‹ Alfred RollChapitre 42 sur 54 · MÈRE · texte numérisé non relu

MÈRE

LA

moins austère, et la Vieille Picarde, de 1881 (musée de Béziers), moins

ÉTUDE

douloureuse : mais voici Rouby, le cimentier, du Salon de 1884, actuel-

lement au musée de Genève : il est tragique d'expression : debout, sa pelle à la main, le bras droit tremblant le long du corps, la casquette brune eachant le front, il porte dans son regard farouche et humide, toutes les tares de l'irrégulier qu'empoisonne l'alcool. Que vienne l’'émeute, et il s’en ira, au premier rang, sans but d’un meilleur avatar à conquérir, poussé par le seul instinct de la destruction. C’est le type du dégénéré que guette la folie, et qui ne quittera le chantier que pour la cellule de l’hospice des aliénés. Et l'on se sent plus porté à le plaindre qu'à le redouter: on nese demande pas d'où il vient, par suite de quelles secousses il en est arrivé à cette déchéance physique, quelles furent les étapes de son adolescence prodiguée, avant d'atteindre à l’âge mür dans

cet état : il est l'épave, l'épave éter-

nelle qui flotte sur l'océan des grandes villes. Oh! ce regard! oh! ces épaules!

Que de chaînes ont dù peser de tout leur poids sur cette nature robuste et pourtant chancelante !

Que detristesses ont dû se réfléchir dans ces miroirs aux lumières troublées !

Marianne Offry, crieuse de vert (1884), actuellement au musée de Pau, nous provoque à plus de sympathie :

elle n’est pas une revendi- ‘ation sociale : elle n’est pas une épave; elle est l'humble qui passe dans la vie, avec son eri habituel, nécessaire à

ceux qui l’entendent, comme

la sonnerie régulière de } l'horloge, eommele chant de SA re 0 Fi V l'oiseau, comme le bruisse- ? , à, Lis

ment vague des milliers de

CROQUIS

CAHOTIN NORMAND

clameurs indistinetes dont se compose la voix de l’air. Dans le jour, elle s'en va par les rues, en sa vêture sur laquelle le temps et les saisons ont inscrit les averses et les coups de soleil, l'usure et les rapiècements ; elle s’en va, pour un mince profit, vendre sa cueillette, qui pèse, lourde, en son panier : mais on devine, pour elle, dans un coin de banlieue, loin, bien loin pour les pieds vaillants qui ne craignent pas la fatigue, une masure où elle a un foyer; une masure où elle dort à l'abri, d’où elle sort, dès l’aube, reposée, pour aller dans la campagne chercher

le vert. Et la voilà justement : c’est bien elle que j'aperçois, marchant

derrière le Cachotin normand qui s'avance au pas de son vieux cheval, pressant contre lui le petit-fils, endormi; comme il le tient bien, l'enfant heureux, comme il y a de la tendresse dans l'appui que son bras d’aïeul offre au bras de l'enfant : et c’est du silence sous le ciel clair, du silence que rompt parfois le gloussement d’une poule en train de picorer dans l'herbe menue.

Mais il n'y a pas dans le monde des travailleurs que des visages attristés, que des aspects de lassitude, que des sujets à se lamenter. Voilà

Manda Lamétrie, fermière (1884 2e

qui appartient au musée du Luxembourg. La belle et solide gaillarde, toute pleine de santé! Elle s’avance tenant à bout de son bras fort le seau où elle vient de traire son lait. Son visage a cette franchise plébéienne, qui est presque de la noblesse : le travail a bien alourdi ses attaches, mais tout respire dans son corps de femme faite, la robustesse et la joie de vivre. Sa silhouette se détache en clair sur la croupe de la vache qu’elle vient de traire et sur un fond de verdure et de branches feuillues, où le soleil met des passementeries d’or.

Je cite seulement en passant : Louise Cothel, nourrice, et Femme Regard, pauvresse, deux œuvres qui figuraient au Salon de 1894, pour arriver aux deux œuvres admirables qui portent les titres de Ouvriers de la terre et Exode, et furent exposées également en 1894. Je ne crois pas que Roll ait exprimé autre part, plus complètement que dans ces pages d’une haute pensée, son âme de philosophe, attendrie devant la misère humaine. On connait le sujet de Ouvriers de la terre : dans un

paysage enveloppé du soir qui descend, tandis qu’au ciel, derrière les

gazes mobiles des nuées, s'éveille un croissant de lune, l'homme et la

femme portant l'enfant se sont arrêtés exténués.

Sur le sein nourricier, l'enfant s’est endormi La mère, par l’œuvre et le devoir harassée, Gorge au vent, front penché, les yeux elos à demi,

Sur le sol, parmi les herbes, s’est affaissée.

Et, debout, derrière eux, grave et silencieux, Gardien rempli d'amour, l’ouvrier de la terre Croit, en les regardant, qu'il regarde les cieux,

Car, sur leurs fronts chéris, plane un divin mystère.

Oh! le silence auguste autour de leur misère! Ils n'apparaissent plus comme les déchets d'une société civilisée; ils rentrent dans l'immense organisme de l'humanité; sont-ils d'aujourd'hui, d'hier, de demain? Ils sont de toujours; le champ où ils sont arrêtés doit être proche de cet éden inhospitalier, d’où partit le premier couple, la première chimère, le premier espoir, la première douleur; ils ne sont pas des individus isolés dans leur dénüment; ils sont l'un des chaïnons anonymes de la race des déshérités, qui, plus encore que les pays, franchissent les siècles pour l'éternité.

Mais, dans leur détresse, ils ont la suprème égalité de l'amour; ils ont eu le pouvoir, également donné à tous les êtres, de concevoir et de créer; ils ont créé de la vie, et quand tout les abandonne, quand ils n'ont pas de toit pour s’abriter, ils se retrouvent unis, le cœur près du cœur, leurs angoisses communes moins lourdes à porter, parce qu'ils sont deux à les porter, et qu'il faut encore de la chaleur pour l'enfant assoupi et càlin.

Au moment où cette page fut exposée, des gens s'en furent qui la jugeaient triste à l'excès. Je trouve au contraire qu’elle est consolante : montrer à ceux qui n'ont rien, qu'il leur reste un bien que nul ne peut

leur ravir, la tendresse, lien intime des âmes, l'amour. remède contre les

défaillances fatales, la palpitation enfin du cœur, qui se repose dans une

ee 2 la

heure de communion réfléchie, de toutes les géhennes inventées par la société.

Car il faut de nouvelles forces, pour la lutte qui se poursuit, pour l'Exode du couple qui fuit devant la misère, devant l'abandon, devant la honte, devant la mort peut-être; et il faut vivre! il faut vaincre! l'enfant porte l'avenir en lui, et l’enfant veut vivre.

Comme ils s’en vont à travers la plaine! Les herbes méchantes les griffent aux jambes, et trempent leurs chaussures sans nom; le vent souffle sur leurs fronts séchés de fièvre; comme ils s’en vont, à travers la plaine! Ils passeront devant le seuil des chaumières, et nulle parole amie ne leur viendra en aide; ils passeront à travers les villes, et nulle hospitalité ne leur sera offerte; ils traverseront les bois, les champs, les vallées, et nulle voix ne leur criera : C’est iei la fin de votre misère !.... Comme ils s'en vont à travers la plaine!

Mais non! Levez les yeux vers le ciel : la lumière éclate, et la chaleur du rayon vous pénètre; tendez vos bras à la moisson, et vous en aurez votre part; la source court sur le gravier, et son eau pure vous désaltérera; et si, vaineus, défaits, mourants, vous sentez le courage vous abandonner, mettez vos lèvres sur ce front né de votre chair, écoutez battre ce cœur, qui s’est alimenté de votre sang, cherchez dans ces yeux que vous avez ouverts à la vie, et vous le trouverez, le viatique; vous sentirez la force réintégrer vos membres engourdis, et vous serez ressuscités, pour la vie, la bonne vie cruelle, 6 les humbles, 6 les déchus, ô les désemparés, ô l'humanité!

Et vous irez ainsi, jusqu'au jour où seuls, n'ayant plus personne avec qui partager de l’angoisse, vous vous laisserez coucher sur le sol, en une heure de lente agonie; ce sera le Drame de la terre, du Salon de 1901, ou le Calvaire de 1903.

Mais voici l’£nfant endormi, de 1904, l'enfant endormi et rose, et dodu, et calme, sous le regard épuisé de la mère, au milieu d’une campagne où montent les sèves : ce n’est pas encore la possibilité de l'espoir qui fait renaître; c’est toutefois le devoir de résignation qui ordonne de recommencer la lutte, pour aider à vivre, avec cette récompense divine

d’un sourire tendre et d’une caresse pure, au réveil!

Dans ces œuvres, Roll a dégagé complètement sa personnalité de peintre et de penseur; que de drames la vie lui a révélés, dont il a donné la synthèse en ces œuvres, qui ne sont pas des éloges, ni des blasphèmes, mais des actes de généreuse pitié, je dirai même une pitié par où il est bien de son temps.

« ILexiste, ai-je lu quelque part, au fond de tout individu comme de toute époque, un noyau de sensations vives et de sentiments spontanés, qui lui est commun avec tous les autres individus et toutes les autres époques; c’est le fonds de toute existence; c’est le lieu et le moment, où, en étant le plus soi-même, on se sent devenir autrui, où l’on saisit dans son propre cœur la pulsation profonde et immortelle de la vie. » Mais ce centre, où l'individu se confond avec l'humanité éternelle, n’est qu'un point de la vie mentale; un point qui ne peut constituer l’objet unique de l’art, mais fournit à l’art, quand l'artiste est aussi parfaitement doué que Roll, un objet singulièrement apte à provoquer l'émotion et la sympathie. Le tout est de savoir éviter le trivial dans le réalisme; nous avons vu avec quelle maitrise Roll a su doubler ce dangereux écueil.

C'est pourquoi l’œuvre de Roll est assuré de vivre; il y a dans

son art, en dehors d’une forme et d’une matière, une âme qui vibre,

passionnée, éperdue, éternelle.

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