L'EXALTATION DU TRAVAIL
COMPRÉHENSION DE LA SYNERGIE SOCIALE. — LE SENTIMENT ET LA FIÈVRE DES FOULES
’a1 dit avec quelle ténacité Roll s'était appliqué à traduire la vie; mais, au cours de sa carrière, il y a deux sentiments qui ont empli son âme, justement parce que ce sont des sentiments qui
ne peuvent naître que chez un homme qui a regardé profondément la vie et qui en a pénétré les caprices, ou, si l'on veut, les mystères : un sentiment d’admiration tendre pour tout ce qui est le travail, sous
quelque forme qu’il se présente, et à quelque degré que cela soit de ê
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l'échelle des êtres, et une immense pitié, qui s'étend à toute l'humanité en faisant sa part à chaque individu. C’est qu'il ne se perd pas en spéculations métaphysiques sur la véritable nature de notre constitution.
Philosophe, il a des aspirations
générales qui l’élèvent hors de l'individu, hors de la contingence limitée qu'est l'être humain. Mais il voit cependant, comme terme essentiel et primordial de toute activité et de toute vie, la chair, la chair qu'exaspère le sens, que glorifie le devoir,que meurtritle destin.
Et lorsque son regard, au hasard de la route, rencontre cette chair soumise à tous les avatars SOCIAUX OU simplement humains,ilnepeut se défendre de s'émouvoir, parce qu'il trouve toujours à côté du mécanisme si énergique et si faible de notre volonté le mécanisme autrement puissant de la fatalité aveugle, qui oppose sa dynamique brutale et souvent triom- / » à phante aux plus nobles
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ÉTUDE POUR LE TRAVAIL ciale.
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Il y a, dans l’œuvre de Roll, une page qui semble résumer son intime pensée; titre : Chair. Dans un coin du salon, à l'écart, loin du bruit, lui et elle se sont isolés : ils sont assis côte à côte : lui, oubliant pour un instant la société, le monde, la lutte, l'effort, tout ce qui n’est pas son être, et la joie intime de son être, s’abandonne,
les yeux elos sur l'épaule de la femme, la con-
fidente, l’âme sœur, la chair aimée, la chair d'ivresse, dont la chaude moiteur est à la fois source d’oubli et de rêve. Elle, belle admirablement, avec ses deux rangs de perles au cou, demeure les yeux grands ouverts et profonds, les lèvres jointes, l'air grave ; elle se sent forte, auprès de cette tendresse, de tout l'amour qu’elle inspire ; elle est là, la génératrice d'humanité, l'inspiratrice du génie, l’être de mystère et d'ingénuité, l’éternelle malade, selon le mot de Michelet, et l’éternelle source de la vie.
Pour eux deux, en cet instant de silencieuse communion d'âmes, l’univers tout entier est contenu dans leur rapprochement : nulle force contraire ne les contrarie, nulle activité
sociale ne les dérobe l’un à l’autre. Mais qu'elles
sont rares les heures pareilles d’apaisement! Au prix de quelles tribulations la vie nous les fait payer!
Ici, voici le travail : le travail de construction du pont de Suresnes : des hommes manœuvrent à grand renfort de muscles un de ces lourds pilotis, dont on retient la descente, avec des harpons à chaîne : d’autres appareillent les
pierres de taille; d’autres, sur un plancher que
supportent des échafauds, poussent les fermes
qu'on va monter; plus loin, d’autres ouvriers
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136 ALFRED ROLL portent du ciment, des pierres meulières; et, parmi tout ce mouvement, toute cette activité, les tombereaux viennent déverser leurs matériaux,
g et, dans les fonds, ce sont des cheminées d’usines, dont le
5 panache de fumée parle d’autres chantiers, et d’autres brigades d’ouvriers hâtés . aux besognes fatigantes et continues : et dans tous ces gestes, tous cesactes,tous ces mouve-
ments, il y a
de la beauté, non de la grâce, mais de la beauté qui signifie harmonie de la force, harmonie des lignes, harmonie de la couleur : cette beauté, Roll l’a fait voir dans cette œuvre de 1885, qu'il a traitée avec une grande allure, etune sobriété de tons, dont il lui eût été facile de s’évader : mais il a conçu et exécuté cette page, comme un évangile de l’homme au travail : pas de déclama-
tion, pas de mélodrame
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la vérité, la vérité juste comme la paraphrase de la parole cruelle de la Genèse : « Tu gagneras
ton pain à la sueur de ton front. »
À côté du travail régulier, à côté de cet engrenage normal qui £ 8 8
ALFRED ROLL 137 débite l'effort collectif quotidiennement, il y a les heures de ferment, les heures de révolte et de haine, où le prolétariat secoue sa chaîne, avec
des bruits de tempête. C’est la Greve.
Roll avait assisté à l’une de ces catastrophes sociales, dans un centre minier, en 1883, et il a raconté en une vaste composition toute cette misère, toute cette tristesse. Ce n'est pas encore la guerre civile, mais c’est un spasme collectif approchant. Les puits de la mine sont désertés, l'outillage a été détérioré, comme si une horde de pillards était passée par là; des chariots dételés encombrent les voies, barricades improvisées dans un moment de rage et de folie : KIT et là, avec des regards d’affa- ( més, éveillant la pitié par leur misère physique et leur angoisse morale, les grévistes, ceux que les meneurs, au nom du droit sacré de la liberté et de la dignité humaine, ont arrachés au tra-
vail, les grévistes attendent, menacçants.
L'un, assis, seul en sa détresse, le front have, songe; - songe-t-il seulement?
N'est-il pas plutôt accablé par la faim, l'alcool, et les promesses qu'on lui a arra- EU chées d’obéir à une discipline qui le ruine, à un mot d'ordre auquel il se fait un point d'honneur de se soumettre. Un autre, s'étant saisi d’un pavé, va le lancer au hasard, sur les gendarmes peut-être, dans un besoin de réaction nerveuse: mais sa femme, à temps, le retient. Et d’autres femmes sont là qui souffrent,
près de leurs enfants chétifs, anémiés, qui pleurent, qui mourront demain peut-être de privations. Une poignante émotion vous étreint devant cette œuvre : c’est bien cela, la grève, ce mal nécessaire, cette fièvre qui sévit sur tout un pays, cette revanche de l'humanité souverainement aigrie devant les inégalités et les injustices des sociétés organisées; ce haut-le-cœur de la sagesse primitive devant les mensonges imprudents — et impudents — de la civilisation. Depuis longtemps, les forçats du labeur tournaient la meule, et semblaient implacablement entraînés par son mouvement : mais un jour, une voix s'élève, libératrice; un cri d’affranchissement déchire l'air, un grondement retentit précurseur des tempêtes futures : et tout le monde des courbés se redresse : hommes, femmes, vieillards, enfants, tout le monde se rue à l'assaut du bonheur promis, du bonheur entrevu, de la chimère égalitaire; et il n’y a, quand la tempête se calme, qu'un peu plus de misère, un peu plus de détresse, un peu plus d’amertume, et parfois du sang, de la mort, du remords! Oh! les heures fatales! oh! les douloureuses étapes! oh! les nobles souffrances, qui trop souvent ne sont que d’inutiles et surhumaines souffrances! Et tout cela vous traverse l'esprit devant l’œuvre de Roll : ce n’est pas un pamphlet, ce n’est pas une adhésion prolétarienne; c’est l'œuvre d’un homme de cœur qui a dépensé toutes les ressources de son art à dire son émotion, devant le spectacle dont il avait été le témoin, à en dire la grandeur tragique, même terrible.
«L'auteur, à écrit M. de Fourcaud, ne s’est pas inquiété de nous émouvoir par des artifices mélodramatiques ; il n’a fait, dans son œuvre, aucune part à la déclamation. Une philosophie, pourtant, s’en dégage : la leçon de la vérité, Cela vaut, pour peu qu'on y songe, un discours politique et une méditation sur l'emploi des richesses. Certes, les grévistes ont tort souvent: mais sont-ils donc les seuls coupables ? Des meneurs, sans désintéressement maintes fois, les égarent, et les maîtres d'entreprises, sans prudence et sans douceur, s'oublient à les rebuter. Prenons garde aux misères, elles engendrent l’idée des violences. Qui
travaille au relèvement des conditions humaines travaille pour la paix.
En tout état de cause, le pire ennemi de l’ordre social, e’est la faim.