AUTEUR DES
01i.a.i±L:ps d.e xnort cfle Sifoerië 2e Volume
Hynderykx Edit.eura.
Rue St-Pierre, 30, Bruxelljes.
PiErKODUCTlON INTTinunB
i^îL xvîARTYR DE L'ILE DU DIABLE ' 929
Certes, ils auraient bien reconnu Paulowna, car les 3-eiix de l'amour et de la paternité ne se trompent point. Mais ils eussent frémi et blasphémé, en voyant ce que la férocité humaine avait fait de la douce et aimable créature, dont l'image, seule, les soutenait dans leius propres et dures épreuves.
On n'avait point encore pu ravir, il est vrai, à Paulowna sa triomi>hante beauté ni ses beaux yeux, si pleins de chasteté et de vaillance. Mais les souffrances et les privations qu'elles avait subies se lisaient lamentablement sur les traits amaigris de son ^âle visage.
— Où suis-je ? demanda-t-elle, en promenant autoru" d'elle un i'egard anxieux. Ah ! si je me trouve encore en la puissance de ces êtres sans entrailles, que l'on m'ôte plutôt la vie et je remercierai mes bourreaux I
— Rassurez-vous, mademoiselle, dit Pitou, cherchant à adoucir fiuelque peu sa voix rude, ce qui lui était assez peu ordinaire. Vous vous trouvez complètement hors de la portée de vos cruels ennemis et sous la protection directe de l'autorité, dont je suis l'un des représentants.
— Vous êtes fonctioanaire ! s'écria Paulowna avec joie, en tâchant de se soulever.
Mais, trop faible encore, elle retomba sur le divan.
—- Remettez-vous, mademoiselle, reprit le policier, en veine jle courtoisie. Et si cela ne vous fatigue pas trop, . veuillez répondre aux questions que Je vous pose daas votre seul intérêt. Comment vous nommez-vous?
— Paulowna Mirowitch.
— Est-ce que vous n'avez point été fiancée au comte Estérhazy ? \ ce nom redouté, Paulowna frémit de tout son corps. Cependant elle répondit d'une ^•oix faible :
10 Centimes la livraison de 32 pages.
biv. 30 Reproduction interdite îiîvr 30
liniiiimciie L. HvNDEnYKX, Rue Saint-Pierre, 30, Bruxelles.
9^o ALFRED DREifFUS
— Oui, monsieur.
— Avez-vous encore de la famille à Paris? •
— Non, monsieur. Mon père, le prince Mirowitch est mort. Le père et le fils échangèrent un rapide regard.
— Pouvez-vous vous souvenir, reprit Pitou, de quelle façon vous élcs arrivée dans cet horrible caveau?
— La fen"m.e, l'atroce femme m'y a précipitée.
— Ah ! Maria Kraszinska ! C'était à supposer. Mais quelle raison avait cette mégère pour en vouloir à voire vie? Car, si nous ne vous avions point découverte, par le plus grand des hasards, vous auriez certainement péri.
— Elle agissait pour le compte d'un îiutre, — Et quel est cet autre ?
Paulowna se couvrit le visage de ses mains et garda le silence.
— Répondez-moi, insista Pitou. Ce n'est que si vous me découvrez l'entière vérité, que je pourrai vous protéger contre vos ennemis.
Paulowna se souleva avec effort.
— Non, s'écria-t-elle, ne me demjandez point cela. Je ne puis vous le dir e ! Cet homme possède une terrible puissance. Seule, une personne assez haut placée pour n'avoir rien à redouter de lui, pourrait me sauver... Monsieur, je vous en supplie, faites-m.oi palier à monsieur le préfet de police. Je lui ferai tout connaître, à lui, et je vous le juïo, monsieur, je ferai chaleureusement valoir l'éclatant service que vous iii'avez rendu en me délivrant de mon sépulcre vfvaht.
Le policier réfléchit un instant. Tout bien considéré, uu entretien particulier de la jeune fille avec le préfet ne pouvait tourner qu'à sou avantage. La Louche de Paulowna, -bien mieux que la sienne, ferait sonner ses mérites.
— Fort bien, répondit-il, enfin, je vais aviser sur l'heure dd out cela monsieur le préfet de police. Mais vous sentez-vous
fissez forte, déjà, pour m'accompagner en voiture ?
LE MARTYR DE LIEE DU DIABLE ç)3i
— Oh ! cai, monsieur, dit Paulowna. A la seul pensca do .rouver aide et protection chez monsieur la Brière, je sens renaitre toute mon énergie et, certes, je saurai dompter ma faiblesse. Partons^ partons à l'instant.
La pauvre Paulowna, tant bien que mal, remit quelqu'ordrc dans: ses vêtements, pendant que les deux hommes avaient, dans le magasin, une vive conversation à voix basse. Puis, elle quitta la maison, au bras du policier. Ils eaient bientôt rencontré une voiture et le cocher reçut l'ordre de les conduire au grand galop à la préfecture de police.
Ils y furent en moins d'un quart d'heure.
Pitou qui connaissait les maîtres et se trouvait là comme chez lui, introduisit Paulov/na dans une petite pièce, servant d'antichambre au cabinet du préfet, l'invita à s'asseoir, jusqu'à ce qu'il vint la reprendre et sortit, non sans avoir soigneusement refermé la porte après lui.
Pitou se fit annoncer immédiatement. Le préfet se préparait à recevoir ses deux commissaires de prédilection, nous dirons presque ses deux ministres, car Pitou et Gilbert lui étaient d'un grand secours pour faire marcher son armée d'agents do tout grade et de toute valeur.
Le commissaire bossu fut introduit sur le champ. Il trouva La Brière dans d'assez méchantes dispositions.
Le préfet ne bougea pas de son fauteuil et feignit do rester absorbé dans sa lecture.
— Eh! bien, dit enfin le haut fonctionnaire, d'un Ion mordant, vous venez, sans doute m'apprendre que vous avez retrouvé la jeune fille à la découverte de la-ï^uelle j'attache tant de prise ? Vous savez bien, cette Natalka, dont l'existence est une taclio dans la vie de madame La Brière?
Pitou passa du rouge au blanc et du blanc au rouge.
— IMonsieur le préfet, répondit-il, sait, dans tous les cas, que ie n'y ai épargné ni soins, ni peines. Malheureusement, la oistc
932 /VLFRED DREYFUS
est difficile et j'ai bien failli y renoncer, en dépit de mes secrète espérances. Peut-être mon collègue Gilbert a-t-il été plus favorisé que moi par le hasard ?
— Pas le moins du monde, repondit La Brière avec humeur, et à la grande satisfaction de Pitou. Pas plus que vous, il n'a fait preuve, en cette affaire, de son habileté si vantée. Pourtant, je n'irai pas jusqu'à mettre votre insuccès sur le relâchement ou la mauvaise volonté.
— J'oserai rappeler à monsieur le prc'et, hasarda Pitou, d'une voix humble, les st-rvices particuHers que j'ai eu l'occasion et l'avantage de lui rendre à Saint Pétersbourg,
— Je ne les ai point oubliés, répondit La Brière, en repous« sant son livre, que, d'ailleurs, il tenait à l'envers, sans s'en apercevoir. Il me semble d'ailleurs les avoir déjà reconnus. Mais que nVapportez-vous de nouveau, aujourd'hui ?
— Je viens informer Votre Excellence d'une cnn'ure importanlc, opérée tout à l'heure par mes soins.
— Auriez-vous remis la main sur cet extraordinaire Ravaillac, si étonnamment échappé à la justice, au moment mêma où il allait recevoir le châtiment de ses crimes?
— Non, Excellence. Ravaillac à disparu de Paris et le diable feait en quel coin du monde il se tient caché. Mais j'espère avoir débarrasse Pans û un monstre tout aussi exécrable,
— Vraiment ! Vous piquez ma curiosité.
— Votre Excellence se souviendra des plaintes nombreuses auxquelles ont donné lieu les pratiq^-es suspectes d'une certaine Maria Kraszinska, qui habitq- un corps de logis, retiré, de la maison du Juif Salomon Bénas ?
— Parfaitement, répondit le préfet. Gilbert à même insisté tout particulièrement pour qu'on mit ce Juif en Heu sûr et je lui ai signé, ce matin, l'ordre d'arrestation.
— Que votre Excellexice me pardonne l'expression, mais er
LE MARTYR DE L'ILE DU DIABLE cß?,
agissant ainsi, mou collègue Gilbert a commis uuo lEière gailj I dit Pitou avec un mauvais sourire,
— Comment ?
— Ce Juif, auquel il en veut, on ne sais pourquoi s'est, dans l'occurcnco, montré un précieux et fidèle allié de la police, car c'est grâce à lui que nous devons, do pouvoir faire la luinièro complète sur les laits et gestes de cette IMaria Kraszinska.
— Comment avez-vous dit ?
— Maria Kraszinska, une sage-femme, polonaise ou russe, rélueiée à Paris.
— Ce nom ne m'est pas inconnu, il me semble, murmura lo préfet. Et vous, Pitou, ne 'vous dit-il rien?
— Il m'a produit le même effet qu'à Votre Excellence, bien que je ne parvienne point à préciser mes souvenirs.
— Enfin, n'importe ! En réalité, qu'a-t-elle fait cette femme ?
— Oh ! on la soupçonne d'un tas de choses pas propres. C'est ainsi que j'ai trouvé dans un caveau, dépendant de son repauc, sept cadavres d'enfants, en pleine décomposition.
— Ur.e faiseuse d'anges, alors? Et où se trouve ce monstre féminin ?
— Dans une »îellule de la Préfecture, J'ai pensé que vous ne seiicz pas fâché de l'interroger en premier lieu.
— Et vous avez bien fait, Pitou. Comme toujours, vous avez procédé avec beaucoup de prudence. Faites venir cette femme ici.
Charmé du compliment après avoir été si. médiocrement accueilli, d'abord, Pitou passa dans l'antichambre et communiqua aux agents de service l'ordre de conduire la prisonnière devant le préfet.
Juste en ce moment s'écarta la portière, si'parant les logements particuliers de monsieur La Brière de son cabinet officiel et, sur le seuil" apparut une femme triste et pâle, richement vêtue de deuil.
C'é'.ait Catherine d'Os'.rau, l'épouse du préfet de polies.
q34 ALFRED DREYFUS
Coiffée d'un chapeau, à voilette noire, et tenant à ia main une onibi'elle garnie de dentelles de même couleur, elle se disposait à sortir.
— Monsieur, dit-elle à son mari, je désirerais me faire conduire à l'église, pour la première fois depuis que m'y a surpris cette étrange faiblesse, suivie de léthargie.
— Fort bien, madame. Mais pourquoi cette co:niuunicatîor , presque solennelle ?
— Pour que, sachant bien où ie me rends, vous vous dispensiez de me faire suivre par vos espions jusque dans le temple du Seigneur... Pour vous épargner un lourd péché, ua véritable sacrilège !
— M'est avis, madame, répondit le préfet, er: laissant passer outre ses paupières mi-closes un regard écrasant, m'est avis que vous pourriez plus utilement user de votre rigueur envers vousmême, et, avant de reprocher leurs péchés aux autres, de vous pénétrer des fautes de votre propre vie.
Catherine redressa la tête avec dignité, presque avec orgueil.
— Ce que vous appelez iiies fautes, répondit-elle, sans baisser les 3-eux, so)\t pour moi les seuls rayons qui jam.ais aient lui dans la sombre nuit de ma malheureuse existence.
— Appréciation toute personnelle, madame, reprit le préfet avec une sourde et froide colère. Je doute, cepeniant, qu'elle corresponde aux idées généralement reçues dans la société... Qualifier de raj'on un enfant naturel me parait, au surplus, une métaphore un peu hasardée.
La pauvre femme porta la main à son sein, comme si ello venait d'y recevoir un coup de poignard.
— Il n'est pas de jours, dit-elle, en refoulant ses larmes, pas un seul, où vous ne vous plaisiez à me déchirer le cœur. l^Iais Dieu allège le fardeau et raffermit le courage de ceux qui ont vne sainte mission à accomplir sur la terre !
— Et cucHfi est donc votre mission, à vous, madame?
— Retrouver ma iii;u tt lui sercir, enfin, de nièie.
Sur ces paroles, prononcées d'un ton lent et ferme, madame La Bricre se tourna et marcha vers la porte de sortie.
Un bruit de voix sckva dans l'antichambre, Pitou revenait, innenant la sage-femme.
En ce moment, le front sombre du préfet de police s'éclaira d'un feu sinistre. On eut dit qu'un éclair venait d'y luire, mais vcr.u plutôt de l'Enfer que du Ciel.
— Madame, un instant encore, si vous le voulez bien, dit-il vivement, en se levant de son fauteuil.
■ — Que voulez-vous encore, monsieur ?
Catherine, debout sur le seuil de la porte, fixait sur son époux im regard indécis. Regrettait-il la cruauté de ses paroles ? Avait-il .-egret, peut-être, du funeste souvenir qu'il venait d'évoquer et qui se dressait entre eux d'une façon si menaçante ?
— Je voudrais vous entretenir quelques instants d'un sujet de quelque importance, reprit le préfet, d'un ton plus doux. Mais une petite enquête s'impose à moi, d'urgence. Impossible de la remettre. Pourrais-je vous prier de bien vouloir attendre quelques minutes, cachée par celte draperie ? Je tâcherai d'abréger le plu possible.
Sans la 'moindre appréhension du coup terrible qui l'attendaif-, Catherine disparut derrière la lourde portière de velours frappé, par laquelle elle avait fait son apparition.
La lourde étoffe ver.ait à peine de retomber que Pitou entra, avec Maria Kraszinska,
L'accoucheuse russe ne manifestait aucune crainte. Ses 3^erx ■vifs et narquois s'attaclièrent avec effronterie sur le visago contracté de La Briére.
■ — C'est vous qui êtes la femme Kraszinska ? demanda le le préfet.
— Oui, Votre Excellence, c'est moi.
— Malgré toute votre habileté à cacher vos mauœuvres, vous
ctes enfin tombée entre les mains de la police. Vos forfaits sont venus au grand jour. Vous avez lâchement assassiné des enfants innocents!... Ne niez pas... Oa a découvert les cadavres.
" — Vraiment! répondit la sage-femme avec un sang-froid irritant. On les a trouvés ! JNIais qui prouvera que je les ai tués ? Un enfant, ça vous passe si vite dans les inains.
— Les preuves, c'est moi qui les fournirai, intervint Pitou, Si vous n'aviez point assassiné ces malheureux gosses, pourquoi ne i as les avoir fait enterrer régulièrement?
— Parce qu'on ne m'a pas donné d'argent pour le faire et que, d'ailleurs, je n'avais pas le temps de me déranger.
— Pourtant, reprit vivement l'agent, on vous a assez richement payée pour laisser mouiir de faim et de terreur dans le caveau où pourrissaient leurs cadavres, une pauvre jeune fille qui De vouf avait fait aucun mal
Un instant, Maria Kraszinslca parut décontenancée par cette attaque.
— C'est là un mensonge! sëcria-t-elle, enfin, avec impudence. Cette jeune fiilp était déjà morte, elle-aussi, lo:sque je l'ai transportée dans le caveau,
Pitou eut un sourire de triomphe,
— Vrai ! Cette pauvre enfant avait passé de vie à trépas ? dit-il lentement. Dans ce cas, la défunte va vous reprocher, elle-même, en face, le crime, dont vous vous êtes rendue coupable à son égard.
Et le commissaire-bossu, quitta le cabinet avec la bâte et l'assurance d'un joueur, certain d'une importante réserve.
Sitôt qu'il eut disparu, Maria Kraszinska m.archa droit au picfet, assis à son bureau, et, se penchant vers le fonctionnaire siupéfait, qui se reculait involontairement :
— Cette porte donne-t-elle sur le coulojr de so'rtie? lui dèmanda-t-elle vivement, en montrant l'issue par laquelle était entrée madame La Brière.
— Est-ce que vous devenez folle^ s'écria. le préfet.
— Si oui, il faudra me laisser filer par là. Et tout de suite, encore.
— Une folle ! c'est bien ça !
^- Non pas, j'ai toute xna raison et toute ma malice, aussi dit en riant l'abjecte créature. Que Votre Excellence n'oublie pas que je suis accoucheuse et qu'en celte qualité on nous confie asEez bien de secrets dont nous savons nous servir à l'occasion. Voulez-vous que je vous en dise un, de ces secrets-là, monsieur le préfet de police? Ça pourrait peut-être bien vous intéresser, tout de même.
La Brière devint pourpre.
La portière trembla; comme si quelqu'un, pris de faiblesse s'y serait retenu pour ne pas tomber.
Maria. Kra^zinska, qui s'était aperçue de la violente émotion produite par ses paroles sur le redoutable fonctionnaire, se rap« procha encore de lui et lui siffla à l'oreille :
• — C'est à Péleisbourg, eu tout au moins dans les environs... que la jeune fille est née...
Le préfet se leva à moitié.
— Le père de l'enfant n'était autre que le célèbre brigand polonais, le prince Michael Panine... Et la mère... la mère s'appelait, alors, Catherine d'Ostrau. Aujourd'hui, 'elle a troqué son nom de jeune fille contre celui de..,
— Silence,- malheureuse ! silence !
— Comment ? Vous ne désirez pas connaître un peu l'intéressante mère de cette bâtarde de bandit ? demanda l'accoucheuse, avec son rire diabolique. Vous préférez peut-être que tout Paris l'apprenne au cours de mon procès? Dites? Et cela, sera, à moins que vous ne me laissiez tout simplement retourner par celte porte, chez moi et ne me promettiez de, ne plus permettre que vos chiens de chasse mettent le nez dans mes petites affaires;
Des grosses gouttes de sueur perlaieiit sur le front de La
Biicre, ne sachant à quel parti s'arrêter. Il se trouvait véritablement acculé dans une impasse. Les révélation de cette Icmme, si elle parlait, lui fermeraient aussitôt, non seulement les portes des spbères officielles, mais encore celles du monde, dans lequel l'avaient placé son rang et sa fortune. D'un autre cô é, s'il la laissait libre, il trahissait tous ses devoirs et se trouverait encore obligé, dans l'avenir, à couvrir les trames crimi:;tilcs de la faiseuse d'anges.
Un combat viol^jnt so livrait en lui, combat qui se prolongea pendant quelques minutes.
Enfin, l'intérêt personnel l'emporta sur le respect de ses austères fonctions.
— Venez donc, dit-il d'une voix basse et tremblante. Je vous ferai sortir par mon entrée particulière... Vous serez libre... Mais vous vous tairez, ou sinon !...
Il ne se souvenait plus seulement de sa femme, qui était là, aux écoutes l ^ Presqu'en chancelant il se dirigea vers la porlicrc, qu'il allait écarter, mais au même instant rentra Pilou, conduisant Paulowna par la main.
La Brière barra vivement le passage à la sage-femme. Il lui était impossible, en ce moment, du moins, de la laisser fuir. C'aurait été se mettre pour toujours dans la dépendance de ses subordonnés.
— Voici la preuvQ vivante contre laquelle personne ne pourrait s'inscrire en faux, dit triomphalement Pitou en poussant la jeune fille devant I\Iaria Kraszinska. Aurez-vous encore le front de nier vos crimes lorsque les morts, eux-mêmes, se lèvent, pour témoigner contre vous?
'La sage-femme atterrée recula de deux pas, lançant un regard venimeux à la belle enfant, presque miraculeusem.ent sauvée d'une mort affreuse.
^— J'aurais mieux fait de te rendre muette! dit-elle d'une voix
auque. Si j'avais et-; dans mon bon sens, tu ne vivrais plus pour m'accuscr ! C'est la faute de ce grand toqué qui a exigé que je t'enferme jusqu'à ce que tu te rendis à merci ! Que Is diable l'emporte avec toi !
Pauîowna ne daigna point répondre im mot à l'exécrable lemme.
Les 3^eux baignés de pleurs et dominée par la solennité de la situation, elle tomba à genoux sur le tapis et étendant vers le piélet de police des mains suppliantes :
•— iMonsieur, s'écria-t-elle, une malheureuse "jeune fille, qui ne peut compter sur aucune autre protection, dans ce monde sans pitié, vous demanda assistance et secours! Vous, seul, pouvez me sauver. Vous, seul, pouvez me protéger contre le démon qui veut à la fois mon déshonneur et ma mort. Ne me laissez pas périr sans défense, monsieur le préfet ! Ne me laissez point retomber entre les mains de mion cruel persécuteur!... J'ai vaillamment travaillé, bien que mes mains, jusqu'alors oisives, fussei.t malhabiles, hélas! à toute besogne utile!... Je ne possède plus rien que mon honneur, mais je lutterai jusqu'à mon dernier souffle pour le préserver de toute souillure.
La Brière ne put voi-r sans émotion la belle et touchante jeune fille, baignée de larmes, et se tournant avec désespoir vers lui, comme vers son dernier moyen de salut.
— Sera-t-il dit, murmura- t-il amèrement, que dans ce riche et ■10}eux Paris, une jeune fille vertueuse et résignée ne pourra gagner honnêtement son pain ? Ne pleurez plus, mon enfant et levez-vous ! Il y a encore des lois et des -magistrats en France, pour protéger d'innocentes victimes contre les pièges et les entreprises (i'éhontés libertins, à quelqu'étage de la société qu'ils se trouvent placés... Nommez-moi le misérable qui a cru impunément menacer, à la fois, votre existence et votre honneur... Et, sur ma parole de chef responsable de la police parisienne, j'appellerai sur lui toute la rigueur des lois I
— Que le nom de cet homme soit à jamais stygmatisé, dit Paulowna, dont les yeux brir.èrent d'un sentiment qui, jusqu'alors lui avait semblé étranger, celui de la vengeance,
— iMa fille! ma fille! cria Catherine d'Os'rau en surgissant de derrière la îenturc de velours et en étreignant éperdùment ja jeune fîUe^ avant que monsieur La Bricre ne fût ruveuu de sa stupeur. Je t'ai retrouvée, enfin ! Ah ! ce moment rachète toutes mes souffrances I
Paulowna eut l'intuition que le voile, étendu jusqu'alors sur son existence, si pleine de m}"stère et d'ombre, venait de lu? cire brusquement arraché.
— Mère! mère! cria-t-elle d'une voix éclatante.
Pour la première fois de sa vie il lui ciait permis de proi.oncer, pour elle-m.ême,- ce nom sacré.
— O Dieu ! ne me fais pas devenir folle ! s'écria de son côté Catherine d'Ostrau. Oui, ta mère ! Répète-le ce nom chéri, ma Natalka, pour qu'il résonne à mon oreille comme une musique céleste !
Mais au lieu d'entendre de nouveau la voix pure de Paulov»'i;a, Catherine trembla violemment aux accents d'une voix tonnante.
— Vous êtes folle, madame, lui cria le préfet de pplice. Eh ! quoi, vous voilà appelant votre fille une gourgandine échappée on ne sait d'où, alors qu'aucun enfant n'est issu de notre hymen ! C'est bien là le résultat prévu de la maladie mentale qui depuis longtemps couvait en vous et qui explique bien des choses !
ir courut à la porte et sonna violemment. Presqu' aussitôt un valet de chambre parut à l'entrée du bureau.
— Transportez madame dans ses appartements, dit le préfet d'une voix sombre. Hélas ! elle est devenue folle 1
— Laissez-moi près de mon enfant! cria la malheureuse femme. Oseriez-vous bien séparer ceux que Dieu vient de Béunir ?
■ Vaines plaintes. Supolications perduesi
Le dernier germe d'humanité, de pitié et d'arnour, semblait s'ctre desséci.é dans le cœur, inondé de fiel, du terrible fonctionnaire.
Ce cœur était aevenu ou avait toujours cic do pierre, La pauvre femme, brisée par l'émotion, terrassée par la souffrance, hors d'état d'opposer la moindre résistance à deux: homnirs vigoureux, disparut, entraînée vers les appaitements oui allaient lui servir de prison.
— Mère! Mère! Je te suis! cria la pauvre Paulowna.
Mais le préfet de police se jeta devant elle, la saisit par les poignets- et la repoussa si violemment qu'elle alla rouler sur le •tapis,
— Arrière! cria-t-il. Je saurai extirper la mauvaise herbe qui s'est attachée, comme un dangereux parasite, au tronc, jusqu'ici sain et intact de notre famille !
Celle qui visaient ces terribles menaces était hors d'état de les comprendre.
Le préfet de police qui s'était laissé aller, épuisé \^ans son fauteuil, se redressa, entendant une voix mofdante lui' siffler à l'oreille :
— Un touchant tableau de famille ! Je suis fort contente d'en avoir été témoin! Déjà le secret de la naissance de cette malheureuse enfant, cnvo3-éc si paternellement par Votre Excellence* sur le tapis, m'assurait la libeité de mes mouvements. Cette petite scène va me valoir en outie une indemnité de déplacement que j'évaluerai provisoirement à la bagatelle de dix mille francs. .
— Ce qui veut dire, demanda le préfet, qu'on sus de la liberté, vous exigez encore de mci une certaine somme d'argent ?
— Vous m'avez parfaitement bien comprise, lépondit l\Iaria Kraszinska en lui ii.u>t insolemment au nez. Cette petite somme me viendra à point pour transporter en lieu plus sûr le siège de mes opérations. . Et nul douto qus mon nouvel établissement ne '
prospère, désormais, placé sous la haute protection de la préfcc* ture de police...
Le préfet appuya à quatre reprises sur le bouton d'une sonnerie électrique.
On entendit les pas de plusieurs personnes, accourant à la ïoh par l'antichambre et quatre agents parurent sur le seuil du cabinet-
Au même instant, Pitou renirait par l'autre porte.
— Que veut d.'re tout ça ? demanda la faiseuse d'ang'es, devc« nant cramoisie.
— Emparez-vous de cette minérable ! commanda LA Briére. Les quatre agents marchèrent sur Maria Kraszinska,. qui avec
un rire de défi, courut à la fenêtre, dans l'intention évidente d'ameuter les passants, en leur criant le secret du préiet de police.
Mais, Pitou, qui avoit prévu le cas était déjà à ses côtés. Il la tira brusquement en arrière ; et comme elle faisait mine de lui arracher les yeux, il l'étcndit elle-même par tcne, d'un coup de poing asséné entre les deux sourcils.
— Bouclez-là, commanda de nouveau le préfet.
Les agents obéirent, sans s'inquiéter des réclamations de la sage-femme qui, S3 voyant réduite à l'impuissance, hurlait et blasphémait tous les saints du calandrier russe.
Pitou montra de la main la malheureuse Paulowna touJQurfi étendue, évanouie sur le parquet.
— Et que faut-il faire de celle-là ? demanda-t-iî froidement après que les agents eussent disparu.
— Qu'elle disparaisse ! répondit le préfet d'une voix sourde. ,
— Me serait-il permis de faire une proposition à votre Excellence ? demanda humblement Pitou,
.— Parlez.
C'est de la Russi*^ qu'est partie l'atteinte neur
de votre maison?
— Oh! Eh! bien. Expliquez-vous,^
— Votre Excellence va me comprendre mieux. Vous savez combien on nous est reconnaissant à Petersbourg, chaque fois qu'il nous arrive de livrer, sous main, à la police russe, quelque éccrvelé, suspect de menées nihilistes ? Si votre Excellence l'ordonne ou le permet, je parlirai ce soir, encore, avec cette jeune nihiliste pour Petersbouvg.
— Mais quelle preuve ?
— Lorsqu'on n'a point de preuves, votre Excellence doit savoir ç.o, on fait en sorte d'en trouver, Craignez-vous qu'on j'épugne un seul instant à prêter, là-bas, des sentiments révolutionnaires et subversifs à la fille du fameux prince-bandit polonais Michael. Panitie? D'ailleurs, cette belle enfant à accepté la mission d'assassiner le Tzar. Elle me l'a avoué tout à l'heure et je suis p^rêt à l'affirmer sur la foi des serments.
— Ah ! Mais il- faudrait un procès, des témoins, cela fera un bruit énorme !
— Mon Dieu, non, en Russie on n'y met pas tant de formalités,.. On se contentera d'expédier cette demoiselle en Sibérie^ par simple voie admistrative. Mais il fait bien froid en Sibérie^ monsieur le préfet ! Et des fleurs aussi délicates que m.e paraît celle-ci n'y durent pas longtemps.
La Brièrc se tenait debout, au milieu de la chambre, les yeu:c baissés et fixes. Son bon et son mauvais ange se livi aient :ombat dans son âme troublée.
Voj-ant son hésitation, le tentateur demanda d'une voix insinuante.
— Est-ce que je partirai encore ce soir avec la jeune fillc^ monsieur le 'préfet ?
■ — Oui, emmenez-là, dit so'.nbreniint l'ho unie au cœur de fcierre à l'homme au cœur de boue. Et lorsque vous serez revenu à Paris, vous recevrez votre nomination du chef de la polies secrèie.
Le fils, bossu, du Juif Salomon Bénas, dissimula sa joie sous Une profonde et respectueuse salutation.
Il avait atteint au but depuis si longtemps visé et poursuivi P3'' luus les XTi' \ Hiics
Fin de la PREAtlV.RI:; PAUTJ:
Ifred Dreyfus
OTJL
U maiifi* k Ylh du DM«
Grand roman contemporain, traduit de l'Allemand