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LA1 VIE: DANS LE PASSE LA SYNTHÈSE HISTORIQUE

L'ÉVOCATION COLLECTIVE ET L'AME NATIONALE E ne sais si jai une notion juste de ce que doit être la peinture d'histoire, mais il me semble bien que, dans quelques-unes des e grandes pages où Roll a traduit le frisson de l’âme collective, il a fait ce qu'on doit, au premier chef, qualifier de peinture d'histoire.

Il ne s’agit plus ici de ressusciter, à l’aide d’une figuration plus souvent imaginée que reconstituée, un épisode pris au cours des siècles, et de réintégrer une apparence de vie dans un ensemble, où trop souvent l'anachronisme n’est pas dissimulé suffisamment par l’apprèté des mouvements, et l'absence de passion. Roll, dans les œuvres auxquelles je fais allusion, à été un peu historien à la façon des chroniqueurs, qui, en une page vécue, prise sur le vif, notée en pleine effervescence de contempo-

raineté, en disent sur une époque, sur l’époque où ils vivaient, bien

plus, la plupart du temps, que des livres entiers, aux théories savamment étayées cependant. Il a peint des heures de son temps, des heures réelles, dont il a pu, ainsi qu'il le voulait, donner une représentation réelle, vécue, sans -— avoir à se documenter, au détriment de lexpression, comme il eût été contraint de le faire pour traduire des épisodes d’autrefois, en lesquels, il faut bien le reconnaître, nous ne saurions voir qu'une vérité idéale.

Dans la peinture d'histoire, telle qu'on la conçoit communément, l'artiste, sous prétexte de mieux adapter la physionomie de ses modèles vivants aux passions que l'événement à représenter doit exciter, se laisse aller à des libertés qui ne font plus de la vérité, et qui ne font pas non plus de la vie. S'il a du génie, il peut s’en tirer avec honneur; s’il est médiocre, il ne crée qu'une composition artificielle. Dans son beau livre sur l'Expression dans les Beaux- Arts, le vénéré maître Sully Prudhomme, qu'on ne doit pas se lasser de citer, a défini avec sa précision habituelle les différences qui marquent la peinture d'histoire des faits contemporains, et la peinture d’histoire des époques lointaines ; il dit :

« La peinture d'histoire est évidem- ÉTGE ROUS Lu 06 pre ment d'autant plus objective que le sujet est moins ancien, et que, par suite, l'artiste a pu réunir plus de docu-

ments pour reconstituer la scène à représenter, selon que le type des

DRLINS

personnages est mieux consacré par la tradition ou mieux conservé par

les portraits authentiques, selon que l’architecture et le mobilier de l’époque ont laissé pour modèles plus de traces sur le sol et de témoins dans les collections. »

Dans le premier genre, donc, ce que l'artiste doit représenter, ce sont bien les actes, mais c’est aussi l’âme collective des hommes qui ont accompli ces actes; et plus la date des événements figurés est rapprochée de nous, plus le concept de l'artiste devient objectif, plus nous exigeons de lui qu'il soit précis, qu'il soit exact, qu'il nous fournisse une émotion vivante, à l’aide d'éléments revêtus de leur réalité, et, si le mot n’est pas déjà un peu fatigué, de leur réalisme. Mais il n'est pas défendu à l'artiste, même lorsqu'il est l'historien d’un fait contemporain, de se laisser aller dans son œuvre, hors du fait chronologique, jusqu'à une conception plus générale, et lorsque je regarde le //alte-là, que Roll exposa en 1875, je vois autre chose que le corps à corps de deux cuirassiers, l’un français, l’autre prussien, défendant le sol sur lequel ils luttent, en un duel héroïque : l’événement a beau être spécialisé par l’image de ceux qui en sont les héros, ce que le peintre à représenté, c’est FAO RAUD pae HOME OU CRNENE EE ee bien cette abstraction : la Guerre! C’est le choc de deux nations puis-

santes considéré dans la genèse de l'effort commun dépensé ; c’est

non pas wn champ de bataille, mais /e champ de bataille, où l'acte figuré évoque avec une magnifique ampleur le

spectacle de cinquante actions et de cinquante dates.

Et cela est bien de l’histoire, parce qu'à côté du fait il y a la philosophie; on a beau être saisi par limpression de la vie réelle, traduite avec ses passions intéressées, il est impossible de n’y voir que les faits, de n'y voir que les hommes qui y ont joué un rôle, sans apercevoir ce qui, depuis longtemps, a préparé ces faits, a préparé ces hommes à leur accomplissement.

N'est-ce pas encore ainsi que Roll a compris sa tâche d’historien dans ces deux grandes pages qui marquent une large étape de sa carrière, La Fete du 14 Juillet en 1880, qui fut exposé au Salon de 1882, et appartient à la Ville de Paris, et Le Centenaire de 1789. qui fut l’un des succès du Salon de la Société nationale de 1893, et fait partie des collections du musée de Versailles.

Je me rappelle encore l'effet de la première

de ces deux œuvres, lorsqu’en entrant dans la | salle carrée de l’ancien Palais de l'Industrie, de défunte et regrettée mémoire, elle vous saisissait aux moelles. Le peuple commençait à se réveiller du cauchemar sanglant de 1870. Dans l'exaltation d’une fête nationale, il y avait je ne sais quelle fièvre de courage réchauffé et de patriotique espoir. On De : . 4 , ÉTUDE POUR LE 14 JUILLET avait distribué des drapeaux aux régiments, des

drapeaux qui portaient des noms de batailles, des noms de victoires, | des noms glorieux sonnant aux oreilles : tout Paris n'avait qu'une | âme; dans toutes les poitrines de cette foule qui escortait les troupes

ou dansait sur les places et aux carrefours, les cœurs battaient à l'unisson

et les regards, confiants, se tournaient vers l'avenir. C’est tout cela que

Roll a dit dans cette page vécue, vivante, vibrante, enlevée avec l'audace d’un paradoxe, et qui, à l'époque où elle se rés éla, parut aux gens, attachés à la tradition de l'école, comme un défi jeté aux harmonies sacro-saintes. On se rappelle la mise en scène de l'œuvre. La place de la République : dans un coin, à gauche, l’estrade réservée à l'orchestre; ici, des gens qui dansent, et parmi eux, cireulant, les camelots vendeurs de médailles commémoratives; au fond un

régiment qui passe, avee son drapeau que

la foule salue, et sa musique que le populaire escorte. Et malgré la multitude des

figures, le tohu-bohu des mouvements,

toute cette clameur d’un jour de fête où l'hymne de Rouget de Lisle enflammait encore les masses, l'artiste, sans rien

négliger de la vie, de la palpitation

intime de ces flots humains dont il

s'agissait de montrer l'agitation, a

fait une composition clairement

ordonnée; il l’a peinte en des harmonies parfois brutales, mais tou-

jours verveuses, spontanées, abon-

dantes; et il eut parfois la bonne

fortune d'y manquer de sagesse.

Mais il était jeune alors, et ses œuvres précédentes avaient déjà fixé sur lui l'attention du publie; il avait rompu en visière avec toute scola-

rité, et il dégageait magistralement sa per-

sonnalité.

Cette personnalité, elle apparaît en son parfait épanouissement dans une œuvre grandiose qu'il exécuta quelque quinze

x Ë Tee ans apres; Je veux parler de son tableau ÉTUDE POUR LE 1{ JUILLET

Le Centenaire, qui fait partie des collections

du musée de Versailles, où il a pris la place du Sacre de David, aujourd’hui au Louvre.

On sait quel est le sujet de cette œuvre. Le Centenaire dont il s’agit est le centenaire de la Révolution Francaise; Roll en a fixé le souvenir, en représentant la fête qui fut donnée à Versailles, sous la présidence de ï M. Carnot, et l'instant choisi est celui où le gouvernement est acclamé par la foule. Dans cette foule, le maitre a voulu figurer toutes les classes de la société : l’armée, la magistrature, les lettres, les sciences, les arts, l’industrie, la jeunesse et les grandes écoles; et il l’a fait en multipliant les portraits, mais non des portraits individuels, des por-

traits intimement méêlés à l’ac-

tion, des portraits en qui vibre

se l'âme collective: voici M. Carnot, qui s’avance, ému, jusqu'au bord

de l'escalier de pierre d’une des

terrasses; voilà le général Saus-

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