ÉTUDE FOUR LA GUERRE
sier, alors généralissime de l’armée francaise, M. Gréard, alors vice-recteur de l’Académie de Paris, M. Clarctie, M. Waltner, M. Dalou, MM. Bourgeois, Vacquerie, Casimir-Perier, Decori, et des ministres, et des hommes qui avaient été ministres ou aspiraient à le devenir, et cinquante autres personnalités qui prirent part, à des titres officiels ou non, à la solennité, et étaient capables de symboliser toutes les classes sociales. Ce fut en effet une date inoubliable que celle-là, une date qui a laissé dans la mémoire de ceux qui en furent les témoins un souvenir profond d’immense joie natio-
nale. Roll a longuement müri son œuvre et l’on eut raison de le louer de
ce magnifique effort. Les difficultés étaient énormes pour donner d’une
DYIDCITUT
agglomération, banale quant à la figuration plastique, une interprétation qui ne le füt pas, et cela sans sortir de la vérité.
Ayant à traduire cette expression, ce symbole, Le Centenaire, il aurait pu appeler à son aide, comme tant d’autres, les artifices de l’allégorie, et employer le symbole à l'expression d’un symbole; il ne l’a pas voulu : son réalisme, qui est le vrai, le bon réalisme, celui qui sait dissocier le réel du trivial; son réalisme, qui est le réalisme de Paul Véronèse et de Léonard de Vinci, exigeait qu'il fit l’image de la société moderne, pour mieux dire l’heure d'enthousiasme de cette société moderne. Sa volonté d'exprimer la vie autrement que par des conventions reçues le poussait à individualiser ses figures, au lieu de les penser
quelconques. Il aurait pu prendre des modèles et leur faire
jouer tour à tour le rôle de ministres, de députés, d’étudiants, de magistrats, de professeurs, que sais-je? tous les rôles qui sont dévolus aux individus dans une société; mais cela eût été banal, et, sans prétendre à la mission d'enseigner l’histoire, Roll a dû faire de la peinture historique — dans le sens que j'indiquais plus haut — afin de rester peintre dans son œuvre.
Dans la complexité de cette gigantesque composition, si unie cependant, si heureuse d’invention, si parfaite en son harmonie où tous les êtres obéissent à un même mouvement, traduit par des mouvements différents; où tous ces portraits absolus de ressemblance constituent bien cependant une foule remuée par la même impulsion, dans cette complexité, le portraitiste se montre psychologue d’une extraordinaire perspicacité, son observation est intense, et l’effet fut tel qu'il le voulait, puisqu'il doit la variété de son œuvre non plus au caprice de l'invention, mais à l’ex-
pression même de la vie, aussi multipliée qu'il y
d'individus. : 7 Le métier du peintre d’ailleurs est magnifique A GoeR AN CR
dans cette œuvre, et les qualités du coloriste y
apparaissent complètement. Loin de chercher, par des éclats faciles de lumière émergeant d’ombres noires, à donner un relief qui certes pourrait séduire, il a appliqué sa théorie d'une pleine lumière qui n'exclut pas les tons dans les ombres; d’autres, pour mieux faire éclater le soleil en rayons diffus sur le paysage du fond, eussent noyé les premiers plans dans une quasi-obscurité
propice à l’antithèse : rien de
tel dans l’œuvre de Roll; sur le groupe officiel qui descend l’eslier, sur le groupe de droite qui se précipite au-devant du cortège, dans un geste éloquent et multiple d'enthousiasme et d’acclamation; sur la foule plus lointaine répandue dans le pare, dans l’écume scintillante des jets d’eau, dans l'ambiance blonde des frondaisons et du ciel, la lumière est distribuée avec une impeccable justesse, avec une mesure définitivement harmonisée : on voudrait chercher une obseurité, on n’en trouve point; le peintre à vu des tons partout, et partout il les a appliqués, ainsi qu'il convenait, sans heurt et sans mollesse. Il y a deux autres œuvres de Roll que je veux opposer l’une à l’autre, parce que, ainsi que les FRA ROM 25 KA Aa deux grandes pages précédentes, elles témoignent des préoccupations qui étaient celles de tout le pays, au moment où le peintre les créa c'est la grande toile de 1887, La Guerre, et celle de 1899, Pose de la première pierre du Pont Alexandre LIL.
En 1886 et 1887, si la réalité de la guerre de 1870 était éloignée de dix-sept ans, on était encore sous l'émotion d'incidents de frontière. Le
mouvement national, plus encore quel agitation politique, avait mis dans
l'air, comme de sourds grondements inquiétants. L’incident Schnœæbelé
LD comnmnernc at de pese À a LÉ puctie du pont. Ver 7/4
ALFRED ROLL g1
suscité par le chancelier de Bismarck, et la popularité facilement conquise par le général Boulanger, l'hostilité d’une partie du parlement et de la population à voir solutionner de graves questions par la voie diplomatique, sur la volonté expresse du président Grévy, tout cela nous avait placés dans une disposition d'esprit très spéciale.
Alors le maître conçut cette belle œuvre, que possède aujourd’hui le musée du Luxembourg. Il ne s'agit pas là d’un fait précis, d’une heure marquée aux étapes de l'histoire, mais d’une symbo-
lisation de la guerre à l’aide
d'une figuration réelle.
Dans un champ, des troupes marchent, les unes en ordre déployé, les autres en colonne, tandis que sur la pente des collines qui dominent l'hori-
zon l'artillerie a pris position et déchaîne
ses orages : et le froid souffle; la neige s'accroche en ouate maculée à la crête
des mottes de terre durcie; et, par-ci
par-là, un cheval mort, des débris, des caissons aux essieux brisés, aux roues détachées : une page de sensation vécue, sans excès d'expression tragique. )
En 1899 au contraire, à la veille de l'Exposition de 1900, tout est à la paix ; dans la joie de l'alliance franco-russe, on rêve d’une sérénité universelle qui referait une humanité heureuse; on
s'élève, d’un relatif état de tranquillité
européenne, à une aspiration généralisée de félicité continentale; et Roll arrive
avec une œuvre, qui, dans cette heure
où la France avait conscience de son rang ns Dout 2e 10 surnom
reconquis, marque un des épisodes les plus exquis, les plus vraiment français des fêtes données en l'honneur de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice de Russie. C’est le jour de la pose de la première pierre du Pont Alexandre II : une barque, richement décorée, s'est détachée de la rive gauche de la Seine, et a abordé la rive droite, et voici que sur l'escalier qui mène à la tribune officielle, douze jeunes filles vêtues de blane viennent offrir à l'impératrice des gerbes fleuries, au nom de la Ville de Paris. L'œuvre, destinée à fixer ce souvenir, fut demandée à Roll au lendemain de la cérémonie, et l’on s'inquiétait de savoir comment le peintre se tirerait de l'interprétation d’une cérémonie qui, pour être gracieuse, n'en était pas moins très officielle, et très solennelle. On fut de suite rassuré : le groupe des personnages gouvernementaux, autour du couple impérial, est tel qu'il n’éveille aucun regret; quant aux jeunes filles en blanc qui saluent l’impératrice, elles sont placées avec un art si entendu, qu'on ne soupçonne même pas les difficultés que le peintre a dû surmonter pour éviter la monotonie. Et puis, par une coquetterie compréhensible, Roll n’a pas voulu que sa toile, toute de grâce et de charme, sans rien qui papillote, avec une juste mesure d'éclat, au delà et en deçà duquel elle eût été déelamatoire ou terne, il n’a pas voulu que sa toile fût entourée de la bordure ordinaire : il a lui-même composé et modelé le cadre, dont Siot-Decauville a été chargé d'exécuter une fonte d’étain; or, dans ce cadre, il y a une figure de femme nue, qui est purement
belle. L'ensemble est d'un parfait effet décoratif.