‹ Alfred Rébelliau, 1858-1934 [microform]Chapitre 2 sur 2 · SS · texte numérisé non relu

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Alfred Rébelliau est né à Nantes le 15 avril 1858 ; mais sa famille n'était pas originaire de la Loire-Inférieure. C'était, dit-il lui-même, dans des notes intimes que j*ai retrouvées parmi ses papiers, « une famille militaire et ouvrière, tourangelle et angevine, transportée en pay.s breton ». Il fit de brillantes études au Lycée de sa ville natale et les termina non moins brillamment, au Lycée Louis-le-Grand, par une année de préparation au concours de l'École Normale Supérieure. Chantavoine, qui fut son maître à Nantes, avait particulièrement contribué à l'orienter vers la carrière universitaire. Il entra à TÉcole en 1877, dans une promotion que d'autres ont illustrée avec lui. Cette promotion avait pour chef l'admirable Henry Michel, dont Tautorité s'imposait déjà à tous, par la fermeté judicieuse d'un esprit supérieur, par Tattrait d'une bonté active autant que dâicate, par un rare équilibre de qualités qui groupait autour de lui des affections ardentes et le faisait apparaître à ses camarades comme le maître dont l'action, trop tôt interrompue par une mort prématurée, devait être si bienfaisante. Elle comprenait aussi, pour n'en nommer qu'un autre, ce grand historien, ce grand Français que fut Camille JuUian.

Rébelliau fut admis le premier à l'Agrégation des Lettres. Allait-il, après ce succès, partir de Paris pour régenter en province une classe de rhétorique ou de seconde ? Il n'y répugnait pas ; car — je le cite de nouveau — « il était de ceux qui ont aimé par-dessus tout la jeunesse et l'enseignement... » Mais il avait goûté aussi le charme du travail désintéressé, de la vie intellectuelle intense, de la curiosité

libre et féconde, dont l'École Normale, en sa seconde année surtout

lui avait révélé le prix. D'autre part, il était de eomplexion un peu délicate ; son larynx surtout avait besoin d'être ménage. Il risquait de supporter malaisément la fatigue physique de l'enseignement dans une classe. En attendant que l'heure vînt où il pourrait soutenir ses thèses et prétendre à un poste dans une Faculté, des circonstances favorables lui permirent de trouver la situation qui. a cette heure, lui convenait le mieux. Il avait été le représentant de sa promotion parmi les auxiliaires que le Bibliothécaire de l'Ecole « coutume de recruter entre les élèves. Il aimait les livres ; il prit goût à la bibliographie, à l'organisation d'une collection. Appuyé par la bienveiHance de Pusfcel de Coulanges, qui avait succédé à Ernest Bersot. sous le gouvernement duquel nous avions eu la.chance, lui et moi, d'entrer a la maison de la rue d'Ulm, il demeura donc à la Bibliothèque de 1880 à 1888.

Cependant, il s'était marié, avec une femme digne de lui, Bretonne comme lui, qui fit la sécurité et la joie de son foyer, et lui donna trois enfants : un garçon et deux filles. Le fils est tombé vaillamment en 1915, dans une de ces attaques de Champagne où tant de jeunes gens, presque des enfants, disparurent, souvent sans laisser de trace, et Rébelliau garda toujours si fraîche et si sensible la blessure de cette perte que ses meilleurs amis évitaient avec soin d'y faire la moindre allusion. De ses deux filles, l'aînée avait épousé un Agrégé des Lettres, Charles Flachaire, à qui le plus bel avenir était promis et que la guerre n'épargna pas davantage. Après son veuvage, après la mort de Madame Eébelliau, eHe a vécu auprès <ie son père, avec son propre fils, en l'entourant des soins les plus affectueux, jusqu'à son dernier jour, tandis que la cadette lui faisait partager le bonheur de l'union contractée par elle avec l'actuel directeur de l'Hôpital Cochin, M. J. Couteaux.

Fondant une famille, Rébelliau avait voulu améliorer sa situatâon ;

car les émoluments d'un bibliothécaire à l'Éc<^ étaient assez modestes. Il demanda à entrer dans l'enseignement supérieur ; sa santé était d'ailleurs à ce moment plus vigoureuse. Il fut nommé à Rennes, où le peraonnel n'était pas très nombreux, et où il professa en conséqumee — sueceesivement on tout ensemble — la littérature grecque, l'archéologie, l'histoire de l'art, mais, cependant, d'abord et surtout la littérature française. Entré moi-même à la Faculté des Lettres quelques années auparavant, je me félicitai de la bonne fortune qui, jusqu'au jour où je fus envoyé à Montpellier, fit mon collègue de mon ancien carré à l'École Normale. Une bonne fortune analogue nous ramena bientôt à Paris vers le même temps. Tandis que j'étais appelé à la Sorbonne, il l'était de son côté à la bibliothèque de l'Ins-

mut, où son expérience lui permit de rendre les ^^^^^^ j^^ ^^^^^^ nécessaires et les plus eiiicaces. D'abord bibliothécaire de 1893 a 1898 il devint conservateur en titre en 1898 et le resta lusqu .n 1918. Ln même temps, - et il en était ravi - il ne se voyait pas c-ondanme a "énoncer entièrement à l'enseignement. M. F. Buisson le chargeait de nrofesser à l'École Normale de St-Cloud, la pédagogie, la morale. l'Wstoire'des idées, toutes matières excellemment en rapport avec s^ aptitudes et avec la préparation qu'il s'était donnée. Un peu plus tard de l'enseignement primaire il allait être ramené à l'enseignement supérieur. Lorsque les Églises furent séparées de l'Etat, les Faju^tfo de Théologie furent exilées de la Sorbonne. Briand pensa toutefois qu'avec elles, l'histoire des idées religieuses ne devait pas disparaître de l'enseignement universitaire. Il la maintint donc particulièrement par la création, à l École des Hautes Études, d'une f^^^o" fes Sctewces religieuses, et aussi en lui attribuant diverses charges de cours à la Faculté des Lettres. Pendant douze ans (1906-1918), Rébelliau î^ofessa, à l'amphithéâtre Edgar Quinet. devant un auditoire attentif et amical, l'histoire des idées chrétiennes en France aux XVI , XVll , XVIir et XIX' siècles.

En 1918. il demanda et obtint sa retraite, retraite qu'il sut maintenir — on le pense bien — toujôurs laborieuse et féconde. Des 1913, l'Académie des Sciences Morales et Politiques l'avait élu, dans la section de Morale, en remplacement d'Anatole Leroy-Beauheu. Mais voici qu'en 1921, le Conseil d'administration de la Fondation Thiers, après la mort d'Emile Boutroux, ne trouva personne qui fût plus digne que lui de succéder à l'éminent phUosophe. Celui^îi avait exerce pendant dix-neuf ans, et Rébdliau a occupé lui-même pendant treae ans la fonction pour laquelle le Conseil a bien voulu me désigner a^ lui. Je puis donc sentir par moi-même l'intérêt qu'il trouva à être mis en contact avec une éUte de jeunes gens, voués exclusivement, selon la volonté intenigente et libérale de la fondatrice, à l'exercice de la pensée, à la recherche scientifique. Abbaye de TkMème, a dit un jour, — nous raconte-t-on, — Mgr Duchesne, avec sa verve causticpie. Oui, certes, si l'on songe au privilège que représente la situation d'un pensionnaire ; mais abbaye de Thélème où chacun sait qu'on est d'autant plus oMigé qu'on est plus privilégié : la carrière de ceux qui ont déjà bénéficié de la générosité de Madame Thiers et de Mademoiselle Dosne en est jusqu'ici la preuve. Pour devenir un bon Directeur, Rébelliau avait d'abord la conscience du devoir à remplir portée à son point le plus haut ; il avait ensuite l'amour de la jeunesse, une largeur et une ouverture de vues (ce mot û*ouveHwre était un de ses mots préférés) qui lui facilitait, dans ses rdatîons avec eBe, une

entente que les hommes mûrs — et à plus forte raison les vieillards — craignent toujours de ne pas réaliser aussi bien qu'ils le souhaitent, surtout en un temps oii la gntvîté et la rapidité des événements risque de séparer plus que jamais les générations. Son ambition la plus chère était, du reste, de ne point apparaître à ces jeunes gens dont il devenait le conseiller libéral et prudent, comme un pur savant ou comme un lettré égo!ste. Rappelant, dans ces notes qui me sont par* venues, que le Directeur de la Fondation travaille sur le bureau de lancien Président de la République Française, devenu le patron du lieu, il s'exprime ainsi : « Ce meuble politique encourage en lui une fidélité à la maxime de droit romain qu'il aime à citer : In nccjotio pyblieo privatum es9e neminem. Qmomâ U s'agit de la chose publique^ il n*y a point d'homme privé qui tienne >. Ces belles paroles sont en accord avec l'activité que Rébelliau déploya en dehors de son domaine propre, et dont quelques indications donneront une faible idée. Sans parler d'obligations qui tenaient de près à ses occupations familières — comme celle qu'il avait acceptée en ratnoit dans le CongeU de VAe-^ siociation des Bibliothécaires français ; sans insister non plus sur le concours qu'il a prêté à la Société d* histoire littéraire de la France, en s'inscrivant, dès 1889, parmi ses membres fondateurs — je mentionnai surtout d'autres devoirs auxquels il était tout particulière* ment attaché. En premier lieu, il était devenu, depuis 1897, secrétaire de la Commission du. Dictionnaire de V Académie Française, et sa parfaite connaissance de la langue, jointe à la sûreté et à la finesse de son gwt, fit de lui pour les membres de cette Commission un collaborateur» une sorte de contrôleur aussi utile que discret. Soucieux de tout ce qui pouvait maintenir ou développer le prestige de la France à l'étranger, il avait consacré une grande partie de son temps à VAlliaucc pour la propagation de la langue française, dont il fut Vice-Président, et il fît partie du Comeil de l'Office National des Université», Au cours de la guerre, « contribuant » — je le cite encore — «à réunir en un petit groupe d'union sacrée catholiques et socialistes, il réussit avec eux la difficile besogne de lancer chaque mois, à travers le monde, pendant cinq ans, en dix langues différentes, le bulletin du patriotisme français ». Après la guerre, il prit à cœur, passionnément, l'œuvre de recanstruction de la Bibliothèque de l'Université de Louvain, dont il devint le Président après Imbart de la Tour. L'Université, qui lui avait décerné en 1927 le grade de Docteur honoris causa, a tenu à déléguer un représentant à ses obsèques.

Il y avait déjà, dans Taccomplissement de ces tâches multiples, de quoi remplir une vie, surtout la vie d'un homme qui, nous Tavons dît, fut presque toujours forcé, même dans les périodes les plus favo-

rables, de surveiller une santé aas» fragile. Mais en Rébelliau, le savant et le lettré ont égalé l'homme d'action et le professeur. Ce que

j'ai dit de son enseignement à Rennes atteste que ce premier Agrégé des Lettres était muni d'une culture aussi étendue que profonde, et qu'il était apte à professer avec compétence Tune quelconque des trois langues classiques. On a vu qu'il a même enseigné le grec ; quant au latin, son agréable thèse sur les personnages de femmes chez Virgile {De personis muliebribiis apud Virgilinm) est écrite avec une élégante souplesse et prouve, comme on pouvait s'y attendre de la part d'une âme aussi délicate, ccnnbien il était sensible à la séduction tendre et pâiétrante de la poésie virgiliemie. Ifois scm émsàm véritable, celui oiî il fut un maftre dont l'autorité eût pu rivaliser avec celle de Brunetière, quoiqu'elle s'exprimât avec moins d'intrépidité provocatrice, ce fut l'histoire des idées religieuses dans la France du XVir siècle. Sa thèse principale — Boeêuet historien du Protestamtiême — reste un raonurarat d'éruditim comme un mod^ de sagesse ; elle tient un rang éminent dans cette collection des thèses de doctorat qui fait l'honneur de la Faculté des Lettres de Paris. Certes, les juges compétents avaient de tout temps placé l'Histoire des Variations des

Églises protestantes au premier rang des grandes œuvres de Bossuet. Les lettrés n'ignoraient pas qu'elle c<mtient quelques-unes de ses

pages les plus fortes de pensée en même temps que les plus éloquentes, et râpreté même des controverses auxquelles elle a donné lieu garantissait que la polémique du grand orateur ne tire pas sa puissance redoutable seulemait du prestige de son verbe ou de son ton autoritaire. Mais, par une recherche méthodique, qui ne laisse rien échapper sans le soumettre au contrôle le plus scrupuleux, Rébelliau nous a fait voir pleinement avec quelle conscience Bossuet s'était informé, et il a montré que la trame de ce récit, sur laqueUe se détachent avec tant d'éclat des morceaux eâèbres tels que les portraits des principaux Réformateurs, a, d'un bout à l'autre, la solidité qui lui vient de- matériaux éprouvés avec la plus attentive vigilance. Il n'est pas de sujet plus périlleux à traiter que les controverses religieuses. Kébclliau a su, dans ses analyses de pd^iques qui furent rudes, conserver une dignité de ton et une mesure qui ont satisfait également les tenants de l'un et de l'autre parti*

Ce beau livre, longuement préparé et où l'on sent à chaque page le souci de perfection dont tout ce que Rébelliau a écrit porte la marque, demeurera son œuvre maîtresse. Mais, en de moindres volumes, il a

toujours mis les mômes qualités de fond et de forme ; par exemple,

dans ce petit Bossuet, qu'il a donné à la collection des Grands Ècrivains Français, et où, en 207 pages in-12% la formation religieuse de

Boasuet ; »a prédication, «.us «» «P«t rdiji.»-^™-^^^^^

<r.^c Aratoire • ses controverses 1 mstruçuoii au i/»upm » ^r4: » Ldes a„<,ue, s'esti.,. obligé «B PJ*.

sa valeur comme historien et comme écrivain , wi rui»

gèse et avec la philosophie ; son rôle dans la qnerdte ««^^"^ '

contre Jurieu, le Père Caffaro, Fénelon ; ses dernièr^a.^^»*s^avrLeibnk. kvec Richard Simon, avec les casuistes , 1 homme Z dlns sa vie privée, dans sa natare -teUeetueUe et mo^^^^^^^^ son exposés avec une information si riche et «ne ««^l^**"^ .^^ ^^^^^^^ 2^«clut en aucune façon l'indépendance du ]Ugem«it. Cette famdia !r «tW aue Rébdliau avait contractée avec l'Evêque de Meaux. le d^iSït m^t^^t pour prendre une part de premier rang i^lTfmZï cél«»rée8 à Met», en 1921, avec l'intention de \e":i" ^u ieune B^t da^ U

cité lorraine, lors de l'inauguration du buste destiné ^^^^^ îê «»u^ir. Cette participation lui causa une grande 301e. N oubhons pas dCîe^rt, ^petites éditions scolaires. - Oraison, funèbres l Morceaux choisis des Sermons, - qui. sous «ne aPP^^^J"^^!^' dissimulent tant de travail et de science. Elles ont par« che. Hachette et ce m'est une occasion de rappeler que, camarade de promotion, à l'École Normale, de Guillaume Bréton, Rébelliau a été longtemps le brconseaier la grande maison d'édition, alors uniquement consacrée aux publications de l'ordre intellectuel le plus élevé. ^

L'étude du XVir siècle, si elle avait ses préférences, n'empêchait pas RébeUiau de suivre bien au-delà la marche des idées religieuse. Son programme d'enseignement à la Sorbonne fut, on l'a vu, très large et débordait dans les deux sens cette limite. Au lendemain de la guerre il ne pouvait manquer d'être frappé d'un réveil manifeste du sentiment religieux, particulièrement dans la jeunesse, et ses entretiens avec quelques-uns des pensionnaires de la Fondation n avaient pu que confirmer son impression générale. Des réflexions qu il avait faites à ce sujet est issu un petit livre très docamenté et très pénétrant sous ce titre : Le Fait religieux dem* te France eontemponmê ; ce titre même indique combien l'auteur veille à se prémunir contre tout préjugé et entend tirer sa matière de l'observation seule des réalités.

En ces dernières années, par un retour qui ne saurait surprendre vers le Grand siècle, Rébelliau s'était senti attiré par la haute figure d'un admirable ouvrier de la grandeur française, qui fut aussi un observateur sagace des périls auxquels «Me pouvait être exposée et y

chercha d'avance des remèdes, je veux parler de Vauban. L'origine de l'intérêt que Vauban éveiHa en lui peut bien avoir été dans le hasard des dates, qui ramenait le centenaire de l'organisateur de notre frontière, de l'auteur du Projet de Dîme royale. Mais des raisons plus graves le décidèrent à l'étudier de près, avec l'exactitude dont il se faisait une loi. Il avait réuni une documentotion considérable ; mené très loin même la rédaction, et nous avons lieu d'espérer que, grâce au zèle dévoué et compétent d'un ami, le livre pourra voir le jour.

RébeUiau sembla pendant longtemps subir sans fatigue le poids d'une activité si variée et si intense. D avait un esprit vif et charmant, une aménité, une gentiUesse exquises, et, dans sa personne physique même, quelque chose d'alerte et de fringant qui réjouissait ses amis, en leur faisant espérer que la Fondation bénéficierait longtemps encore de sa direction. Il n'en a pas été malheureusement ainsi. L'été dernier, pendant les queues semaines de congé qu'il allait passer dans sa région d'origine, à Vertou, sa santé sûbit une atteinte ; U me l'écrivit, et il ne me cacha pas, pour la première fois, qodque souci. Après son retour à Paris, son état s'aggrava rapidement. La première visite que je lui rendis, quand je fus moi-même rentré à Paris, me laissa cependant des iUusions. Une nouveUe visite que je projetais fut retardée d'un jour par un empêchement imprévu. Le lendemain, j'appris par son gendre la triste nouvelle. Un de ces hommes supérieurs, dont la France a tant besoin en cette période de reconstruction qui dure encore, venait de lui être enlevé. Sa mort n'est pas setdement un deuil cruel pour sa famille et pour ses amis ; elle en est un pour le pays.

14 janvier 1935.

Aimé PUECH.

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