CHAPITRE Y
LA PÉRIODE D’EFFACEMENT (1881-1890
I. — Conséquences du massacre de la mission Flatters. — Création du poste d’Aïn-Sefra et insurrection de Bou- Amama (1881). — Projets de Saussier sur Figuig ( 1 8S2). — Occupation du Mzab (1882), de Ouargla, de Tougourt, d’El. Oued, de Djenien-bou-ltezg ( 1885). — Inauguration des voies ferrées d’Aïn-Sefra (1887) et de Biskra (1888). — Sondages artésiens dans l’Oued-Rir et à Ouargla. — Idées du commandant Rinn.
II. — Explorations. — Les Pères Richard, Morat et Pouplard (1881). — Première mission Foureau (1883). — Teisserenc de Bort (1885). — Palat (1886). — Douls (1889).
III. — Cartographie. — Renseignements recueillis par MM. de Castries (1882) et Le Chatelier (1885-86). — Missions de M. René Basset. — Ouvrages de MM. de Motylinski. Masqueray, Amat sur le Mzab. — Les Touareg Taïtoq prison* niers : travaux de MM. Masqueray et Bissuel.
IV. — Mission Crampel. — Fondation du Comité de l’Afrique française.
Le massacre de la mission Flatters marque un nouveau temps d’arrêt dans la pénétration saharienne. Ce temps d’arrêt a plus de gravité et entraîne des conséquences plus fâcheuses que celui qui s’était produit en 1864. En 1864, on nous savait occupés ailleurs ; nous remettions à plus tard pour profiter d'un succès, la convention de Ghadamès ; en 1881, notre effacement ne pouvait être attribué qu’à la timidité et à la crainte, car nous attendions pour
LA PÉNÉTRATION SAHATIENNE
tirer vengeance d’un échec, le désastre de la mission Flatters. Aussi l’audace de nos adversaires Sahariens, enhardis par notre faiblesse, va-t-elle sans cesse en croissant, et de nouvelles victimes viennent s’ajouter à la liste déjà longue des explorateurs qui ont trouvé la mort dans le Sahara. « Si vous ne faites rien, disait un indigène de Tripoli à M. Féraud, qu’aucun des vôtres n’essaie plus de s’avancer dans le Sud : le Targui, convaincu de votre faiblesse, tuera et tuera toujours les vôtres (1). »
La division d’Oran proposait depuis longtemps d’envoyer une colonne dans le Sud pour y montrer notre drapeau (2). Les événements allaient bientôt se charger de démontrer la nécessité d’une action vigoureuse. C’est alors, en effet, qu’éclata l’insurrection de Bou-Amama, petit marabout marocain qui ne fut en somme que l’habile instigateur d’un grand rezzou. Bou-Amama n’a pas créé de toutes pièces une rébellion ; son action a été la résultante d’une situation telle, qu’à son défaut un autre agitateur plus redoutable eût pu se dresser contre nous. On put alors se rendre compte de la prévoyance du général Cérez, commandant de la division d’Oran, lorsqu’il demandait avec instance, depuis deux ans, l’envoi d’une colonne dans ces régions pour y rétablir notre autorité et y installer un poste permanent. Dès que les événements le permirent, on reprit le projet d’installation de ce poste. On choisit la localité d’Aïn-Sefra, au centre de la région des Ivsours, qui allait nous permettre désor-
(1) Deuxième Mission Flatters, Ilistor. et rapp. rédigés au Serv. ccntr. des A/J. indig., p. 164.
(2) Documents , II, p. 103.
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mais d’exercer sur la contrée une active surveillance. Mais cette installation demandait à être complétée par une action vigoureuse de nos troupes. En 1881. le général Delebecque reparut dans la région de Figuig, que nous n’avions pas abordée depuis 1870 (1). En 1882, le commandant Marmet, en poursuivant des dissidents, eut un engagement sous Figuig avec les habitants de l’oasis, qui accentuaient de plus en plus leur hostilité. Le général Saussier proposait d’en finir avec ces Ksouriens et d’assurer enfin la sécurité de notre frontière ; mais il ne reçut pas l’autorisation d’agir.
Cependant les velléités d’énergie que nous avions montrées dans le Sud-Oranais, où nons avions poussé jusqu’à Fendi (2), sur la rive droite de l’Oued- Zousfana, et jusqu’à l’Oued-Zelmou, un des affluents supérieurs de l’Oued-Guir. allaient bientôt porter leurs fruits. En 1883, le général Thomassin obtenait la rentrée des Ouied-Sidi-Cheikh Cheraga, éloignés de nous depuis 1864. C’était la fin de cette guerre d’escarmouches perpétuelles qui durait depuis vingtans (3).
En mars 1885, le général Delebecque décidait d’élever un poste fortifié à Djenien-bou-Rezg, destiné à couvrir les communications qui relient Figuig à Aïn- Sefra à travers les montagnes et à surveiller l’oasis marocaine. Djenien fut occupé en juillet 1885 ; malheureusement, les travaux d’installation du nouveau
(1) Documents , II, p. 525.
(2) Documents, II, p. 119.
(3) Documents, II, p. 115.
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poste, à peine commencés, durent être interrompus, et le bordj ne fut achevé qu’en décembre 1888. La réserve que nous nous étions imposée en cette circonstance ne pouvait qu’être mal interprétée par les indigènes de ces régions, peu habitués aux formes de la diplomatie, et c’est ce qui eut lieu en effet.
Entre temps, on s’était décidé à donner au nouveau poste d’Aïn-Sefra toute sa force en prolongeant la voie ferrée jusqu’à ce ksar ; parvenue à Méchéria en 1882, elle atteignit Aïn-Sefra en 1887.
Dans les deux provinces de l’Est, Laghouat et Biskra étaient restées, en somme, les limites de notre occupation effective. Sous prétexte que les Ouled-Sidi- Cheikh , avaient tiré du Mzab une partie de leurs approvisionnements pendant l’insurrection, on transforma en annexion le protectorat du maréchal Randon (1). Cette mesure fut peut-être inutile ou même nuisible, car elle était de nature à compromettre Favenir de ce pays artificiel (2). On la compléta en occupant ou réoccupant successivement Touggourt et El-Oued, dans la division de Constantine, et Ouargla dans celle d’Alger. En 1888 fut inaugurée la voie ferrée de Biskra.
Dans l’Oued-Rir, l’exemple donné par la compagnie de l’Oued-Rir fut bientôt suivi par d’autres Européens, qui y créèrent à leur tour des exploitations prospères. MM. G. Rolland et de Courcival fondèrent la Société de Batna et du Sud- Algérien, qui créa les oasis nouvelles d’Ourir et de Sidi-Yahia (1882), et de
(1) Robin, Le Mzab et son annexion à la France , Alger, 188'i.
(2) D1 2 Amat, Le Mzab et les Mzabites, in-8°, Paris 1888, p. 297.
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Ayata (1884), pendant que la Compagnie de VOued-Rir •créait Chria-Saia (1881), et acquérait clu capitaine Ben-Driss l’oasis de Tala-en-Mouidi, créée par lui en 1879 (1). De 185G à 1890, le nombre des oasis de l’Oued-Rir a été porté de 33 à 42 ; le chiffre de la population a doublé. Le nombre des palmiers a monté de 360.000 à 630.000, leur valeur de 1.300.000 francs à plus de 10 millions de francs ; 136 puits artésiens ont été forés suivant la méthode française, débitant plus de 200.000 litres à la minute (2).
Dans la région d’Ouargla (3), depuis 1883, époque où le premier coup do sonde fut donné, 54 sondages ont été tentés, dont la grande majorité a réussi (débit total de 7.440 litres à la minute en 1892). A Fd-Goléa, des puits artésiens ont été forés avec succès.
En Tunisie, un grand poste militaire fut créé dans l’Arad de Gabès, peu de temps après la conquête : c’est le système des trois points Médenine-Métameur, Tatahouine.
(1) Jus, Les forages artésiens de la province de Constantine, Constantine, 1890. WEISGERBER, Notes sur l’Oued-Rir et ses habitants, Paris, 1886. Id., Aperçu sur les conditions sanitaires et hygièniques du Sahara algérien et de l’Oued-Rir , Paris, 1885. Georges Rolland, C. R. A. Sc., janv. 1887; Revue scientifique, 18 i'évr. et 2 juillet 1887, 18 mars 1888 ; Bull. Soc. Géogr. comm., 1887, p. G63 ; Afas, Oran, 1888, t. I, p. 47 (av. carte).
(2) G. Rolland, Hydrologie du Sahara algérien, p. 56. Id., L'Oued Rir et la colonisation française, in-8°, Paris, 1887.
(3) Gouvernement général de l’Algérie. Notes sur le pays d'Ouargla et sur les sondages opérés dans ses oasis de 1883 à 1888 , Alger, Giralt, in-4°, 1889. — Gf. P. Blanchet, L'oasis et le pays d’Ouargla, Ann. de Géogr., 1900, p. 47.
LA. PÉNÉTRATION SAHARIENNE
En 1886, M. le commandant Rinn (1), étudiant l’état des frontières sahariennes de l’Algérie, conseillait de porter notre ligne de postes militaires tout contre les Areg, et préconisait notamment l’occupation d’Igli, à défaut de celle du Touat. Igli, placé sur la rive gauche de l’Oued- Saoura, à proximité de l’Oued-Guir et de l’Ouéd-Zousfana, fermerait l’ouverture entre nos derniers établissements du Sud-Oranais et les Areg (2). M. Rinn conseillait surtout la construction progressive de voies ferrées, ouvrant le pays à l’avant et garantissant sa soumission à l’arrière.
Au delà de nos frontières et de la région occupée par nos troupes, le Sahara se fermait de plus en plus. La douloureuse émotion causée par le désastre de la mission Flatters était à peine calmée, que le Sahara faisait de nouvelles victimes. Le bon accueil relatif que le P. Richard avait trouvé en 1879 chez les Imanghasaten et les Itoghas avait fortifié sa résomtion d’aller fonder une mission à Ghat même (3). Ce missionnaire, brillant tireur, cavalier intrépide, médecin réputé infaillible, était devenu Arabe au point de voyager avec les caravanes sans faire soupçonner qu’il fût Français, et put faire ainsi à plusieurs reprises la course dangereuse d’Ouârgla à Ghadatnès (4).
(1) Commandant Rinn, Nos frontières sahariennes , Alger, 1886.
(2) Documents, II, p. 145.
(3) Yuillot, p. 201.
(4) Baunakd, Vie du cardinal Laoiyeric, p. 201.
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A la fin de décembre 1881, le Père Richard, accompagné des Pères Morat et Pouplard, partit de Ghadamès, suivi de quelques Chaanba et guidé par des Touareg Imanghasaten, avec l’intention de gagner Ghadamès. On apprit bientôt que les trois Pères blancs avaient été assassinés par les Touareg peu de jours après leur départ. En 1893, M. Foureau, au retour d’une de ses missions, put visiter le lieu du massacre, à 11 kilomètres seulement à l’Ouest de Ghadamès, un peu au Nord de la route de Ghadamès à Hassi-Imoulay ; il rapporta les ossements de deux des victimes. Le cardinal Lavigerie, à la suite de ce meurtre, renonça à la voie du Sahara pour étendre ses missions dans le centre africain. 11 se borna désormais à entretenir des stations de missionnaires à Ghardaïa, Ouargla et El- Goléa (1).
Le Gouvernement de l’Algérie parut lui aussi se désintéresser désormais des explorations sahariennes. Aussi ce fut au Ministère de l’Instruction publique que s’adressa M. Foureau pour obtenir l’appui qui lui était nécessaire, et c’est avec son aide qu’il put entreprendre, en décembre 1882, son premier voyage saharien. Son intention était d’aller au moins jusqu’à Hassi-Messeguem. Partant d’Ouargla, il gagna directement Aïn-Taïba par Hassi-Djeribia. Ses guides Chaanba refusant d’aller plus loin, à cause de l’insécurité du medjebed d’Insalah à Ghadamès, il revint à Hassi-Djeribia, puis poussa une pointe dans le S.-W. sur Hassi-Ouled-Aïch par Hassi-Tamesguida et Hassi- Chaanbi. Il reprit ensuite le chemin de Ouargla, lais-
(1) Vlillot, p. 213.
TA PENETRATION SAHARIENNE
sant à sa gauche la vallée de l’Oued-Mya. Bien qu’il n’eût pas accompli son programme primitif, il rapportait des renseignements intéressants sur le Sud du Sahara d’Üuargla. Son itinéraire du Hassi-Djeribia au Hassi-Ouled-Aïch est entièrement nouveau, et le voyageur a fixé remplacement de tous les puits visités sur une carte au 1/500. 000e qui reproduit dans ses moindres détails le relief de la région parcourue (1).
En 1883, M. Bourlier, qui venait de visiter Ouargla, songea à pousser une pointe sur Insalah. Mais on le dissuada de donner suite à ce projet; pour qu’une pareille entreprise réussisse, lui disait-on, il faut qu’elle soit exécutée avec rapidité, afin de ne pas laisser à ceux qui pourraient y porter obstacle le temps de se reconnaître ; mais alors les résultats en sont peu profitables pour la science.
En 1885, M. L. Teisserenc de Bort, accompagné de M. B. Deschellereins, ingénieur civil, et de M. Bovier- Lapierre, préparateur au Muséum, partit de Touggourt et s’avança jusqu’à Hassi-Ould-Miloud, dans 1 Igharghar. Puis, inclinant vers le S.-E., il alla passer à Bir- Aouidef et remonta ensuite sur Berresof, gagnant de là le Nefzaoua et Gabès (2). En 1888, M. L. Teisserenc de Bort parcourut le Sud de l’Algérie ; il s’avança jusqu’à El-Goléa, et remontant l’Oued-Seggueur, par Daïat-el-Hamra, atteignit Brézina (3).
(1) VuiLLOT, p. 219. CT. Foureau, Excursion dans le Sahara algérien {L' Exploration, tome XVI, p, 335; Bull. Soc. archéol. de Constantine, 1888, p 34). Une excursion au Sahara algérien : Rapport au Ministre de V Instruction publique, in-8°, Paris, 1883.
(2) C. R. Soc. Gèogr. P axis. 1885, p. 326, 421,437, et 1887, p. 531.
(3) C. R. Soc. Gèogr. Paris, 1892, p. 172.
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Ces excursions sur les confîus immédiats de nos possessions demeurent seules possibles pendant cette période ; ceux qui tentent de s’avancer au delà succombent. L’un de ces derniers fut Marcel Palat, lieutenant de cavalerie, qui avait publié, sous le pseudonyme de Marcel Frescaly, plusieurs volumes de poésies ou de nouvelles algériennes qui ne sont pas sans quelque mérite. Palat, qui avait obtenu une mission et des tonds du Ministère de l’Instruction publique, comptait d'abord partir du Sénégal. L’opposition des bureaux de la Marine et la promesse de Si Hamza de l’accompagner jusqu’à Iusalah le décidèrent à pénétrer par la province d’Oran (1885). Mais Si Hamza, empêché au dernier moment, le confia à un de ses parents éloignés ; l’agha de Géryville, Si Kaddour, devait le rejoindre au Gourara et le conduire à Insalah. Palat se rendit d’abord à El-Goléa, puis suivit l’Oued-Meguiden ; il séjourna quelque temps dans les ksour du Tinerkouk (Gourara septentrional), où il fut rejoint non par Si Kaddour, mais par son fils Mohammed. Palat se rendit dans l’Aouguerout (1) et de là poussa seul une pointe jusque chez Bou-Amama, dans le Deldoun, où il reçut un bon accueil. De retour dans l’Aouguerout, il quitta définitivement ses compagnons de route, les Ouled-Sidi-Cheikh, pour se confier à des gens des Ouled-ba-Hammou, venus soi-disant le chercher de la part d’Abd-el-Kader ben Badjouda, cheikh d’Insalah. Quatre jours après, Palat était assassiné à
(1) La carte donnée par Vuillot indique un ksar d’Ygrouth; il n’existe pas de ksar de ce nom : il faut entendre l’Aouguerout ; par contre, Deldoun n’est pas un ksar, mais un district.
no
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Hassi-Cheikh, à l’Ouest d’Insalah, avec son interprète Belkassem.
Quoique les détails de cette fin tragique et ses causes ne soient pas exactement connus, et que l’endroit même où périt le jeune officier n’ait pas pu être déterminé d'une façon exacte (1), il semble qu’il ne faut pas en accuser seulement une bande de pillards des Ouled-ba-Hammou (2) ; ni la responsabilité de Rou- Amama, ni celle des gens du Gourara ne parait engagée dans cette mort, mais il n’en est pas de même des gens d’Insalah, qui avaient fourni à Palat les guides qui le tuèrent. D’ailleurs, une pareille issue était plus que probable, étant donné les conditions de 1 exploration de Palat ; si Rohlfs avait pu parcourir les oasis en 1864, c’est qu’il voyageait, comme il le dit lui-même, sous le masque de l’islam, à une époque où les populations du Touat ne se sentaient pas encore menacées par la venue des chrétiens : il en était autrement en 1885. Peut être cependant la mission eut-elle fini moins tristement si le Gouvernement général et les Ouled-Sidi-Cheikh avaient déployé en sa faveur
une action plus énergique.
La fin de Camille Douls est enveloppée de plus d’obscurité encore que celle de Palat. Elle n est connue que grâce à des renseignements recueillis pai les officiers français dans le Sud Algérien, et consignés dans une lettre adressée au Président de la Société de Géographie de Paris par le général Poizat, commandant la division d’Alger (3). Douls était un jeune
(1) Documents, III, p. 225, note.
(2) Vuillot, p. 227.
(3) C. R. Soc. Géogr., 1890, p, 52.
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voyageur français qui voulait parcourir le Sahara en se faisant passer pour musulman et meme pour hadji ; mais il n’avait qu’une connaissance insuffisante des idiomes et des coutumes de l’Afrique musulmane; c’était d’ailleurs se condamner à ne pas donner de ses nouvelles et à ne point faire d’observations scientifiques. Après un premier voyage au Sahara occidental, il partit en compagnie de deux pèlerins marocains; il s’était muni, parait-il, de lettres de recommandation du chérif d’Ouezzan. Il se rendit au Touat, refaisant vraisemblablement l’itinéraire suivi par Rohlfs en 1864. Il fut reconnu comme Européen bien avant d'atteindre le Reggan ; tout alla à peu près bien jusqu’à l’Aoulef, mais avant d’atteindre les oasis d’Akabli, le voyageur fut assassiné, soit par des Touareg avec qui il avait fait marché pour être conduit à Tombouctou, soit par des Arabes Dermechega.
Mentionnons encore quelques projets d’exploration ou de pénétration commerciale qui n’eurent pas de suite. En 1886, M. le général Philebert propose de conduire à Amadghor, en passant par El-Goléa, Farèsoum-el-Lil, Deganet, Kheneg-el-Hadid et Idélès, une colonne suffisante pour n’avoir rien à craindre des Touareg, et de former en ce point des caravanes qui seraient envoyées dans les directions de Tombouctou par Timissao, de Kano par T Air et de Kouka par Ghat, Kaouar et Bilma. Si la seconde partie de ce projet parait peu pratique, la première en revanche, qui consistait à se montrer en force dans l’Ahaggar, aurait eu sans doute les meilleurs résultats.
En 1889, M. E. Bonhoure propose d’occuper pacifiquement le Touat et le Tidikelt et d’y fonder un éta-
ua
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
blissemeut commercial, en un point bien choisi entre Insalah et Akabli. Le Gouvernement général émit l’avis que ce projet, pour produire des résultats avantageux, devrait être précédé de tentatives qui permettraient à nos négociants de s’initier aux choses du Sahara.
En 1890, MM. Haekemberger, ancien officier, et Flault, commis à l’inspection académique de la Sarthe, sollicitent du Ministre de l’Instruction publique une mission pour se rendre d’Algérie à Tombouctou et au Sénégal. Sur un rapport de Duveyrier et un avis conforme du Gouvernement général, ces demandes sont rejetées parce que leurs auteurs ne sont nullement préparés par leurs études antérieures à accomplir un tel voyage et que les dangers à courir sont trop grands pour des résultats bien précaires.
A défaut d’explorations, il faut se contenter pendant cette période de progrès cartographiques ou scientifiques et de renseignements indirects. En 1882, le Service géographique de l’armée commençait la publication d’une carte d’Afrique à 1/2.000.000°, dressée par le commandant Lannoy de Bissy, qui mit à profit toutes les cartes françaises et étrangères, ainsi que les renseignements fournis par les recueils géographiques et les relations de voyages ; elle donnait autant que possible tous les itinéraires des explorateurs. La première édition de cette carte fut publiée de 1881 à 1890, en 2 couleurs (planimétrie en noir, figuré du terrain en gris bleuté).
LA PÉRIODE D’EFFACEMENT
Lors de la réapparition de nos armes dans la région •de Figuig en 1881-82, le capitaine Henry de Gastries avait souvent campé dans les environs des oasis avecnos colonnes, mais sans pénétrer dans aucun ksar (1). Après avoir levé la partie ouest des plateaux Oranais en 18(8, il avait dressé la carte de la région des ksour en 1880-82 (2). En juin 1883 paraissait une réédition de la carte du Sud-Oranais au 1/400.000% revue et complétée d’après les travaux de M. Gastries et de divers autres officiers (3). En 1886, le Service géographique publiait également une carte provisoire du Sud-Oranais à 1/200.000° (4). La même année, le Gouvernement général publiait une carte de l’Extrême-Sucl de l’Algérie à 1 800.000e (5).
Après 1 occupation de la ’l unisie, le progrès géographique marche tle pair avec le progrèsde la pacification. Une première carte du Djebel-Douirat accompagne Le Sud de la Tunisie, parle commandant Rebillet (1886). Vers la même époque parait la carte du Service géographique de l’armée à 1/200,000, dite Carte de reconnaissance, œuvre tout à fait remarquable comme rapidité topographique et aussi comme exactitude. La limite Sud de cette carte longe le bord méridional du Djerid et du Nefzaoua : elle pousse ensuite une pointe
(1) Documents, II, p. 539.
(2) Documents, II, p. 459.
(3) Carte du Sud-Oranais à 1/400 000e, publiée par le dépôt de la Guerre en 185.5, revue et complétée en 1883 d'après les travaux des capitaines de la Croix et de Gastries, des lieutenants Delcroix et Brosselard. 4 feuilles.
(4) Cai le du Sud-Oranais à 1/200.000°, édition provisoire héliogravure sur zinc en couleurs, 15 feuilles, 1886.
(5) Mentionnée par Déporter, Extrême-Sud de V Algérie, p. 1.
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
dans le Sahara jusqu’au poste romain d’El-Haguef ; elle donne le Djebel-Douirat et ses ksour (1).
En matière de cartographie privée il faut mentionner la carte du Sahara septentrional par laquelle M. Foureau préludait à ses explorations ultérieures (2),
En outre de ses travaux cartographiques, le capitaine de Gastries avait recueilli, dans la région de Figuig, les éléments d’un remarquable et consciencieux mémoire (3), qui reste le meilleur guide que nous possédions sur la grande oasis saharienne.
En 1836, le capitaine Le Chatelier publiait dans le Bulletin de la Société de Géographie (4) un intéressant mémoire sur le Régime clés eaux du Tidikelt, et, dans le Bulletin de Correspondance Africaine (5), une Description de l'oasis dflnsalah d’après les renseignements recueillis pendant un séjour de 18 mois à Uuargla. Il y traite de la géographie du territoire d’Insalah, des populations nomades et sédentaires, de leur constitution sociale et politique, de la situation commerciale. Les renseignements et itinéraires indigènes ont été vérifiés et critiqués avec soin (6) ; c’est une
(1) V. Cornutz, Bail. Soc. Géorjr. Paris, 1896, p. 521.
(2) Carte d'une partie du Sahara septentrional, dressée par F. Foureau, d’après 1 Etat-Major, les documents les plus récents, les travaux, cartes et itinéraires de Duveyrier, Parisot, Le Chatelier, Bajolle, F. Bernard, Pech, Teisserenc de Bort, Foureau, à 1/100.000°, 1888.
(3) Bull. Suc. Géorjr. Paris, 1882, p. 401. Cf. Documents, II, p. 461.
(4) 3e trim. 1886, p. 364.
(5) Bull. Corr. a fric. (. Publicat . de l'Ec. des Lettres d'Aljer ), 1885, p. 266. — Cf. Documents, IV, p. 286.
(6) Documents, IV, p. 286.
LA. PÉRIODE D’EFFACEMENT
œuvre de recherches minutieuses et savantes autant que d’érudition.
Diverses missions de M. René Basset intéressent la géographie saharienne, celle notamment qu’il accomplit en 1881 à Aïn-Madhi, et au cours de laquelle divers itinéraires au Sahara central lui furent communiqués par le bureau arabe de Laghouat ; il les a publiés et commentés avec l’érudition la plus sûre et la plus étendue (1). Dans un autre ordre d’idées, la mission de M. René Basset au Mzab et à Ouargla en 1886 doit être mentionnée ; il y faisait des recherches sur les manuscrits arabes des zaouïas des oasis du Sud (2) et en rapportait de précieux matériaux non seulement sur le dialecte parlé par les Mozabites, mais aussi sur d’autres dialectes berbères, notamment sur celui des Aoulimmiden (3).
Les curieuses population du Mzab continuent d’ailleurs à intéresser les savants. En 1885, M. de Motylinski donnait une excellente notice' sur Guerara (4) ; il dressait le catalogue des livres des Beni-Mzab et analysait leurs principales chroniques (5). En 1886,
(!) René Basset, Documents géographiques sur l’Afrique septen-
'n'8°- Pa‘'!s’ 1898 (Articles parus depuis 1883 dans le Bull, de la Soc. de Gcogr. de l Est).
^A~SET> Les ?na™scrils arabes des bibliothèques de {m* hdl C Temacm> cle Ouargla et de Adjadja , in-8», Alger
(o) René Basset, Notes de lexicographie berbère, Paris 1883-88 1- partie: Ghat et Ivelouî ; 3- partie : Sui-Oranais et Figuû- • 4 partie: louât, Gourara, Aoulimmiden. — Id. Etude sur la zenatia du Mzab , de Ouargla et de l’Oued-Rir, Paris, 18(J3.
1884^ A °E C’ Motyunski’ Guerara depuis sa fondation, Alger,
JÜ! ^“mîornem.1' La mm * l“ SK“ abadiU‘ Bult- Co‘-
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
M. Masqueray publiait son œuvre la plus considérable au point de vue historique, la Formation des cites chez les populations sédentaires cle V Algérie (l) ; un tiers de ce bel ouvrage est consacré aux populations du Mzab, que M. le L)r Ch. Amat, chargé de l'organisation du service médical au Mzab, étudiait peu après à son tour à un point de vue différent (2).
Vers la fin de 1887, des Touareg Taïtoq et Ivel Ahenet furent amenés à Alger et internés au fort Bab-Azzoun, à la suite d’une expédition malheureuse qu’ils avaient entreprise chez les Chaanba Mouadhy. M. Masqueray se mil en relations avec eux, fit faire à deux d’entre eux, Ixenan-ag-Tissi et Ghekkad-ag- Ràli, le voyage de Paris en 1889, et publia son Dictionnaire français-touareg (3), celui-là même qu’il avait dû se faire pour converser avec eux dans leur langue. La mort ne lui a pas permis d’achever cette publication, mais le dernier fascicule du Dictionnaire, ainsi que les textes, ont été publiés par les soins de M. René Basset, qui a succédé A M. Masqueray dans la direction de l’Ecole des Lettres d’Alger. M. Masqueray a publié aussi, dans divers journaux, des contes touareg, des descriptions de la vie et des mœurs touareg, où l’imagination a peut-être une trop grande part, mais qui sont néanmoins une importante
(1) ln-8°, Paris.
(2) Ch. Amat, Le Mzab et les Mzabilcs , in-8°, Pari«, 1888.
(3) E. Masquer ky, Dictionnaire français touareg {Publient, de l'Ec. des Lettres d’Alger, 3 fascic., Paris 189-395). — là., Observations grammaticales et textes de la tamahaq des Taitoq, publiées par R. Basset et Gaudefroy-Demombynes (Publicat. de l’Ec. des Lettres d’Alger , 3 fascic., Paris 1896-97).
LA PÉRIODE D‘EFFACEMENT
contribution à la connaissance des populations du Sahara.
Ces mêmes Touareg du fort Bab-Azzoun fournirent à M. le capitaine Bissuel, chef de bureau arabe, la matière d’un ouvrage qui intéresse plus directement encore la géographie. Chargé par le général Poizat, commandant la division d’Alger, d’interroger ces captifs et d’obtenir d’eux le plus de renseignements possible sur leur pays, M. Bissuel réussit au delà de toute espérance, et se lit donner de précieuses indications géographiques, consignées dans son ouvrage Le s Touareg de l'Ouest (1 ) , accompagné de deux cartes portant, l’une les routes suivies par les Touareg de l’ouest, l’autre. TAdrar-Ahnet à l’échelle approximative de 1 800.000e, d’après un plan en relief exécuté par ces indigènes. Les renseignements recueillis par M. Bissuel sur la direction des vallées de ce massif infirment l’hypothèse de M. Sabatier, d’après laquelle l’Oued-Saoura aboutirait au Niger, et lui donnent comme terminaison le Djouf, dépression sans issue (2).
Les Touareg Taïtoq sont encore liés d’une autre manière à l’histoire de l’expansion française en Afrique. L’un d’eux, Chekkad, fut donné comme guide au jeune explorateur Paul Crampel, qui se proposait, partant du Congo, de gagner le lac Tchad. La mission Crampel fut anéantie, et le Targui, malgré les protestation d’amitié qu’il envoyait à M. Masqueray, doit très vraisemblablement porter la respon-
(1) In-8°, Alger, 1888. V. notamment p. 89 et suiv.
(2) Documents, III, p. 138. Schirmer, Le Sahara, p. 172. C. Sabatier, Touat, Sahara, Soudan, p. 10.
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sabilité du massacre. Ses campagnons de captivité réussirent de leur côté à s’échapper et à regagner leur pays.
Le domaine de la France dans l’Afrique occidentale s'est considérablement étendu pendant cette période décennale. En 1890, les Etats situés sur les rives du Sénégal sont, ou directement administrés par nos agents, ou soumis à notre influence. A l’Est et au Sud, nous avons débordé sur les pays soumis de trois côtés à la fois, au Soudan (Haut-Niger), dans le Fouta, Djallon, aux Rivières du Sud. Ces résultats ont été obtenus avec des forces militaires très restreintes. En 1887, le lieutenant de vaisseau Caron s’est même avancé sur le Niger jusqu’à Kabara, port de Tombouctou. Mais l’exécution de la voie ferrée du Sénégal au Niger a été poursuivie avec une extrême lenteur. Les changements de personnel, la cherté des envois, faits souvent pendant la mauvaise saison, le gaspillage du matériel, enfin deux épidémies de fièvre jaune absorbèrent la majeure partie des crédits (1) ; au bout de deux ans, 40 kil . seulement étaient construits, et c’est seulement en 1888 qu’on atteignit Bafoulabé (132 kil.) (2).
Pendant ce temps se passait sur le Bas-Niger un événement d’une bien auire portée. En 1884, les Compagnies françaises qui avaient remonté le Niger et y avaient fondé des comptoirs, lassées d’une lutte inégale et n’étant pas soutenues par le Gouvernement, se laissèrent acheter leurs comptoirs par leurs con-
(1) Schirmer, p. 404.
(2) Bail. Afr. fr., 1896, p. 332.
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currents anglais. La Compagnie anglaise ne perdit pas de temps. Pour prévenir le retour d’un semblable péril, elle se lit décerner’ en 1886 une charte royale lui donnant le droit d’administrer le pays, et dès le 18 octobre 1887, l’Angleterre notifiait officiellement son protectorat sur les territoires possédés par la Compagnie du Niger (1).
Nos comptoirs de la Côte-d’Ivoire, Grand-Bassani et Assinie, ont servi de point de départ à de nombreux explorateurs qui ont entrepris la conquête pacifique de l’arrière-pays. En 1888, le capitaine Binger signait à Kong un traité de protectorat qui nous attribuait une partie de l’immense boucle du Niger, jusque là à peu près inconnue.
L’acquisition de la nouvelle colonie donnée à la France par M. de lirazza avait été ratifiée par le Parlement en 1882 ; à la suite du Congrès de Berlin, l’Association internationale africaine devenait l'Etat indépendant du Congo, dont le roi des Belges, Léopold II, était reconnu souverain. Les limites entre cet Etat et le Congo français furent fixées par un traité de 1887, qui assignait comme limite à la France la rive droite de l’Oubangui, depuis son confluent avec le Congo jusqu’à sa source. De même que l’Ogooué nous avait conduit au Congo et le Congo à l’Oubangui, l’Oubangui à son tour nous conduisit vers le lac Tchad et vers le Haut-Nil.
C’est par cette voie que nos explorateurs ont pénétré dans l’Afrique centrale, cherchant d’une part à relier par le lac Tchad le Congo à l’Afrique ni-
(lj Schirjuer, p. 405.
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gérienne et soudanienne, de l’autre à se rapprocher de la vallée du Nil.
ha pénétration saharienne prend une allure différente à partir de 1890. C’est cette année-là que fut fondé le Comité de V Afrique française , qui a joué un si grand rôle dans la fondation de l’empire colonial français en Afrique, et a provoqué le grand mouvement d’opinion qui rendit les entreprises africaines populaires en France. La mort de Grampel n’arrêta pas l’action du Comité ; les projets du jeune explorateur furent repris et exécutés par d autres missions. Enfin, le 5 avril 1890, une convention francoanglaise partageait entre la France et l’Angleterre une partie des territoires sahariens et soudaniens. Le « partage de l’Afrique », commmcncé pendant la période précédente, va marcher à pas de géant pendant la période décennale la plus voisine de nous. Du coté de l’Afrique septentrionale, notre politique, quoique bien timide encore, est un peu plus active que dans la période précédente. M. Jules Cambon, Gouverneur général de l’Algérie, manifeste de diverses manières l’intérêt qu’il porte aux questions sahariennes, et, bien que cet intérêt soit généralement demeuré platonique, son Gouvernement marque une reprise dans l’histoire de la pénétration saharienne. En dernier lieu, la mission Foureau-Lamy et la mission Flamand-Pein sont venues apporter ou tout au moins préparer la solution de questions pendantes depuis plus de trente ans, et ouvrir véritablement une ère nouvelle.