Alfred Fournier, 1832-1914
Le 25 décembre 1914 s’éteignait à Paris le maître incontesté de la syphiligraphie française et mondiale, le travailleur inlassable et fécond, l’homme compatissant et affable qu’était le Prof. Fournier.
Le fracas des batailles déchaînées dans toute l’Europe, les deuils innombrables, le devoir patriotique qui retenait sous les drapeaux tout homme apte au service militaire, n’ont guère permis aux collègues et aux élèves du savant, aux amis et aux obligés du praticien, de mesurer toute l’étendue de la perte qu’ils venaient de faire; la plupart d’entre eux n’ont pas pu lui témoigner leur attachement ni manifester leurs regrets en prenant part à ses obsèques. C’est un cortège modeste par le nombre, qui, sans apparat et sans discours, a conduit à sa dernière demeure celui dont, depuis près d’un demi-sièele, aucun syphiligraphe ni même aucun médecin instruit, n’a pu ignorer le nom et les doctrines.
Le moment est venu de retracer l’histoire de sa vie, si belle et si utilement remplie, de résumer les acquisitions que lui doit la science médicale et d’apporter à sa mémoire un tribut d’admiration, de respect et de reconnaissance. Mais hélas, il me faudrait avoir son talent pour rendre à celui qui fut mon maître un hommage digne de lui !
La carrière de Fournier est un exemple rare de persévérance dans une même voie, de tension et d’effort vers un but unique. La lutte ardente et tenace, qu’il a entreprise dès ses jeunes années contre un des pires fléaux qui désolent l’humanité, il y a consacré la totalité de ses forces et de son temps. Tous ses dons naturels, la finesse et la lucidité de l’esprit, la logique du raisonnement, la patience dans l’observation clinique et dans l’accumulation des documents, de précieuses qualités de parole et de style, il les a mis au service de cet apostolat. Car Fournier était réellement un apôtre et quand il s’attaquait à cette « peste moderne », à ce « danger social » qu’est la syphilis, ce n’est pas un simple devoir, c'est une véritable mission qu'il avait le sentiment de remplir.
Aussi son œuvre entière gravite-t-elle dans un orbe défini; ceux de ses travaux qui s’en écartent, bien qu’empreints des qualités magistrales de leur auteur, font dans l’ensemble l’impression d'accessoires et de hors-d’œuvre ; il n’est même pas rare que, par un chemin détourné, ils ne convergent vers l’objet principal de ses préoccupations.
Comment sa pensée et son activité ont été orientées dans cette direc-
J. DAR1ËR
tion, il est intéressant de le rechercher ; en tait, 1 histoire de sa vie et certains traits de son caractère en fournissent aisément 1 explication.
Jean— Alfred Fournier est né à Paris le 12 niai 1832, d une famille parisienne et qui ne comptait pas, que je sache, de médecins parmi ses membres.
Entré à l’Institution Jauffret, dont il conserva toujours le plus reconnaissant souvenir, il y ht avec grand succès des etudes classiques excellentes; c’est de là qu’il tenait son goût très vif pour les humanités, pour les auteurs grecs et latins surtout, qu il traduisait à livre ouvert et dont il se plaisait à citer de longs passages restés dans sa mémoire.
En 1855 il fut nommé interne des hôpitaux et dès sa première année attaché au service de Ricord, à l’Hôpital du Midi. Cette circonstance, toute fortuite, devait avoir une influence décisive sur sa carrière. En effet il devint très vite l’élève préféré de ce maître spirituel et bon dont l’enseignement lumineux' et la personnalité attachante l’avaient d’emblée séduit. U se trouva initié et tout aussitôt mêlé aux discussions passionnantes qui agitaient à ce moment le clan des vénéréologistes.
Ces impressions de débutant ne devaient pas etre effacées par son passage comme interne dans les services de Chassaignac, de Germain Sée, de Bergeron, de Boucher de la Villejouy et de Ricard. Sa thèse de doctorat sur la contagion syphilitique (1860), en témoigne clairement.
Vint ensuite la période des concours qui, grâce à ses aptitudes et à son labeur, ne le retint pas longtemps. La même année 1863 le voit à 31 ans médecin des hôpitaux et professeur agrégé delà Faculté.
Dès lors sa carrière se dessine nettement et se déroulera harmonieusement. Suppléant du Prof. Grisolle en 1866 et 1867, il s’entraîne à l’enseignement dans la chaire de clinique de 1 Hôtel-Dieu. Nommé en 1868 chef de service à l’Hôpital de Lourcine, où il allait passer huit années, il y inaugure son cours libre de sypliiligraphie qui est officiellement consacré cours complémentaire de la Faculté en 18/1 et qu il tians-
porte à l’hôpital Saint-Louis en 1876.
Par sa nomination à la chaire de professeur de clinique des maladies cutanées et syphilitiques (1880), dont il fut le premier titulaire, ainsi que par son entrée à l’Académie de médecine (1879), il avait atteint les plus hauts degrés de la hiérarchie médicale.
On sait quels ont été le succès de son enseignement et le retentissement de ses discours académiques. Sa présidence de la Société française de Dermatologie, sa promotion aux divers échelons de la Légion d’honneur, dont il était commandeur, ont été également pour lui l’occasion d’une bien légitime satisfaction.
lime serait impossible d’énumérer les innombrables sociétés savantes, françaises et étrangères, dont il a fait partie, ni les multiples commis-
sions officielles dont il a été famé. Je me bornerai à rappeler combien était chère à son cœur la Société de Prophylaxie sanitaire et morale, dont il était le fondateur et le président. Je n’ai garde d’oublier non plus à cette place l’empressement qu’il mettait à prendre sa part de la direction de nos Annales, avec le souci constant d’y maintenir l’équilibre entre la syphiligraphie et la dermatologie.
Ainsi comblé de titres, d’honneurs et de fonctions, ayant acquis une ^ f * renommée universelle et l’estime générale, pleinement heureux dans
le cercle de sa famille, aimant, dans son intérieur harmonieux et orné
de mille belles choses, à s’entourer d’amis et d’élèves dévoués, il a pu
voir arriver la vieillesse avec sérénité.
Mais quel homme peut être déclaré heureux avant sa mort? Ses dernières années ont été en effet assombries par la cruelle et longue maladie de celle qui a été la compagne et le charme de sa vie; les infirmités l’ont atteint lui-même, lui apportant l’angoisse de sentir sa robuste santé et sa belle intelligence lui échapper peu à peu. Il s’est éteint doucement sans avoir eu pleinement connaissance des événements tragiques qui se déroulaient, sans avoir pris sa part des émotions qui étreignaient la Patrie. Il avait achevé sa tâche, et je vais montrer maintenant combien il a honoré son pays par son œuvre et par son caractère. '
Le premier ouvrage qu’ait publié Fournier ce sont les Leçons sur le chancre, de son maître Ricord (1857), leçons qu’il a rédigées et complétées par de nombreuses notes et recherches personnelles. Ce livre proclame la dualité du virus chancreux en se basant sur la différenciation clinique et sur les résultats de l’auto-inoculation des deux espèces de chancres. Deux ans plus tard le rédacteur de ces leçons montrera que la méthode si instructive des confrontations, due à Bassereau, consacre formellement cette doctrine.
En attendant il aborde quelques-unes des questions connexes qui réclamaient une solution. A propos du chancre céphalique (1858) il démontre que la rareté extrême du chancre mou à la face ne tient pas à une transformation du virus, mais à une immunité relative de ce terrain spécial pour l’une des espèces de chancres.
Dans sa thèse de doctorat sur La contagion syphilitique (1860) il soutient que les accidents secondaires de forme suppurative sont contagieux et que leur produit est un chancre induré. Dans un autre mémoire il étudie l’incubation de la syphilis et notamment les cas à incubation prolongée.
En relisant ces œuvres de jeunesse, qui datent de l’internat de Fournier, on est frappé d’y trouver déjà l'esprit méthodique et clair, les tendances d'esprit et même le style qui caractériseront l homme mur. Il ne se contente pas de formules vagues ; il lui faut la vérité nue. Cette
J. DARIER
vérité ne l’intéresse pas seulement pour elle-même, en tant que conquête sur l’inconnu ou satisfaction d’amour-propre pour le chercheur, mais en raison surtout des conséquences pratiques qui en découleront. La question de doctrine scientifique ne le laisse certes pas indifférent; mais on sent déjà que ce qui est capital à ses yeux c’est le point de vue de l’hygiène sociale, c’est la prophylaxie.
Pour moins importants qu’ils soient, en regard de son œuvre syphiligrapliique, ses travaux en Médecine générale et en Dermatologie méritent cependant de n’être pas oubliés.
Sa thèse d’agrégation sur Y Urémie (1863) est une mise au point d’une question imposée par le concours et encore peu connue à l’époque ; on y trouve non seulement les notions acquises, mais une vue claire de la voie dans laquelle il y a lieu de diriger les recherches.
Son article Alcoolisme, du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques (1864) est franchement marqué du sceau de son talent didactique; de plus on y relève, qu’en cette matière aussi, il voit le salut dans la prophylaxie.
Quant à ses articles relatifs à la Dermatologie, la plupart sont la reproduction de leçons cliniques sur des thèmes connus, tels que l’herpès, l’urticaire, l’hydroa buccal, etc.; mais le sujet est présenté avec un tour très personnel. D’autres sont des monographies sur des questions neuves : c’est ainsi qu’on lui doit une étude très documentée des éruptions des organes génitaux qu’on observe chez les diabétiques, pour lesquelles il a créé le nom de diabétides ; la description d’une dermatose aiguë qu’il appelle Herpes vacciniforme des jeunes enfants et qui est intéressante par son aspect souvent syphiloide ; plusieurs notes sur les éruptions dues à Y antipyrine, parmi lesquelles il a le premier signalé trois formes spéciales ; la pseudo-syphilide palmaire, la roséole antipyrinique et la verge noire. Son nom restera également attaché à la question des gangrènes spontanées foudroyantes de la verge et à la description première de Yherpès récidivant buccal des syphilitiques.
On remarquera, et c’est d’ailleurs tout naturel, que les types dermatologiques qui ont particulièrement attiré l’attention de Fournier sont de ceux qui ont quelques points de contact avec la syphilis. Il n’y a rien de surprenant non plus à ce qu’il se soit intéressé à Y hydrargyrisme et à Yiodisme.
A l’époque où il suppléait Grisolle, les circonstances le conduisirent à s'occuper de la Blennorrhagie et de ses complications. Il s’était chargé d’un article sur ce sujet pour le Dictionnaire de Jaccoud et la fameuse discussion à la Société médicale des Hôpitaux sur le rhumatisme blennorrhagique (1866) avait mis la question à l’ordre du jour. Dans son article il ne s’est pas complètement affranchi de la doctrine