ah! Ah! Alors, le fameux Gilbert
pourra se présenter, avec son sac cousu de malices ! Il so trouvera plus sot qu'un caniche mouillé et recevra de ses chefs une fière réprimande !
— C'est sur quoi je compte bien ! dit le commissaire bossu. Une pareille gaffe, en le faisant décheoir d'un cran dans l'estime du préfet, ne pourra qu'avancer d'autant mes affaires. Mais ne perdons pas nos paroles. Donnez-moi d'abord mes dix mille francb et je procède sur l'heure à l'arrestation de Maria Kraszinalia.
Payer!,.. C'était là toujours une rude et douloureuse cxtj-émité pour Salomon Bénas. Mais, hélas ! il savait trop bien que dix. mille francs étaient le prix rigoureux auquel, seul, il pouvait conjurer l'orage amassé sur ses cheveux gris.
Geignant et invoquant le Dieu dv^. Jacob, il ouvrit son coffrefort et étala, l'un après l'autre sur la table, dix billets de mille francs.
— Combien peu de temps y a-t-il, hélas! dit-il avec un soupir, que je t'ai encore passé un de ces précieux, billets, si durs à gagner honnêtement?
— Oui, parlons-en, dit Pitou. J'espère que ceux-ci se; ont meilleurs que le billet en question.
Et comme Bénas l'interrogeait des yeux :
— Ce billet était faux, reprit Pitou. Mais à quelque chos3 ir.alheur est bon. Vous y aviez inscrit le nom du comte Estejhazy en me disant que le major l'avait reçu au jeu, de son futur beau père, le noble prince Grégorius Mirowitch. Il ne me tut pas difficile de constater la fraude qui avait pourtant échappé à votre méfiant examen.
Votre vue baisse mon père, il faut soigner ça. Il me ' vint aussitôt la pensée que co \ici:x Russe pouvait bien n'être qu'un hardi faussaire. Je me mis à le surveiller, découvris son officine et l'arrêtai, moi-même, en pleine Eglise-russe, au mor-^.ent où sa fîUe allait devenir comtesse EsJerhazy.
— Maudit sois-tu pour avoir fait cela ! cria l'usurier. Ne pou.»
vais-tu attendre une huitaine de jours ? Ta m'aurais épargné une perte sèche de trente mille francs !
Pitou se mit à rire et, tranquillement, empocha ses billets.
— Maintemant, dit-il, occupons-nous un peu de Maria Kras« zinska. Il faut que vous veniez avec moi, mon père, pour qu'elle ouvre sans défiance.
Api es que Bénas eut fermé à clef la porte de son magasin, ils quittèrent tous deux le corps de logis donnant sur la rue. Une cour malpropre, encombrée de caisses, de iutailles et de ballots de marchandises, séparait les deux bâtiments.
Ils pénétrèrent, par une porte basse, dans la maison de derrière, dont le rez-de-chaiissée consistait en une seule et vaste pièce qui, probablement avait servi autrefois d'écurie. Un étroit ■îscalier conduisait à l'étage, prenant jour par trois croisées.
— La Kraszinska est-elle la seule locataire de ce bouge?- de« manda Pitou.
— La seule, répondit ÏBénas. Mais, naturellement, nous ne l'y trouverons point seule, car elle y a pour pensionnaires des femmes st des enfants.
— Ne faisons pas de bruit en montant, dit Pitou à voix basse.
Ils gravirent l'escalier à pas de loup et arrivés devant une porte, s'arrêtèrent pour écouter.
Il s'en fallait qu'à l'intérieur tout fût silence.
Des enfants pleuraient et criaient et, par moments, on distinguait deux voix de femmes, l'une faible et plaintive, l'autre ioit^ et brutale.
— Ah ! voici le gaillard ! fit soudain la dernière avec éciat. Et l'autre voix, de s'élever lamentable et désespérée :
— Père 1 Père ! Sauve l'enfant ! L'homme noir veut l'emporter ! Sauve l'enfant !
Pitou heurta doucement à la porte.
g2o ALFRED DREYFUS
Un grand mouvement S3 fit à l'intérieur et la lù'aszinska demanda d'une voix farouche.
— Qui est là? Impossible d'ouvrir en ce moment.
— Eh ! qui serait-ce répondit Solomon Bénas, d'un ton bon« homme. C'est moi, votre propriétaire. J'ai à vous faire d'imporlantcs communications, madame Kraszinska.
— Ah! c'est vous, monsieur Bénas ! Un instant de patience!.,. Allez au diable, tas de gueulards !... Est-ce qu-s j'aurais oublié de vous donner du pain? Voilà ! Et taisez vos gueules !
— N'insistons pas et attendons, souffla Pitou à l'oreille de son père.
Il se passa bien dix minutes avant qu'on ne tirât les verroux, mis à la poste.
Elle n'était point encore tout à fait ouverte que déjà Pitou était à l'intérieur.
Maria Kraszinska, effrayée, recula,
— Un étranger! dit-elle.
— Non, tout simplement le commissaire Pitou, de la Surctô publique.
Et le bossu exhiba ses insignes aux regards de la sage femme, pâle et troublée.
— Je n'ai rien à démêler avt.c la police ! dit-elle, cependant. Et de plus, il m'est impossible de recevoir des hommes en ce moment, attendu qu'une de mes pensonnaires est là, qui vient seulement d'accoucher.
Pitou l'apostropha d'une voix dure :
— Vous êtes bien Maria Kraszinska, alors. ^ Au nom de la loi je vous arrête !
— Malédiction ! cria la Russe. Malédiction sur le misérable qui m'a vendue !
Et ses yeux, brillan's de rage, foudroyèrent le vieux Bénas resté prudemment sur le palier,
— Que le dieu d'Abraham ine confonde, si j'y suis pour rien,
répondit le Juif d'un ton pleurard. La police perquisitionn'5 partout. Je suis ruiné et l'on veut m'arrèter aussi !
Pendant ce temps, Pitou avait rapidement inspecté les lieux.
Une vieille table, quelques chaises branlantes et un sofa évent:é, conslililuaicnt tout le mobilier de la chambre.
Dans un coin se blotissaient craintivement tiois enfants en haillcns âgés de trois à quatre ans, et visiblem.ent atteints de rachitisme. Leurs membres déformés avaient peine à porter leur maigre corps. On lisait la faim sur leurs faces atrophiées. Ils étaient en train de se disputer quelques croûtes de pain qu'ils dévoraient avec avidité,
Pitou n'arrêta qu'un instant le regard sur ce lamentable groupe. Ses yeux étaient plus vivement attirés par un lit, placé vis-à-vis de la porte, et dont les rideaux sales et usés avaient été tirés.
Une jeune femme, à l'opulente chevelure blonde y reposait, privée de connaissance. Ses mains blanches et décharnées semblaient s'étendre vers le pied de la sordide couchette, où se trou« vait un enfant nouveau-né.
Pitou était habitué, de longue date, aux plus horribles et aux plus répugnants spectacles et sa carrière de policier ne devait pas avoir développé outre mesure sa sensibilité, à supposer qu'il en eût eu jamais beaucoup.
Mais ce qu'il voyait aujourd'hui et surtout ce qu'il sentait lui souleva le cœur. Un air empoisonné régnait dans ce misérable taudis, suintant la maladie, la misère et le crime.
Surmontant son dégoût, il alla droit au lit et, secouant par le bras la femme couchée, il lui demanda d'une voix relativement douce :
— M'entendcz-vous ?
La femme aux cheveux d'or rouvrit les yeux et répondit, en gémissant :
— Marien veut qu'on lui rende son enfant!,.. Beau ténébreux, aime-le bien, car c'est ton fils, ton fijsî
-- Donnez-lui son enfant, dit rudement le policier à ia sagelemme.
Maria Kraszinska, complètement dominée, obéit.
La jeune femme pressa le nouveau-né contre son sein, avec une indicible tendresse.
— A-t-on fait pour cette pauvre créature tout ce qu'il convenait de faire ? demanda Pitou.
• — Tout, par la Vierge sainte de Kazan, répondit l'accoucheuse, ]\Iais au bout du compte, ce n'est point une marquise !
— A qui appartiennent ces trois enfants, là-bas, dans ce coin?
— Je l'ignore.
- Ah ! Comment se nomme cette jeune femme ? '— Je n'en sais rien»
s*- Par le diable, vous pourrez bien me désigner cepeiidant qui îi payé pour elle ?
— Je l'ai oublié.
■ — Eh ! bien^ on vous raffraichira la mémoire, comptez làaessus.
— De quoi ! Je n'ai pas peur de la polico, moi, mon p3tit père l (En parlant ainsi, elle se servait de l'expression généralement employée en Russie par un inférieur, vis à vis d'un supérieur.) Si vous me conduisez en prison, demain monsieur La Brière m'en fera sortir.
— Tant mieux pour vous. Mais en attendant, préparez-vous à me suivre.
Pitou se retourna vers son père resté au miliea de la chambre, .dans une attitude soumise et consternée.
— Quant à vous, monsieur Bénas, dit la policier de sa voix rude, vous resterez ici pour veiller, jusqu'à mon retour, sur cette femme et sur ces enfants.
— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur le commissaire, répondit d'un ton humble le Juif, continuant à jouer le rôle à lui dévolu dans la comédie arrêtée entre lui et son fris
Entletemps Maria Kraszinskc, haussant les épaules, avait mis son châle et son chapeau.
— ]e suis prête, mon beau cavalier, dit-elle d'un ton moqueur au Cv)mraissaire bossu.
Pitou fit semblant de ne pas entendre ce trait à l'adresse de sa bosse. Il i^iit la sage-femme par le bras et l'entraîna par ^'escalier.
Tous deux travcrr.èient, sans mot di]-e, la cour et le magasin du Juif, Pitou tira les verroux et fit tourner la clef. Arrivé dans la rue, il porta un sifflet à ses lèvres et, par deux fois, en tira un appel strident. Deux agents de la paix, solidement bâtis, accoururent.
— Je viens 3'arrêter cette femme, dit Pitou, en leur remettant r.iaiia Kraszinska. Comme la capture est importante, je veux en donner personnellement connaissance au préfet avant qu'on ne colloque madame.
Vous allez la conduire en voiture à la préfecture de police, où vous l'enfermerez provisoirem^ent dans une des cellules ménagées dans les caves. Surtout, ne la laissez communiquer avec personne, jusqu'à ce que je sois là.
— A la préfecture, chez monsieur La Prière, s'écria la sage femme avec joie. Ah ! petit père, sans vous en douter vous me rendez là un fier service ! Retenez ce que je vous dis. Pas plus tard que demain, je retournerai chez moi, sans que vous a3-ez encore le dioit de mettre le nez dans mes affaires.
— - Laissez la blaguer, dit Pitou en colère, et en route ! Mais faites-moi envo3'er immédiatement deux civières.
Lorsque Pitou se fut assuré que les deux agents — sur lesquels, du reste, il pouvait absolument compter — étaient partis en fiacre avec la sage-femme, il rentra dans le magasin, qu'il leferma à \\eî, et remonta dans le bouge de Maria Kraszinska.
— Elle est servie et emballée, dit-il à l'oreille du Juif. Je fense Qu'elle en aura pour cinq à dix ans à jouer de la guitare
£ur les barreaux d'une prison. Mais dites-moi, père, n'avez-voui aucun soupço!!, touchant l'idenlité de celte femme pâle, qui est couchée sur ce grabat ?
Le vieux Sak-mon secoua la tcte.
■ — Je ne me suis jamais mêlé des affaires d:: Maria Kraszinsl-ca, rcpcndit-il. D'ailleurs, si je le lui avais -demandé, elle se serait bien gardée de m'apprendre le nom vrai.
— Je gagerais qii'U y a quelque secret là dessous.
— Pendant que tu étais partis, cette créature s'est lamentée tout le temps, parlant d'un homme noir, qui lui faisait peur, j'ai craint un instant qu'elle n'étouffât l'enfant en voulant le cacher sous les couvertures.
— Cela aurait peut-être mieux valu pour le pauvre petit. Enfin. J'attends des civières pour transporter tout ce monde làr
— Où ça?
— L'accouchée à la Bourbe et les trois gosses aux Eofantjtrouvés.
Une demi-heure plus tard, arrivèrent effectivement les deux civières. Dans l'une on coucha le plus doucement possible la pauvre mère, avec son nouveau né, dans l'autre prirent place les trois enlants rachitiqucs et affamés.
Marion — car nos lecteurs auront reconnu depuis longtemps la fille infortunée du major Forzinetti — Marion ne vo^-ait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour d'elle.
Elle é'ait atteinte d'une* fièvre intense et pressait si étroitement son enfant contre son sein, qu'à la , Maternité, on dut employer la force pour le lui enlover.
— Tout a marché comme sur des roulettes, dit Pitou à son père, anssitôt qu'ils se retrouvèrent seuls. Maintenant, je cours chez le préfet lui apprendre que grâce à vous j'ai pu opérer cette importante arrestation. Ce coup de Jarnac va embêter considérablement notre ennemi Gilbert et faire dégringoler sa candidature de plusieurs crans.
LE T^IARTYR DE L'ILE DU DIAP.LE qiS
— Bien! Fort bien! dit Salomon en se frottant les mains, je n'aurait pas lâché pour rien mes pauvres dix mille francs.
Ils descendirent l'escalier branlant et se retrouvèrent dans la ccur.
Bénas marchait devant, suivi de Pitou.
Soudain, C2 dernier s'arrêta, comme cloué au sol.
— Dites donc, vieux, dcrnanda-t-il, est-ce que vous n'entendez •tien ?
Bénas prêta l'oreille.
— On dirait un animal qui se plaint, là-dessous,
— Un animal, non, mais un être humain, dit Pitou avec Agitation. Les plaintes montent de ce côté.
Il courut vivement à l'endroit désigné par lui.
— Y a-l-il quelqu'un enfermé là« dessous? cria-t-il en ss courbant. Il s'ensuivit un moment de silence. Puis une voix appela
dislinctement au secours.
— Far le diable ! s'écria Pitou, il y a là quelqu'un, entcrr j i'ivant!
Cœur d.3 pisrra
Cependant, les appels au secoins é' aient devenus plus pressants •ît l'oreille exercée de Pitou discerna qu'ils devaient être poussés par une femme. Mais d'où partaient-ils, au juste, c'est ce don il ne pouvait se rendre compte. Tantôt la voix semblait résonner
sous terre et tantôt s'élever derrière une cloison de bois, adosséj à la mu: aille.
— Est-ce qu'il y a une cave, ici-dessous ? demanda le policieu Salomon inclina la tète, en signe d'affirmation,
— Oui, un étroit caveau, répondit-il, mais dont je ne me sers »lus depuis nombre d'années, mon magasin étant assez grand
pour les besoins de mon coiumeice et ledit caveau étant par trop humide pour y caser des marchandises. 11 y a deux doigts de moisissure sur 1h muraille.
— Comment y descend-on ?
— L'escalier se trouve derrière cette cloison. J'en avais condamné l'entrée, ne voulant point que personne se servit de m. cave, dont j'aurais pu avoir besoin à l'occasion.
— Vite, une hache et une lanterne.
— Bénas rentra chez lui et revint au bout de quelques instants avec les objets demandés.
Sans perdre de temps, le policier empoigna la hache et attaqua la porte a^"ec une vigueur qu'on n'aurait point soupçonnée dans ce corps malingre et contrefait.
Les planches vermoulues cédèrent bientôt, et l'entres du caveau se trouva dégagé.
11 s'en éleva une odeur pestilentielle.
— L'odeur des cadavres ! s'écria Bénas qui, on le sait, devait ~*y connaître. Aussi vrai que j'existe, il y a des corps humains qui pourrissent là-dedans.
— Et aussi une créature encore vivante, dit Pitou, arrachant la lanterne à son père.
Tenant d'une main sa hache levée et, de l'autre, portant le lalot» il s'engagea avec précaution dans l'escalier souterrain, suivi parle Juif.
Sur les traits du vieillard avait reparu, maintenant, l'expression farouche qui l'animait, chaque fois que, devant lui, il était quesi lion de cadavres»
Le policier, arrivé au bas des degrés, éleva la lanterne qui projeta une faible mais suffisante lueur dans le froid caveau.
La description, peu séduisante que l'usurier avait faite, en peu de mots de ce sombre séjo'jr, était encore au dessous de la vérité.
Ils se trouvaient dans un trou immonde, fourmillant de vermine. Comment un être humain y pouvait-il vivre et respirer ? Le pied de Pitou heurta contre un paquet informe. Il se baissa. C'était un cadavre d'enfant ! Et il y en avait sept, disséminés sur le sol humide.
Ces pauvres petits corps devaient avoir séjourné depuis quelque temps dans ce caveau, véritablement funèbre car tous étaient plus ou moins décomposés et grouillant de vers.
A l'entrée des deux hommes, des escadrons de rats s'eafuirenC en galoppant vers leurs mystérieuses galeries.
A chaque pas que l'on faisait dans cet effroyable cloaque, le pied écrasait, par centaines, de noirs cancrelats ou de visqueuses hmaces.
Au fond du souterrain s'ouvrait une étroite ouverture grillée, en forme de regard d'égout.
L'œil perçant de l'agent se fixa sur une silhouette humaine, celle d'une femme,
La malheureuse créature semblait trop faible pour se mouvoir encore, mais l'instinct de la conservation l'avait fait se traîner jusque là pour échapper au-c mias-nes meurtriers dégagés par les corps en putréfaction. Appayéi coitre la muraille, elle tenait la bouche collée aux barreaux, pjur tâcher d'aspirer un peu d'air qui ne fût point corrompu
Pitou, quoiqu'à moitié suffoque, s; tlirigeii vers la malheureuse, qui avait relevé la tête et, guiJci pir la lueur de la lanterne, rint en chancelant à sa rencontre.
Est-ce loi, enfin, jqui viens me délivrer ^nii> ' ■-
Ç28 ALFRED DREi^FUS
Ce fut tout ce qu'elle put dire d'une voix épuisée, en tombant évanouie dans les bras du policier.
Avec l'aide de son père, qui, lui, semblait humer avec délice l'atmosphère putride de la cave, Pitou transporta l'infortunée, d'abord dans la cour, puis dans le petit bureau, ménagé derrière le rragasin.
— C'est une jeune fille! dit le vieux Bénas, arrivé au grand air.
— Et une fort joue fille, encore, répondit Pilou. T.Tais je veux que le diable m'emporte si je ne connais pas cette figure
là!
— C'est singulier, dit le Juif. J'allars jusiement dire la même chose.
Ils déposèrent la jeune fille sur le vieux sola et Bci:as lui inr-^uigita que'.ques gouttes du bouillon qu'il s'était fait apporter pour son déjeuner, d'un marchand de vin du voisinage.
Lentement, elle rouvrit les paupières. En rencontrant le regard de ses yeux, d'une merveilleuse profondeur, les deux hommes comme frappés, d'une commotion électrique, s'écrièrent à la lois :
— La fille de Mirowitch, le faussaire ! Salomon se pencha à l'oreille de son fils :
— Il y a quelques mois, cette fille est venue engager chez moi un riche bijou.
Pitou répondit :
— Et moi, je l'ai vue aussi, il y a quelques mois, environnée de luxe et de splendeur, devant le maître-autel de l'Egl'.se-russej en qualité de fiancée du comte Esterhazy.
Hélas l il n'était que trop vrai I La misérable créature, retrouvée dans le charnier particulier de Maria Kraszinska, n'était autre que Paulowna Mirowitch.
Qu'auraient dit et combien auraient souffert, en voyant en ce moment la belle enfant, objet de leurs plus ardentes adorations, le vicomte Emile de Ribès et le vieux Mirowilch ?
/ eu: ne me äevc\ pas dire son nom, âisaii Udcllc, ccsi le cj[>iuünc Drcyjns,
ALFRED DKEYf US
ou LE
CRAHD ROMÄM CONTEMPORAIN
TRADUIT DE L ALLEMAND Dt