LA MALADE
Plus loin, c’est M" Ida, le beau profil calme, et les épaules toutes palpitantes; une page d’anthologie, qui, dans sa simple conception, est une admirable page de réalité et d'humanité. D'aucuns diront peut-être qu'il ne s’agit là que d’une simple étude; ils auront peut-être raison; le tout est de s'entendre sur le sens de ce mot étude, et sur l'extension qui peut lui être donnée; si c’est l’état d’une œuvre résultant d’un travail manuel sans participation cérébrale active, je sais alors un grand nombre d'œuvres réputées tableaux, qui ne sont que des études, et encore des
études tout à fait secondaires; mais si l’on admet que l'étude peut être
la réalisation spontanée d’une conception susceptible, sous l’eflort d'une heureuse disposition, de revêtir son caractère définitif, si l’on admet qu'elle doit porter la palpitation la plus intime du talent de l'artiste, ce frisson spécial, qui est comme le symbole de la fièvre créatrice, alors je suis d'accord avec ceux qui disent du profil de Hadame Ida
que c’est une étude.
Le sourire errant sur sa lèvre N'a pas de futile gaité, De quelle ardente et jeune fièvre
Son front est-il done habité ?
Lui faudra-t-il aussi connaître Les durs obstacles du chemin?
Ou le bonheur qui la vit naître
La guidera-t-il par la main?
S Il
O paysanne, Ô terrienne !
Fleur éelose au milieu des champs, Ferme ton âme plébéienne
Aux tentations des méchants.
Tes vrais amis sont dans la plaine, Regarde-les tous assemblés ; Le vent te porte leur haleine :
Ce sont les beaux épis de blés.
Ils lèvent au ciel en silence, Lorsque le lourd midi s'endort, Leur front calme qui se balance
Ainsi qu'un vaste encensoir d’or.
Mais bah! fermons l'oreille aux rythmes oubliés, et revenons à ces pages d'intimité que Roll a si fortement animées de son âme.
Le Retour du bal, c'est le mouvement de la mondaine un peu lasse,
qui se dévêt lentement : elle est vue de dos, tandis que sa femme de
chambre détache le dessus de dentelle de sa jupe noire où des fleurs achèvent de mourir, elle desserre le lacet de son corset ; les épaules sont nues, et, dans le geste des bras ramenés en arrière, il y a un effacement desomoplates bien fait pour faire valoir le velouté du dos, les belles matités de la chair souple et ferme et grasse, et l’on est séduit par ce spectacle d'intimité, interprété avec tant de discrétion, qu'il ne se mêle à l’attention nul appétit sensuel. Le mouvement est d’une plastique telle que l'on croirait plutôt voir une figure attique, aux draperies si exactes à souligner l'anatomie de sa pure beauté de lignes, plutôt qu'une forme moderne, toute vibrante d’un frisson contemporain. Et me voici devant une des pages les plus simplement tragiques que Roll ait créées : La Malade.
On l’a installée au soleil, à l'air, devant la maison au mur de briques rouges; elle est allongée sur sa chaise d’osier, les jambes abritées sous des couvertures, le torse et la tête env eloppés de châles, le dos appuyé sur un oreiller. Son profil émacié est calme, les paupières sont closes : le sommeil l'a surprise dans l'air vivifiant; le calme a envahi son être : est-elle heureuse ? Souffre-t-elle? Devine-t-elle les angoisses qui veillent auprès d'elle ?
Oh! l'inoubliable figure! Oh! l’adorable et poignante vision ! La femme disparaît : il n'y a plus que l'enfant qui demeure en toute femme malade, l'enfant qui appelle les câlineries, qui cherche le soutien, que l'on voudrait bercer longtemps, toujours, jusqu'à la fin.
Quel rêve s'agite’sous ses paupières baissées ? A-t-elle l'espoir des jours revenus de joie et de réve? A:t elle le pressentiment conscient de la vie qui se dérobe, qui se retire, qui s'éparpille; de la force qui s'éteint ?
Quelle douleur il y a dans cette noble et pure image! C’est tout le drame de nos misères physiques qui s y déroule, avec son cortège d'illusions perdues, de blessures dont nulle cicatrice n'adoucit l’acuité, de mélancolie qui enveloppe l’âme d'une triple gaze, au travers de laquelle nulle clarté franche et vive ne peut plus pénétrer. Mais détachons-nous
de cette vision désolée. Rappelons-nous ces admirables lignes où Pascal
exhale sa passion mystique :
« Il n’est pas juste que nous soyons sans douleur, comme des anges qui n'ont aucun sentiment de la nature ; mais il n’est pas juste aussi que nous soyons sans consolation, comme les païens qui n'ont aucun sentiment de la grâce; mais il est juste que nous soyons affligés et consolés comme chrétiens, et que la consolation de la grâce l'emporte par-dessus les sentiments de la nature. »
Et puis il y a le recommencement des choses par où l'humanité se continue : et à mesure que des êtres s'effacent dans le passé, voici l'avenir qui grandit. Maternité ! Voilà l’éternelle consolation, Maternité ! Roll l'a dit dans son tableau de 1909. C’est la nuit : l'enfant dort, et près de lui, attentive, dans la clarté fantomatique d'une lumière artificielle, la mère veille. Il n’y a de bruit que leurs deux respirations : et tout le monde est contenu dans eet évangile : rien n'existe plus pour cette mère que la chair vivante, issue de sa chair, qui repose béatement et gravement : et c’est l'image heureuse de l'humanité, heureuse, parce
que tous les rêves sont permis autour des berceaux, les rêves, ces papil-
lons roses, qui se fanent comme des fleurs