‹ Alfred Fournier, 1832-1914Chapitre 2 sur 2 · SI · texte numérisé non relu

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de son maître Ricord ; tout en déclarant que la blennorrhagie est une inflammation spéciale, différente de l’urétrite simple, il n’admet pas l’existence d’un virus spécifique et accepte qu’on puisse donner la blennorrhagie sans l’avoir soi-même. En ce qui concerne le rhumatisme blennorrhagique il repousse l’idée d’une simple coïncidence et celle du réveil d’une diathèse pour soutenir la théorie du « rhumatisme urétral ».

Il faut reconnaître d’ailleurs qu’avant l’avènement de la bactériologie il était presque impossible de résoudre cette question avec les simples ressources de la clinique ; que la description qu’il a donnée du rhumatisme blennorrhagique, articulaire et abarticulaire, est remarquable et vraiment magistrale ; qu’en plus il a le premier affirmé (1868) l’existence d’une sciatique blennorrhagique, coexistant souvent ou parfois alternant avec les manifestations articulaires. C’est à lui également qu’est due la connaissance de la forme noueuse, déformante et amyotrophique du rhumatisme blennorrhagique ; il y est revenu en 1889 en montrant que cette complication, rare à la vérité, est une des éventualités les plus effroyables qui viennent assombrir le pronostic de cette maladie. C’est lui enfin qui a ébauché, puis complété en 1 885-86 , la première description delà conjonctivite blennorrhagique spontanée ou métastatique, ne résultant pas du transport de pus dans l’œil, mais coïncidant habituellement avec le rhumatisme ; cette forme spéciale d’ophtalmie est peu grave, mobile et résolutive, et son intérêt lui vient de ce qu’elle peut servir de signe révélateur, avant tout aveu, ou tout examen local.

Dès qu’il fut médecin de Lourcine, Fournier inaugura cet enseignement méthodique de la Syphilologie dans lequel il a excellé. Ses leçons, préparées avec un soin extrême, étaient faites pour être publiées. En 1873 parut donc la lre édition des Leçons sur la Syphilis étudiée plus particulièrement chez la femme.

En scrutant le riche matériel clinique qui passait sous ses yeux, l’auteur avait remarqué certains accidents curieux et mal connus qui se produisent parfois au cours des premières périodes de la maladie. Il avait donc publié des articles spéciaux sur l’ induration primitive, les indurations secondaires, le pseudo-chancre induré, les synovites tendineuses, F analgésie syphilitique secondaire, les adénopathies secondaires, etc. Tout cela se retrouve dans les Leçons sur la Syphilis, avec bien d’autres choses.

Ce qui frappe dans ce volume, qui n’est consacré d’ailleurs qu’aux périodes primaire et secondaire, c’est qu’en dehors des descriptions admirablement précises des syphilides incontestables, 1 auteur consacre une place considérable à l’état général et aux accidents viscéraux et fonctionnels : il s’arrête longuement non seulement sur les manifesta-

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tions douloureuses, mais sur l’analgésie, les paralysies, les algidités, l’hyperidrose, sur la fièvre syphilitique et la typhose, sur les palpitations, l’anorexie, la boulimie, la consomption et la cachexie, qu’il déclare rencontrer assez communément.

On comprend que la lecture de ces chapitres ait pu susciter le reproche qu’on a maintes fois fait au Prof. Fournier de « voir la syphilis partout » et de lui attribuer une « place exagérée en pathologie ». Cette critique, qui n’a pas manqué de parvenir à ses oreilles, n’avait pas le don de l’émouvoir beaucoup. On sait comment il y a répondu. C’est d’une part en faisant voir, par ses descriptions exactes et nuancées, qu’il connaissait la syphilis mieux que quiconque ; d’autre part en démontrant, par ses travaux successifs, l’origine spécifique de plusieurs grandes maladies ou états morbides, fréquents et fort graves, dont l’étiologie était parfaitement obscure avant lui. Ainsi cette tendance systématique à chercher la syphilis partout et à lui attribuer une infinité de maux, qu’on lui reprochait comme un travers, a été au contraire une idée directrice féconde, en ce qu’elle l’a conduit à de véritables découvertes et a contribué aux progrès de la science médicale.

Qu’on me permette, avant d’aborder les chapitres où Fournier a franchement innové, de mentionner brièvement les questions de syphiligraphie au sujet desquelles ses leçons ou ses articles ont seulement apporté un perfectionnement à nos connaissances. Je ne tiendrai pas compte ici de l’ordre chronologique de ses publications.

Ce sont : les syphilides secondaires malignes, dont il admet 3 formes, confluente, exfoliante et nigricante ; les roséoles de retour, si volontiers récidivantes, qu’on observe surtout sur les sujets abondamment traités ; les glossites tertiaires avec leurs deux formes, scléreuse et gommeuse ; les gommes du voile du palais et celles du pharynx ; le phagédénisme tertiaire ; les ostéites naso-crâniennes avec leurs conséquences parfois si graves ; les lésions tertiaires de l’anus et du rectum, avec la description nouvelle du syphilome ano-rectal et l’étude de la pathogénie des rétrécissements du rectum ; le sarcocèle syphilitique, dans lequel il distingue l’épididyme secondaire, les formes scléreuse et gommeuse ; la phtisie syphilitique dont la méconnaissance est si préjudiciable au malade ; c’est enfin le rôle de la syphilis dans la production des anévrysmes, qu’il a été\m des premiers à signaler, ainsi que son action possible sur le cœur.

Mais ce sont les grosses questions, les questions vitales qui l’attirent. Au moment où Fournier a atteint sa pleine maturité de forces et de talent, avec 20 ans d’expérience et une réputation bien assise, il s’attaque aux méfaits principaux de la syphilis : aux accidents nerveux, qui tuent, qui font des infirmes et des déments ; à l’hérédité syphili-

tique, qui est responsable d’innombrables avortements, d’hécatombes de nouveau-nés et de la naissance de tant d’avortons pitoyables.

L’apparition de son volume sur la Syphilis du cerneau (1870) a réellement fait sensation. Tout en ayant une notion de l’existence de la syphilis cérébrale, on était loin d’être fixé sur ses modalités diverses et sur sa réelle fréquence. L’auteur distingue bien les lésions proprement spécifiques et les lésions indirectes ; sous le nom de formes initiales il décrit les six types cliniques les plus communs ; parmi elles se trouve mentionnée la forme mentale, la pseudo-paralysie générale, qui sera le point de départ des travaux de 1893 à 1895 sur l’origine syphilitique de la paralysie générale.

Puis viennent coup sur coup deux livres d’importance hors ligne : l’un sur Y Ataxie locomotrice d'origine syphilitique (1882), l’autre sur la Période préataxique du tabes d’origine syphilitique (1885), suivis de plusieurs articles et mémoires sur le tabes hérédosyphilitique et sur diverses manifestations cliniques du tabes syphilitique en général.

On avait bien signalé la fréquence relative des antécédents de syphilis chez les ataxiques; mais il faut reconnaître qu’avant les leçons de Fournier, faites en 1875-1876 et recueillies par F. Dreyfous, et surtout avant le puissant plaidoyer que constitue son livre de 1882, personne n’avait établi une relation de cause à effet entre l’infection syphilitique et la maladie de Duchenne de Boulogne. Cette doctrine du reste se heurta à une opposition très vive et qui fut fort lente à désarmer ; je ne crois pas me tromper en avançant que jusqu’à sa mort le Prof. Charcot s’est montré rétif à cette idée. Peu à peu cependant l’accord s’est fait et on ne conteste plus que Fournier n’ait vu juste. Cette découverte à elle seule suffirait à immortaliser son nom.

Ses travaux sur le tabes syphilitique devaient le conduire à chercher l’origine syphilitique aussi de la Paralysie générale , en raison de la parenté manifeste qui existe entre ces deux maladies. Pendant dix ans il poursuit son enquête, accumule des preuves et ne publie rien avant que sa conviction ne soit faite. Enfin il se déclare dans deux articles du Bulletin médical (1893), et dans une brillante communication à l’Académie de médecine (1894) dont la documentation, l’ordonnance et la véritable éloquence étaient de nature à frapper fortement les esprits. Les contradicteurs firent certes une résistance énergique et prolongée; mais que pouvait-on opposera un faisceau d’arguments constitué par la fréquence de la syphilis chez les paralytiques généraux, la corrélation entre la fréquence de la syphilis et celle de la paralysie générale dans les différents milieux, l’association commune de la paralysie générale avec le tabes, et surtout l’argument décisif de la paralysie générale juvénile de Régis?

D’ailleurs il est frappant de voir que, comme pour le tabes, tournier ne va pas jusqu’à réclamer pour la syphilis la totalité des cas de para-

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lysie générale ; il lui suffit que la connexion, la relation cle cause à effet, soit admise et qu’on lui concède que « la paralysie générale reconnaît certainement la syphilis comme un de ses facteurs étiologiques les plus habituels, voire prépondérant ». Je ne puis m’abstenir de mentionner à cette place qu’une des dernières joies de sa vie a été d’apprendre la découverte faite par Noguchi du spirochète dans les lésions de la paralysie générale.

Mais, il y a 20 ans, une objection très impressionnante se dressait contre la conception nouvelle, à savoir ce qu’on a appelé la faillite du traitement antisyphilitique vis-à-vis du tabes et de la paralysie générale. Ce fait, qui l’avait frappé lui-même, l’a conduit à la doctrine des Affections parasyphilitiqnes (1894) qui mérite de nous arrêter un instant.

La syphilis, en dehors du groupe si étendu et si complexe des « accidents spécifiques » fait plus et autre chose que cela ; elle est responsable en outre d’un bon nombre de manifestations morbides qui sont syphilitiques ou hérédo-syphilitiques d’origine sans être pour cela syphilitiques, de nature; ces affections parasyphilitiques ont un double caractère : elles peuvent se produire indépendamment de toute tare syphilitique et d’autre part ne sont pas influencées par le mercure et l’iodure comme les accidents spécifiques directs.

Avec cette définition pour point de départ, l’auteur se trouve logiquement amené à rapprocher et à grouper sous une même rubrique des affections telles que la syphilide pigmentaire, la neurasthénie, l’hystérie, le tabes, la paralysie générale, l’épilepsie, certaines amyotrophies progressives, les dystrophies héréditaires, l’hydrocéphalie, la maladie de Little, etc. Et cette énumération n’épuise pa.s le sujet; vraisemblablement il y aura lieu plus tard, dit-il, de faire rentrer dans la même catégorie : le diabète, l’hémoglobinurie, certains érythèmes tertiaires, peut-être l’adénie et une variété de pelade. Quant à la leucoplasie et à sa conséquence fréquente, le cancer, Fournier les revendique formellement pour le même groupe au Congrès international de dermatologie de 1900.

Voilà certes un classement surprenant et qui devait prêter le flanc aux critiques ; elles n’ont pas manqué et je crois bien que même ceux qui ont pleinement adopté la conception des affections parasyphilitiques ne l’ont pas fait sans un certain malaise. Toutefois quand on réfléchit à la genèse de cette doctrine et à la portée qu’elle pouvait avoir dans l’esprit de son auteur, on conçoit que pour lui il ne s’agit pas de la découverte d’une loi de pathologie générale, ni d’une révolution en nosographie, mais seulement d’une conquête dans le domaine de l’étiologie. Il ne se préoccupe pas d’expliquer ce qu’il peut y avoir de mystérieux dans cette opposition entre 1’ « origine » et la « nature » d’une affection; son point de vue est tout autre ; il lui suffit d’avoir

chargé le dossier de la syphilis de quelques atrocités de plus. Sa haine croissante contre ce fléau s’en trouve justifiée et il conclut qu'il faut de plus en plus se défendre contre lui par un traitement répressif énergique et par des mesures de prophylaxie qui sont d’intérêt public.

La gravité du pronostic de la syphilis tient principalement à ses manifestations sur le système nerveux. De ses Recherches sur la syphilis tertiaire (1889), il ressort que, de tous les systèmes organiques, c’est lui qui est le plus souvent éprouvé ; si le virus . spécifique est un poison de tout l’être c’est avant tout un « poison du système nerveux ». Mais, il y a pis encore, et l’on va voir (pie, de par son caractère héréditaire, la syphilis s’élève au rang de « poison de la race » et de « facteur de dépopulation ».

Les travaux de Fournier sur Y hérédité syphilitique constituent probablement son plus beau titre de gloire ; Besnier les tenait pour la partie la plus remarquable de son œuvre.

Dans sa communication à l’Académie sur l’influence de la syphilis sur la mortalité infantile (1883) il avait montré à quel point elle est meurtrière et proposé un ensemble des mesures de défense qui furent d’ailleurs votées.

Mais c’est son bel ouvrage sur la Syphilis héréditaire tardive (1886) qui proclame le plus de notions nouvelles et importantes. On n’ignorait certes pas les manifestations héréditaires précoces dont sont menacés les enfants nés de parents infectés ; sur les manifestations tardives on ne possédait que des données bien vagues et lacunaires. L’auteur montre dans ce livre quelle est leur étonnante fréquence et combien elles sont multiples et variées suivant le système organique qui est atteint. On dut reconnaître que d’innombrables accidents qui étaient rattachés à la scrofule, ou à propos desquels on invoquait une infection inaperçue de l’enfance, relèvent en réalité de l’hérédité. Il indique avec une netteté parfaite quels sont les éléments du diagnostic direct de l’hérédosyphilis en décrivant avec précision les stigmates de .divers ordre, difformités crâniennes, nasale, tibia en lame de sabre, et surtout les altérations dentaires qu’il a si minutieusement étudiées. Au moment de la publication de ce traité l’auteur déclare ne pas connaître encore un seul fait irrécusable de syphilis héréditaire au delà de l’àge de 28 ans, tout en prévoyant très justement que l’avenir ne tarderait pas à en faire découvrir.

A côté de l’étude concrète des accidents hérédosyphilitiques la question de Y Hérédité syphilitique, de ses modalités et de ses lois, a, de par la complexité des problèmes qu’elle soulève, un intérêt scientifique et pratique considérable. Dans une série de leçons sur ce sujet, rédigées par son élève le docteur Portalier (1891) ces problèmes sont analysés, disséqués et envisagés sous toutes leurs faces.

La question de l’hérédité paternelle, de la syphilis par conception et par choc en retour, de la loi de Colles-Baumes ont, bien entendu, retenu tout spécialement son attention. Mais en outre il revient avec insistance sur la polymortalité infantile ; de même il distingue, à côté de la transmission de la syphilis en nature, et de la cachexie fœtale qui a pour aboutissant 1’ « inaptitude à la vie », il distingue, dis je, les dystrophies héréditaires et les malformations qui constituent une catégorie de plus de ses conséquences néfastes. Ces imperfections ou retards de développement, dystrophies et monstruosités, il en a plus amplement développé l’exposé dans un mémorable discours à l’Académie (1899). La possibilité d’une hérédité de deuxième génération est discutée et formellement déclarée acceptable dans le Traité sur l’hérédité syphilitique ; mais le Prof. Fournier ne la considère pas encore comme scientifiquement établie.

On juge quels ont dù être ses sentiments de joie et d’orgueil paternel lorsqu’il a vu plusieurs des questions qu’il avait amorcées, être reprises, développées et parfois résolues dans le sens de ses prévisions par les travaux de son fils le Dr Edmond Fournier ! Qu’il me suffise de rappeler que l’étude approfondie des stigmates dystrophiques, que la réalité de l’hérédo-syphilis de l’adulte et du vieillard, que la démonstration de l’hérédosyphilis de deuxième génération, sont du nombre.

L’accueil fait à ses travaux sur l’hérédité syphilitique^ non seulement dans notre pays, mais bien au delà de nos frontières, a du reste été pour le Prof. Fournier un motif de vive satisfaction. Son livre a été reçu partout avec admiration et reconnaissance; une traduction allemande en a été publiée à Vienne, augmentée de notes et de discussions qui n’ont rien ajouté à sa valeur. Lui-même a repris le sujet à diverses reprises, et récemment encore, dans son opuscule « Quatre fautes à ne pas commettre » où il souligne les conséquences médicales des principes qu’il avait établi et plaide « en faveur des pauvres êtres que menace un héritage de syphilis ». Chez lui le culte de la science ne se sépare jamais de l’amour de l’humanité.

Après avoir mis hors rang ce qu’il a de plus capital dans l’œuvre de Fournier, il me reste à passer en revue ceux de ses travaux qui se rapportent aux origines, à l’évolution et au traitement de la syphilis.

Les origines de la syphilis, et notamment les syphilis d’origine non vénérienne, l’ont toujours vivement préoccupé. Il existe en effet, en dehors de l'hérédité, de nombreux modes de contamination qui menacent des épouses, des nourrices, des enfants, des médecins et sagefemmes, etc., en un mot toute une catégorie de victimes innocentes, Ces « syphilis imméritées » sont bien plus fréquentes que ne le sup-

posent les personnes pour lesquelles le mal vénérien est le monopole du monde galant et le fruit de la débauche ; elles courent grand risque d’être méconnues et de grossir le lot des « syphilis ignorées » ; pour des raisons diverses, il arrive souvent qu’elles ne soient pas traitées convenablement, ce qui assombrit sensiblement leur pronostic.

A maintes reprises Fournier est revenu sur la syphilis par conception. Dans son livre sur Syphilis et mariage , dont le succès est attesté par deux éditions successives (1880- 1890) et par six traductions étrangères, cette question se trouve exposée, concurremment avec toutes celles qui ont trait aux dangers multiples de la syphilis dans les ménages.

La syphilis des femmes mariées (1887), la syphilis des honnêtes femmes (1906) lui a servi d’argument pour réclamer devant l’Académie en faveur de la prophylaxie.

De tout temps aussi il s’est ému du sort des nourrices infectées par les enfants qu’on leur confie et des répercussions diverses dérivant des contaminations de cet ordre; il a codifié pour ainsi dire les devoirs qui en pareil cas incombent au médecin de la famille, à celui de la nourrice, et au médecin-expert devant les tribunaux. Il a envisagé aussi la situation inverse, celle où une nourrice en état d’incubation, infecte son nourrisson, et il rapporte l’histoire d’une épidémie de famille qui a fait sept victimes.

Il faut rappeler aussi son livre sur la Syphilis vaccinale (1889) qui a certainement contribué à la substitution, de nos jours universellement acceptée, du vaccin animal au vaccin humain; son mémoire sur les contagions médicales (1891) qui sont ou transmises par le médecin, à l’aide de ses mains ou de ses instruments, ou reçues par lui, et souvent alors se traduisent par un chancre siégeant à l’œil ou aux doigts ; enfin ses nombreuses expertises médico-légales qui lui ont offert à peu près toutes les espèces auxquelles peut donner lieu la transmission de la vérole.

Un certain nombre des questions qui se rapportent à ces syphilis non vénériennes, professionnelles ou accidentelles, se trouvent traitées incidemment dans les Leçons sur les chancres extragénitaux (1897), recueillies par Edmond Fournier. On trouve dans ce volume, amplement illustré, la description personnelle que l’auteur avait donnée des chancres des doigts, de l’œil et de l’amygdale qui sont aujourd’hui classiques. La question du pronostic, réputé plus grave, de la syphilis d’origine extra-vénérienne, y est aussi nettement posée et résolue; il conclut que ces syphilis ne sont plus graves qu’en raison des conditions individuelles des sujets contaminés et de l’insufTisance habituelle du traitement.

Nombreuses aussi et poursuivies avec une prédilection évidente, sont ses publications relatives à Y Evolution de la syphilis.

Avec un grand sens clinique il avait analysé les facteurs de gravité

de la syphilis (1886) et décrit les syphilides secondaires malignes (1893).

Mais le tertiarisme, les conditions qui en favorisent l’apparition, ses manifestations et ses échéances, offraient un intérêt bien supérieur et ont fait l’objet de plusieurs de ses travaux les plus importants. Ses Recherches sur la syphilis tertiaire ( 1889) et son Tertiarisme précoce (1894) ont démontré, sur la base de ses statistiques personnelles, ce fait imprévu que les accidents tertiaires se rencontrent dès la première année avec une fréquence qui n’est guère inférieure à celle de la 8e ou 10e; qu’ils sont constitués principalement par des lésions cutanées et des déterminations nerveuses; que les myélopathies sont relativement fréquentes et graves puisqu’elles ont causé la mort dans 16 cas sur 52. La même année l’auteur nous fait connaître les manifestations ultra-tardives du tertiarisme, celles qui entrent en scène trente à cinquante ans après le chancre.

Le pendant du tertiarisme précoce, c’est la Syphilis secondaire tardive (1906) dont Fournier nous donne le tableau tel qu’il ressort de l’analyse de sa collection de 19 000 fiches! Contrairement à l’opinion classique, on peut observer assez souvent dans la 5e et 6e année, puis avec une fréquence décroissante, des syphilides cutanées de type secondaire un peu modifiées dans leur apparence. Cela est curieux, mais voici qui est plus important : à cette même échéance, authentiquement même jusqu’à la 10e année, voire peut-être au-delà de ce terme, peuvent survenir des plaques muqueuses, génitales ou surtout buccales, qui expliquent les contagions tardives dont il existe des observations certaines. C’est dans les syphilis traitées, mais insuffisamment traitées, et surtout chez les fumeurs que se voient ces manifestations anachroniques; les indications thérapeutiques et prophylactiques qui en ressortent sont évidentes.

Le livre sur le Traitement de la syphilis (1893-1909) a eu, comme bien l’on pense, un succès considérable; trois éditions ne l’ont pas épuisé. Lorsque la première a paru les injections mercurielles avaient déjà pris la vogue ; la troisième a précédé de peu l’introduction en thérapeutique des nouveaux composés arsenicaux. Toutes les questions d’ordre général et particulier y sont étudiées. L’intérêt principal se porte sur celles qui sont litigieuses; la pratique de l’excision du chancre, la valeur relative des diverses injections mercurielles, etc. La tendance générale de fauteur est conservatrice ; il répugne aux emballements et craint d’abandonner ce qui est pratiqué de longue date pour des nouveautés insuffisamment éprouvées. Il ne peut se résoudre à conseiller l’emploi de l’huile grise comme méthode courante de traitement; je sais combien il a été impressionné de l’efficacité parfois extraordinaire du calomel dans certains cas; il conserve cependant sa prédilection pour les pilules, pour les frictions, et surtout pour le traitement mixte mercuriel et ioduré.

Ce qu’on réclame surtout de sa vaste expérience ce sont des conseils pour la direction générale du traitement. Lorsqu’il entra dans la carrière, l’habitude générale était de traiter les accidents jusqu’à leur disparition; on traitait les sy philides, mais non pas la maladie. Lui, qui avait pu se convaincre qu’à côté de ses effets curatifs le mercure est doué d’une action préventive, avait basé sur ce fait sa méthode du traitement chronique intermittent qu’il a fait prévaloir et à laquelle il est resté fidèle. On ne saurait omettre de souligner quel appui à sa doctrine est venu apporter la méthode de contrôle parla réaction de Wassermann.

A la fin de sa carrière, instruit par ses recherches sur les échéances du tertiarisme et sur les affections parasyphilitiques, il a recommandé de prolonger la durée du traitement au delà du terme préalablement fixé ; il a conseillé d’échelonner encore entre la 5e et la 10e année des cures bisannuelles destinées à intensifier l’action préventive du mercure aux périodes les plus dangereuses. « Stériliser » la syphilis à son début, puis l’empêcher de provoquer des accidents redoutables et de se transmettre aux descendants, tel est le but qu’on doit fixer à ses efforts. Il a montré qu’avec du tact clinique et de la persévérance on peut obtenir l’équivalent d’une guérison.

Toute la substance de son enseignement le Prof. Fournier avait rêvé de la réunir dans son grand Traité de la syphilis, dont le premier fascicule a paru en 1898 avec la collaboration de son fils. Trois autres fascicules ont vu le j«our depuis lors, comprenant les périodes primaire, secondaire et l’étude d’une partie seulement des accidents de la période tertiaire. Il me paraît bien superflu d’insister sur la valeur de ce magnifique ouvrage, attendu qu’il est entre les mains de tous.

Veut-on savoir quels étaient les délassements de cet infatigable et persévérant travailleur? Traduire lui même, commenter et éditer luxeusement les œuvres des premiers observateurs du Mal Français, Jean de Vigo , Jacques de Bêthencourt et Fracastor ; rédiger une « Lettre d’outre-tombe de Jean de Vigo », ou une « Conférence sur la syphilis en 1830 » ; — il ne s’en accordait pas d’autres.

J’en arrive enfin à cette portion de l’œuvre de Fournier qui en constitue pour ainsi dire le couronnement, l’aboutissant, la conclusion, à savoir sa campagne de défense sociale par la Prophylaxie des maladies vénériennes.

On a pu voir dans les pages qui précèdent avec quelle ténacité il a poursuivi ce but suprême d’un bout à l’autre de sa carrière. La fréquence de la syphilis, sa redoutable diffusibilité, ses ricochets sur tant d’innocents, ses conséquences terribles pour l’individu et pour l’espèce, imposent à celui qui les constate un pressant devoir. Les ressources qu’offre le traitement médical contre un pareil fléau sont sans doute

précieuses, mais à tout prendre insuffisantes. Vouloir lutter seul dans son service d’hôpital et dans son cabinet, si éclairé, si actif, si dévoué qu’on soit, c’est se résigner à n’être qu’une pierre dans un torrent, là où il faudrait une digue.

Il a compris que ce qu’il fallait c’est d’entreprendre une croisade : il en a levé l’étendard avec une ardeur convaincue et l’a maintenu haut et ferme jusqu’à son dernier souffle.

Saisissant toutes les occasions qui se présentaient, les faisant naître lui-même au besoin, il a fait retentir la tribune de l’Académie de médecine et celles des congrès internationaux de ses appels éloquents et pressants; par des articles, des rapports et des livres, il a sollicité les pouvoirs publics de sortir de leur apathie et les a conjurés de venir à l’aide des hommes de l’art pour la sauvegarde de la santé publique.

Il a fait plus encore. En mars 1901 il a fondé sous le nom de Société française de prophylaxie sanitaire et morale , une véritable « Ligue contre la syphilis ». Il y a appelé, en dehors des hygiénistes, des jurisconsultes, des administrateurs, des penseurs, des lettrés, tous les hommes qui s’inspirent des idées de progrès, de justice et de charité.

U voulait ainsi créer une agitation, un courant d’opinion, et accroître sa propre autorité morale, en vue de vulgariser la notion du péril vénérien et d’obtenir qu'on prît les mesures pratiques qui lui paraissaient indispensables. C’est lui qui a documenté les auteurs qui ont cherché à éclairer le public sur les dangers de F « avarie » ; cela n’est un secret pour personne. Ceux qu’il importait le plus de renseigner, ce sont les jeunes gens qui s’exposent à la contamination, avec tant d’inconscience souvent; c’est donc pour eux, qu’à la demande de la Société de Prophylaxie, il a rédigé ce petit chef-d’œuvre de tact et de bonté réelle qu’est la brochure : Pour nos fils quand ils auront 18 ans. C’est lüi encore à qui l’on doit, pour une bonne part, les conférences et les mesures administratives et médicales destinées à préserver l’armée et la marine.

Ses principales publications sur le sujet, il les a réunies en un gros volume, la Prophylaxie de la Syphilis (1903). Il y passe en revue les moyens de différents ordres qui peuvent concourir au but qu’il se propose. Les moyens d’ordre moral et religieux, si respectables, mais malheureusement si peu efficaces dans la pratique, lui ont inspiré de belles pages. Il attend davantage des moyens administratifs et policiers, de la surveillance de la prostitution, tout en réclamant énergiquement qu’elle repose, non sur l’arbitraire, mais sur une base légale.

On se souvient que les controverses suscitées par sa doctrine de la réglementation l’ont conduit à rompre une lance contre l'abolitionnisme. Il a soutenu que la haute gravité des maladies vénériennes, et notamment les menaces qu’elles font peser sur l’épouse et sur l’enfant, donnent à la société le droit de se défendre contre elles. A l’argument tiré de la liberté et de la dignité de la prostituée, il répond que l’intérêt

général impose souvent une limitation à la liberté de chacun, par exemple dans le service militaire, et dans la pratique des commerces et industries insalubres.

Quant aux moyens d’ordre médical, il recommande l’Iiospitalisation des malades, la surveillance des nourrices, la vaccination animale; il recommande non seulement de traiter les syphilitiques, mais de les instruire des dangers qu’ils font courir à leur entourage. 11 critique l’organisation des consultations vénéréologiques dans nos hôpitaux et propose la création de nombreux dispensaires, plus discrets. Il insiste surtout sur la nécessité de donner aux médecins une instruction syphiligraphique plus complète et plus étendue, reconnaissant par là, qu’en dernière analyse, c’est à eux qu’incombe le rôle principal dans la préservation de la société.

Il me reste à dire en quelques mots ce que fut le professeur, l’écrivain, le maître et le praticien.

Peu d’hommes ont eu au même degré que le maître de Lourcine et de l’hôpital Saint-Louis le goût et le talent de l’enseignement. Inculquer à ses élèves les vérités auxquelles l’avait conduit son expérience ne lui suffisait pas; constamment il s’attachait à en déduire les conséquences nécessaires et des règles de conduite pratique. Il cherchait donc, non à instruire seulement, mais à persuader. On a pu dire que la plupart de ses leçons et la presque totalité de ses discours académiques sont de véritables plaidoyers.

Sa facilité de parole, la correclion et l’élégance de son style, étaient tout à fait remarquables. Pour être certain de rendre sa pensée avec toutes ses nuances et pour la mieux faire pénétrer dans l’esprit de ses auditeurs, il se plaisait à user de la synonymie, de la gradation et de la superposition de termes analogues. La disposition de ses discours, leur architecture si l’on peut dire, ne lui paraissait pas indigne de ses soins. Il avait un tel don de mémoire visuelle et de représentation mentale qu’il pouvait littéralement réciter le texte de ses leçons qu’il feuilletait devant lui, en y jetant de rares coups d’œil, et tout en prenant presque le ton de l’improvisation.

Le succès de son enseignement a été considérable ; dans son amphithéâtre toujours comble se pressaient un grand nombre de ses anciens élèves, ainsi que des médecins de tous pays, attirés par son renom universel, et sûrs de n’être déçus ni par le fond ni par la forme.

Ses leçons étaient à ce point travaillées et ciselées qu’elles supportaient d’être livrées telles quelles à l'impression. En fait, la pluralité de ses publications ne sont que la reproduction exacte de leçons ou de discours académiques ; en les lisant on croit l’entendre encore.

Les matériaux de ses travaux étaient pour une part tirés de sa pratique hospitalière ; il trouvait toujours le temps, dans son service,

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d’étudier à fond, de retourner en tous sens les cas rentrant dans le cadre de ses recherches du moment, ou de nature à ouvrir des horizons nouveaux.

Mais une part non moins importante de ses documents provenait de sa clientèle privée. Dès le début de sa carrière il avait, à l’exemple de son maître le Dr Puche, contracté l’habitude de conserver une note écrite de chacune des visites de chacun de ses clients ; cette habitude lui a permis d’accumuler, en plus de 40 ans, un véritable trésor pathologique. « Je me suis fait, dit il quelque part, collectionneur en syphilis tout comme la fantaisie ou des curiosités spéciales invitent d’autres à se faire collectionneurs en tableaux, en livres, en japonneries, en autographes, en tabatières, etc... C’est grâce à ces notes que j’ai pu me convaincre, moi d’abord, puis convaincre ensuite mes confrères des rapports pathogéniques qui relient à la syphilis et le tabès, et la paralysie générale, et la leucoplasie, et les dystrophies hérédo spécifiques. »

Avec la renommée, une clientèle considérable lui était venue ; pendant un demi-siècle d’innombrables malades du monde entier ont défilé dans son cabinet, attirés par son savoir hors ligne, mais aussi par son bon sens, par son honorabilité parfaite et par le rayonnement de bonté qui émanait de lui. Qui dira de combien de détresses poignantes, de combien de drames intimes, il a été le confident ! combien de malheurs il a évités ou atténués par ses conseils paternels ou par quelques paroles réconfortantes !

Toujours, et comme par l’effet d’une obsession, les cas douloureux dont il était témoin le ramenaient à cette haine du fléau qu’est la syphilis, aux moyens d’en conjurer les méfaits, à la prophylaxie en un mot. Et les exclamations stéréotypées qu’il retrouvait sur les lèvres de ses patients, malfaiteurs inconscients aussi bien que victimes innocentes, les : « Je ne savais pas ! » et les : « Mais alors je suis perdu ! » l’ont conduit à se faire vulgarisateur par humanité. Les petites brochures qui datent des dernières années de sa vie et qui ont pour titres :

« Doit-on le dire? », « En guérit-on », « Pour en guérir », « Pour nos fils », « Trois fautes à ne pas commettre », sont certainement issues de ce sentiment de commisération pour l’humanité, ignorante souvent, coupable quelquefois, mais en tout cas souffrante.

Si au soir de sa carrière Fournier a jeté un regard rétrospectif sur sa vie, toute consacrée au labeur et au devoir, sur le sillon qu’il a tracé, sur son œuvre magistrale et durable, il a pu certes ressentir une légitime fierté ; mais je crois bien que le titre qu’il eut entre tous aimé à se voir décerner, c’est celui de bienfaiteur de l’humanité.

J. Darier.

Extrait des Annales de Dermatologie et de Syphili graphie, livraison de juillet 1915.

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