‹ AlgérieChapitre 15 sur 15 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. — La convention de 1890 avec l’Angleterre. — Occupation d’El-Goléa (1891). — Voyage de M. Cambon à El-Goléa (1892). — Projets d’expédition au Touat. — Les bordjs (1892-93). — Prise d’Insalah ( 1899) et occupation des oasis du Sud-Ouest (1900,'. — Progrès dans l’Afrique occidentale et centrale. — Prise de Tombouctou — Politique saharienne du Soudan. — La « course au lac Tchad ». — - La convention de 1899.

IL — Explorations : Jacob (1892). — Godron (1895). — Flamand (1896). — Germain et Laperrine (1898). — Gornetz (1891-94). — Foureau (1890-1900). — La mission Foureau- Lamy (1898-99). — La mission Flamand-Pein (1899).

III. — Tentatives de pénétration c.mmerciale. — G. Méry (1892-93). — D’Attanoux (1893-94). — Mores (1896). — Question des marchés francs (1893). — Question du Transsaharien.

IV. — Renseignements recueillis par MM. Déporter (1890) et Sabatier (1891b — Ouvrages de MM. Scnirmer, Flamand, Vuillot, de la Martinière et N. Lacroix. — Cartographie saharienne.

Par la convention du 5 août 18S0, «le gouvernement de S. M. B. reconnaît la zone d’influence de la France au Sud de ses possessions méditerranéennes, jusqu’à une ligne de Say, sur le Niger, a Barroua, sur le lac Tchad. » Celle convention a été assez diversement appréciée (1). Suivant les uns, elle nous permet de

(1) H. Schirmer Les voies de pénétration au Soudan (Ann. de Géogr., 1891-92, p. 16). — Id., Le Sahara, p. 406.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

réunir toutes les colonies françaises du Nord et de l’Ouest de l’Afrique et d’en faire un tout. Suivant les autres, cette union est purement fictive et imaginaire ; pour la satisfaction de teinter aux couleurs françaises, dans nos atlas, les vastes espaces vides du Sahara, nous avons abandonné aux Anglais les véritables portes de sortie de l’Afrique centrale, le Niger inférieur et la Dénoué. Sous prétexte de nous autoriser à prolonger l’Algérie vers le Sud, autorisation qui ne nous était nullement nécessaire et que personne ne songeait à nous refuser, nous nous sommes laissés exclure des riches territoires du Sokoto. Lord Salisbury se vanta, non sans quelque apparence de raison, de nous avoir attribué la mauvaise part, en nous donnant « les terres légères » du Sahara, où le coq gaulois trouverait « de quoi gratter. »

Quoi qu’il en soit, si nous voulions tirer parti de cette convention, la première chose à taire était de prendre possession du Touat sans plus tarder. Tel paraît bien avoir été un moment notre pensée. Un projet d’expédition aux oasis du Sud-Ouest par Igli et TOued-Saoura fut étudié en 1870, puis ajourné (1). On se contenta de créer en 1891 un poste permanent à El-Goléa, à cheval sur l’Oued-Mya qui va à Tlgharghar et l’Oued-Seggueur qui va à l’Oued-Saoura ; en ce point l’Oued-Seggueur, sortant de l’Erg, bute contre le plateau crétacé et repart par un coude brusque dans une direction perpendiculaire, en prenant le nom d’Oued-Meguiden et en se dirigeant à l’W. S. W., vers l’Aouguerout (2).

(1) Documents, III, p. 59.

(2) Documents , II, p. 143 ; IV, p. 130.

Cette mesure aurait dû être le prélude d’une action sur Insalah. Au mois d’août 1891, M. Jules Cambon écrivait combien il lui paraissait nécessaire qu’enfin la France prît une résolution qui assurerait définitivement la tranquillité en Algérie et sa domination dans le Sud : « Les oasis du Touat, du Gourara et du Tidikelt, disait-il, ont servi de refuge à tous les hommes de nos tribus plus ou moins compromis, et ont été le centre de toutes les agitations qui se produisent contre nous ; c’est là, au Deldoun. que s’est réfugié Bou-Amama qui cherche par tous les moyens à encourager les insurrections, les razzias et les défections. D’un autre côté, le souvenir de la mission Flatters, qui n’a pas été vengée, écarte de nous les Touareg qui Tout concertée. Enfin les nécessités de la politique nous ont conduits à reconnaître la suzeraineté de la Porte sur Ghadamès et sur Ghat ; il en résulte que, si nous laissons échapper le Touat, qui est la plus grande ligne d’eau et de population se dirigeant à travers le Sahara vers l’intérieur de l’Afrique, comme d’autre part la ligne des oasis de Ghadamès-Ghat ne nous appartient plus, nous n’avons plus de voie de pénétration facile et sûre dans le Sahara, et le traité conclu avec l’Angleterre Tan dernier relativement à Thinterland algérien sera devenu une lettre morte entre nos mains (J). »

Mais M. J. Cambon ne parvint pas à faire partager cette manière de voie par le Gouvernement de la métropole. On s’en tint à décider l’augmentation des

(1) Documents, III. p. 63-64. Pour l’historique de la question du Touat, v. Documents, III, ch. il, et G. Mandeville, L’Algérie occidentale et le Touat (Quest. diplom, et colon., 1898, t. III. p. 137.)

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

forces militaires dans le Sud, et le prolongement du chemin de fer d’Aïn-Sefra sur Djenien bou-Rezg, c’est-à-dire toujours des mesures préparatoires et des charges sans compensation. Les essais faits pour utiliser des influences indigènes, notamment celle du chérif d’Ouezzan, demeurèrent sans grand résultat. En 1892, nous perdîmes une des plus belles occasions d’agir qui se soit présentée. M. Cambon, reprenant le projet de voyage conçu par son prédécesseur M. Tirman, se rendit à El-Goléa, accompagné du général Thomassin, et les Ouled-Sidi-Gheikh vinrent l’y saluer. C’est alors qu’on sougea à reprendre avec Si-Kaddour la politique qui nous avait jadis donné, avec le concours de son père Si-Hamza, le sultanat d’Ouargla (1). Le cbet des Ouled-Sidi-Cbeikh promettait de diriger, au profit de notre cause, ses efforts vers les oasis du Touat. Ce projet n’aboutit pas plus que les autres. Pendant ce temps, la cour de Fez poursuivait ses menées et investissait des caïds dans les oasis ; les etforts du Sultan, évidemment dirigés par les puissances européennes, ne manquaient ni de persévérance ni d’intelligence. En 1893, le sultan Moulai el Hassan visita le Tafilelt, pour y prier, disait-on, sur la tombe de son ancêtre; il dut revenir en toute hâte, rappelé par les événements de Melila, et notre situation dans le Saliara n’eut guère à souffrir de ce voyage. La mort du Sultan (1894) rendit encore impossible l’année suivante l’expédition au Gou rara.

C’était une compensation insuffisante à notre inac-

( 1 ) Documents, III, p. 80.

Lion que la construction de quelques caravansérails fortifiés ou bordjs, au-delà des points extrêmes de nos possessions. En 1893, on créa de ces forts, ainsi qu’on appelle un peu pompeusement ces petits ouvrages, à Rerresof, sur la route du Souf à Ghadamès, à Hassiel-Mey, au Sud d’El-Oued, et à Hassi-Inifel sur l’Üued-Mya, près du confluent de l’Oued-Insokki. En 1894, on construisit Hassi-bel-Heïrane (Fort Lallemand), dans les gassisde l’Ighargbar. Hassi-Chebaba (Fort Miribel) à 135 kilomètres Sud d’El-Goléa, sur la route d’Insalah par le Tademayt, Ilassi-el- Homeur (Fort Mac-Mahon), à 160 kilomètres S.W. d’El-Goléa, dans l’Oued-Meguiden. sur la route du Gourara. En 1895, on occupa dans la province d’Uran El-Abiod-Sidi-Cheikh et Djenien-bou-Rezg, postes qui, installés sur le revers de l’Atlas Saharien, allaient nous permettre de surveiller le pays en avant, ce que n’avaient pu faire nos postes de Géryville et d’Aïn- Sefra, placés au débouché nord des montagnes. Enfin, en 1897, le chef-lieu du cercle de l’Extrême-Sui, qui était primitivement à Ghardaïa, fut transféré à El-Goléa.

Ces mesures étaient parfaitement justifiées s’il fallait y voir une solution d’attente, si ces bordjs devaient être des gîtes d’étape et des points d’appui en vue d’une marche immédiate sur Insalah; c’était une charge sans compensation si l’on devait s’imposer pendant des années le ravitaillement coûteux et parfois dangereux de ces postes. Avec les nomades, quand on occupe un point, on n’occupe que ce point. Bugeaud l’avait déjà dit (1), et ce principe stratégique, déjà

(1) Rinn, Nos Frontières sahariennes , p. 4G.

LA PENETRATION SAHARIENNE

vérifié aux confins du Tell, devient un axiome en pays saharien. La garde d’un point d’eau ou d’un défilé n’empêchera jamais un djich, un rezzou ou une harka de « passer à côté. » Selon le mot de M.de Gastries (1) « on ne tient pas les nomades avec des bordjs, on les tient par le ventre. Ce n’est pas par une progression lente de notre base d’opérations et par la création des postes perdus dans les immensités sahariennes que nous établirons notre domination ; c’est en allant tout droit occuper les oasis où se trouve une population sédentaire et agricole, ou, par suite, notre installation est facile, et d’où nous pouvons tenir « par le ventre » les turbulents et les insoumis. » C’est en occupant Insalah, carrefour de routes et lieu de ravitaillement des Touareg, que nous les aurons à notre merci (2).

C’est également une mesure préparatoire, d’ailleurs excellente et nécessaire, que celle qui consisterait à réaliser l’unité de commandement dans le Sud. On a vu, il y a peu d’années, les autorités supérieures des provinces de Constantine et d’Alger procéder le plus sérieusement du monde et par l’envoi d’une mission topographique à la délimitation de territoires situés fort avant dans les sables, à 450 kilomètres au Sud de Touggourt (3). Cette situation, qui rend les préparatifs d’action difficiles et empêche de coordonner les elfor-ts, doit cesser. Il faut en finir avec les Saharas multiples d’Oran, d’Alger, de Constantine, de Tunis(4). L’Etatdoit nommer un chef unique dont l’autorité s’étendra sur tou-

(1) Journal des Dèôats, 17 février 1899.

(2) Bull. Afr. fr., 1897, p. 250.

(3) Bull. Afr. fr., 1898, p. 119.

(4) F. Fourkau, Bull. Soc. Géogr. de Paris, 1898, p. 229.

tes les régions du Sahara français du Nord et qui 'apportera des vues d’ensemble dans l’organisation de nos confins militaires.

En 1898, M. Laferrière a pris possession du Gouvernement général de l’Algérie. Il a manifesté en maintes circonstances l’intérêt qu’il porte aux questions de l’Extrême-Sud, et sa ferme résolution d’en finir avec les difficultés que nous rencontrons dans le Sud Oranais et au Touat. La présence à ses côtés de M. le capitaine Levé, officier familier avec les problèmes sahariens et apportant à préparer leur solution 1 activité la plus énergique, était un indice certain que la pénétration saharienne entrait dans une phase nouvelle. En effet, les questions posées dépuis 1890, voire même depuis 1864, se sont trouvées rapidement résolues.

Ce fut d’abord la soumission de Bou-Amama, auquel 1 aman fut accordé (1899). « La disparition de ce foyer d agitation, comme aussi le concours deslvenadsa, qui ont été vers 1873 la base de notre action vers l’Ouest, supprimaient les derniers obstacles à l’exécution de nos desseins sur le Touat et rendaient sa complète liberté d action à notre politique saharienne (2).

Un autre résultat important est la décision qui a été prise de prolonger la ligue de pénération du Sud Oranais. En 1900, celte ligne a atteint Djenien-bou-Rezg ; en la prolongeant jusqu’à Duveyrier (Zoubia), au confluent de l’Oued-Dermel et de l’Oued Bonis, on laisse de côté Figuig, qui, aux termes des traités actuels, appartient au Maroc, et cependant on s’en rapproche

(2) Quest. diplom. et colon, 1899, t. VIII, p. 226.

assez pour que ces oasis puissent profiter des facilités commerciales qu’elles pouraient tirer du chemin de fer. Il n’v a pas d’inconvénient, puisque, d’après l’article 6 du traité de 1845, les pays situés au Sud des ksour n’appartiennent à personne. Cette ligne suivra une vallée très facile, conduisant à l’Oued-Zousfana-Saoura (1).

La mise en chantier du tronçon de Djeuven à Duveyrier a immédiatement suivi l’achèvement de la ligne d’Aïn-Sefra à Djeuven (2).

Enfin la question du Touat s’est trouvée résolue a la suite de l’attaque de la mission de M.G. IL M. Flamand, qui mit fin à des hésitations inexplicables. Cette mission scientifique était escortée d’un goum d’environ 140 hommes, commandé par le capitaine Pein ; chef du poste de üuargla, cet officier s’était distingué dans la poursuite d’un rezzou jusque dans la région de Ghadamès, et c’est à lui qu’était échue, en 1898, la difficile mission de ravitailler, dans un pays inconnu, la mission Foureau-Lamy ; il est le premier Français qui soit entré dans Insalah. La mission Flamand, arrivée le 27 décembre 1899 dans la région d’Iguesten, fut attaquée le lendemain au point du jour par une troupe de 1.200 hommes venus d’Insalah et des ksour voisins, et ayant à leur tête les chefs du sof anti-français des Badjouda.

Le capitaine Pein, malgré le faible effectif dont il disposait, repoussa les agresseurs, qui eurent 50 tués ou

(1) Augustin Bernard, Les chemins de fer en Algérie ( extr . des Quest. diplom. et colon., 1899), p. 26.

(2) Quest. diplom. et colon. 1900, t. IX, p. 209, Robert de Caix, La marche vers le Touat, Bull. Afr. fr., 1900, p. 125 et

suiv.

blessés et laissèrent plus de 60 prisonniers, parmi lesquels Badjouda. Les portes de Ksar-el-Ivebir lui furent ouvertes. C’est un grand et brillant succès.

A la nouvelle du combat, le capitaine Pein avait été rejoint par le capitaine Germain, commandant les spahis sahariens, qui avait reçu l'ordre de se maintenir en contact avec la mission, de manière à pouvoir lui porter secours en cas de besoin. Le 5 janvier 1900. un nouveau combat, livré près du petit ksar de Deghamcba, amena la soumission de la population de tout le groupe d’Insalah.

Le maintien de l’occupation de cette oasis fut décidé, et le 18 janvier arrivaient des forces de soutien, envoyées d El-Goléa sous les ordres du commandant Baumgarten. Cependant on perdit un temps précieux, et c’est seulement au mois de mars qu’on se décida à prendre possession de tout le groupe des oasis du Sud- Ouest, conséquence nécessaire de la prise d’Insalah.

Une colonne commandée par le lieutenant-colonel d’Eu fut mise en route pour achever l’occupation du Tidikelt, pendant qu une seconde colonne s’avancait de Uuveyrier vers Igli sous les ordres du colonel Bertrand. La première de ces colonnes eut à soutenir, le 19 mars, un combat acharné et sanglant, à la suite duquel elle s’empara des oasis d’Inrar, situées à environ 50 kilomètres à l’Ouest d’Insalah. Le chef El Driss ben Naïmi, qui avait pris le titre de «pacha de Timmi », et n’avait pas cessé d’être, depuis la prise d’Insalah,

1 agent le plus actif de 1 hostilité contre la France, avait rassemblé des contingents tirés du Touat, de 1 Aoulef, de Sali et évalués a 3.000 hommes environ. La kasba du ksar Lekhal, où un grand nombre de

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

combattants s’étaient réfugiés, fut bombardée et s’écroula en partie sur ses défenseurs. Les pertes de 1 ennemi furent d'environ 600 tués ; parmi les prisonniers se trouvait Ben Naïmi. Nous eûmes 9 tués et plusieuis blessés (1). Le combat d’Inrar fut suivi delà soumission des oasis de l’Akabli et de l’Aoulef, les plus occidentales du Tidikelt.

D’autre part, la colonne Bertrand, forte de 2.000 hommes, partie de Duveyrier le 25 mars, occupait Igli sans coup férir le 5 avril. Ce ksar très miséiablo n a pas d’importance en lui-même, mais il en a beaucoup par la position qu’il occupe : en nous y établissant, nous avons coupé le dernier pédoncule qui aurait pu rattacher au Maroc les oasis du Sud-Ouest (2).

Enfin des forces parties d’El-Goléa et de Géryville ont, les premières par l'Oued-Meguiden, les secondes par l’Erg, convergé sur Tabelkoza et Timmimoun et occupé le Gourara.

Les colonnes du Tidikelt et du Gourara remonteront

(1) Bult. Afr. fr.. 1900 p. 142. - Quest. diplom et colon., 1900, t. IX, p. 495.

(2) Bull. Afr. fr., 1900, p. 177. On ne pouvait guère esperer occuper le fossé, c’est-à-dire l’Oued Saoura, sans être obligé de s’assurer en même temps du talus qui le borde, c est-adire la région des Ouled-Djerir et des Douï-Menia. C’est même ce motif qui avait fait hésiter tant de fois à occuper Mi. Aussi un mouvement, dont on ne peut encore connaître les conséquences, est signalé parmi ces tribus au moment ou nous écrivons (mai 1900). Il n’y a qu’à user, comme nous l’avons fait à plusieurs reprises, des droits qui nous sont conférés par le traité de 1845, et à reprendre vis-a-vis déliés la politique que nous avons suivie jadis, avec de Colomb en 1855-57, avec de Wimpffen en 1870 (V. Augustin Bernard, Touat et Maroc, Quest . diplom. et colon., 1er juin 1900).

vers le Nord dès qu’elles auront accompli leur mission, ' c’est-à-dire dès qu’elles auront manifesté par leur présence dans la région des oasis sahariennes que nous y sommes dorénavant les maîtres. Elles laisseront quelques postes, composés d’hommes éprouvés, bien ravitaillés et à l’abri d’un coup de main, qui suffiront vraisemblablement pour maintenir notre domination pendant la saison des grands chaleurs. Les territoires d Insalah et d’Igli sont provisoirement organisés en annexes, relevant directement des généraux d’Alger et d Oran. Au mois d’octobre, il ne restera plus qu’à achever ce qui a été commencé, et à déterminer poulies oasis le meilleur mode d’administration, c’est-à-dire le moins coûteux, le plus éloigné des formes compliquées où nous nous sommes trop souvent complus, au Sahara et ailleurs.

« L’Algérie n’est pas achevée, écrivait Rohlfs; il est absolument nécessaire que tout le système de l’üued- Saoura, et par suite le Gourara, le Touat et Insalah, soient attirés dans la sphère d’action de la France. Il est tout à fait étonnant qu’on ne l’ait pas reconnu après le massacre de la mission Flatters. » Désormais, l’Algérie est achevée ou le sera prochainement. C’est la véritable raison d’être de la reconnaissance due à ceux qui, à Paris, à Alger et dans l’Extrême-Sud, ont enfin osé rompre le charme qui semblait depuis si longtemps ensorceler notre politique saharienne.

Par le retentissement qu’elle aura parmi les populations sahariennes, par le point d’appui qu’elle donne à notre politique, la prise de possession des oasis du Sud-Ouest et un événement décisif. Les conditions de la pénétration saharienne s’en trouvent complètement

modifiées, à notre très grand avantage. L'exploration du massif de l’Ahaggar, l’étude d’un plan d’action combiné entre le Touat et Tombouctou, auxquels on n’osait songer il y a quelques mois, deviennent désormais désirables et relativement faciles.

Dans nos possessions de l’Afrique occidentale, nous avons acquis un domaine immense pendant la période décennale 1890-1900, et déployé une très grande activité. Celui de tous ces événements coloniaux qui intéresse le plus directement le Sahara est la prise de Tombouctou en 1895 ; notre entrée dans cette ville eut un grand retentissement au Sahara. Les campagnes de la flottille du Niger de 1895-96, grâce, en particulier, au lieutenant de vaisseau Hourst, ont fait connaître le cours complet de ce grand fleuve (1). La pacification de la partie septentrionale de la boucle a été assurée par l’établissement de postes à Bamba, Gao, Tozaye et Ansongo, qui tiennent le fleuve contre les incursions des Touareg de la rive gauche. Les questions sahariennes ont été étudiées au Soudan avec un soin vraiment digne d’éloges, et le gouvernement de cette colonie a publié sur les Touareg du Sud des études fort intéressantes.

En 1898, M. Coppolani, administrateur-adjoint de commune mixte, fut chargé d une mission du Gouvernement général de l’Algérie pour étudier les i apports entre les confréries religieuses musulmanes de l’Algérie et celles du Soudan. Il entra en relations avec les tribus de Maures et de Touare Aouelimmiden dont les parcours s’étendent au nor

11 ) G. R. Soc. Géogr., 15 janvier 1897.

bo "3

du Sénégal et du Niger et contribua à leur pacification. Il traversa le Tagant, le Hodh, l’Azaouad, et s’avança jusqu’à Araouan. Les relations entre Tombouctou et l’Algérie se sont bornées jusqu’ici à un échange de correspondances par caravanes, mais l’envoi de la mission Goppolani doit être regardé comme l’indice qu’une politique saharienne unique, dont il reste à déterminer les principes et les grandes lignes, prévaudra désormais au sud de l’Algérie et nord de Tombouctou Cl). Depuis l’occupation du Tidikelt en 1899, nous tenons les deux clefs du Sahara occidental ; car, selon le mot de M. Jules Cambon, ce qui a été commencé à Tombouctou devait être achevé à Insalah ( 2 ).

En 1890, le capitaine Monteil, parti de Bammako, atteint Say en traversant le Massina, reconnaît les limites assignées par la convention franco-anglaise, et aboutit à Tripoli en traversant le Sahara par la route de Bilma et du Fezzan. A latin de la même année, le lieutenant de vaisseau Mizon remonte le bas Niger, sur la foi des traités qui assuraient la liberté complète de navigation du fleuve et de ses affluents. Malgré les embarras de toutes sortes que lui suscite la Royal Niger Company, il réussit à remonter laBénoué jusqu’à Yola. Il ne parvient pas à atteindre le lac Tchad, mais il effectue sa jonction avec M. de Brazza, venu à sa rencontre par la Sangha ; il avait ainsi fermé le hinterland du Cameroun, qu’une convention franco-allemande de mars 1894 délimita.

(1) Bull. Afr. fr , 1899, p. 217 et 421.

(2) Documents , II, préface.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

Au Dahomey, les postes de Wydah et de Kotonou servent de point de départ à une action énergique contre le Dahomey, qui aboutit à la prise d’Abomey par le colonel Dodds. Les années suivantes sont employées à effectuer la jonction du Dahomey avec nos possessions de la Côte-d’Ivoire et du Haut-Niger, jonction qui s’est effectuée de 1896 à 1897.

La capture de notre vieil ennemi Samory, en 1898, abat les dernières résistances dans l’Afrique occidentale. Enfin une convention du 14 juin 1898, par laquelle nous faisions à l’Angleterre des concessions étendues, partage entre elle et nous les territoires de la boucle du Niger (1); elle n’est en somme que la conséquence de la fâcheuse convention de 1890.

Dans l’Oubanghi, les missions Dybowski, Maistre (1892-94), Gentil (1895-97), s’avançaient veps le bassin du Chari et le Tchad, pendant que les missions Liotard (1892) et Marchand (1896-98) étendaient notre domaine dans la direction du Nil.

La période de grande expansion en Afrique, la « course au lac Tchad », inaugurée par l’exploration de Crampel, peut être considérée comme close par la convention franco-anglaise de 1899, qui a fixé d’une manière à peu près définitive les limites de notre empire colonial dans l’Afrique Centrale (2). La jonction au moins virtuelle des possessions françaises du Soudan, de l’Algérie et du Congo français sur les bords du lac Tchad est effectuée. La convention de 1899 consacre nos efforts dans la région du Haut-Ou-

(1) Bull. Afr. fr., 1898, p. 207.

(2) Bail. Afr. fr„ 1899, p. 100.

bangui, du Chari et du Baguirmi ; elle nous attribue le Ouadaï et le Tibesti, sans parler de vastes régions purement sahariennes. Malgré ce qu’a eu de pénible pour nous l’évacuation de Fachoda et notre exclusion des régions du Haut-Nil, on reconnaîtra sans doute à la réflexion que la part qui nous est faite par la convention n’est pas négligeable. A notre avis, c’est en 1890 que les fautes irréparables ont été commises, lorsque nous nous sommes laissé exclure du Bas-Niger et surtout de la Bénoué, où Mizon nous avait acquis les droits les plus sérieux.

Bien que le Sud-Algérien n’ait été définitivement achevé par la prise de possession du Touat qu’à la fin de 1899, la dernière période décennale n’a pas été sans profit au point de vue de l’exploration et de la connaissance scientifique du Sahara. Le martyrologe des victimes des Touareg semble à peu près clos ; sauf le lieutenant (iollot, tué au sud d’El- Goléa par des Chaanba dissidents dans une reconnaissance topographique (1), et le marquis de Mores, qui périt dans le Sud de la Tunisie, aucun nouveau désastre ne s’est produit dans le Sahara. Avant de parler des diverses missions de M. Foureau, qui figurent au premier rang pendant cette période, il convient de rappeler les autres explorations accomplies dans l’arrière-pays de la province d’Oran et de la Tunisie.

(1) Bull. Afr.fr., 1896, p. 381.

LA PENETRATION SAHARIENNE

En 1891, le capitaine de Saint-Julien reconnaissait la vallée de TOued-Namous. En 1892-93, M. Jacob, ingénieur des Mines, chargé de l’étude hydrologique du Sud des divisions d’Oran et d’Alger, parcourait les vallées de l’Oued-Namous et de l’Oued-Gharbi, s’avancait jusqu’à Hassi-Ouchen, à deux jours de Tabelkoza, puis allait passera Hassi-bou-Zid et gagnait de là El-Goléa. Il déterminait divers points astronomiques, et M. le lieutenant Fariau, qui l’accompagnait jusqu’à Hassi-bou-Zid, levait son itinéraire. Divers itinéraires dans la région de Fort-Mac-Mahon étaient reconnus et levés par le capitaine Pein, le lieutenant Pouget et d’autres officiers fl). En 1893, M. le commandant Godron, accompagné des lieutenants S. du Jonchay et de Lamothe et de l’interprète militaire Palaska, descendait l’Oued-Gharbi, franchissait l’Erg et allait toucher à l’oasis de Tabelkoza (2).

Mais le principal explorateur du Sud-Ouest est M. G. -B. M. Flamand, professeur à l’Ecole des Sciences d’Alger et collaborateur du Service de la Carte géologique de l’Algérie il a fait du Sahara oranais son domaine propre et y a accompli ces mêmes explorations méthodiques que M. Foureau a poursuivies plus particulièrement dans le Sahara algéro-constantinois. C’est en 1890 qu’il a commencé à voyager dans l’Atlas saharien et les régions limitrophes. En 1896, il a accompli un voyage dont les résultats scientifiques ont été importants. Parti d’El-Abiod- Sidi-Gheikh, M. Flamand a abouti à Fort-Mac-Mahon

(1) Ges travaux ont été utilisés dans les Documents fvoir notamment tome IV, p. 199, et l’atlas joint aux Documents).

(2) Documents, III, p. 105.

(Hassi-el-Homeur) ; il a reconnu la série des régions naturelles parallèles, dirigées S -W.-N.-E., que l’on rencontre entre la chaîne saharienne et le plateau crétacé du Tademayt, visitant l’Oued-Gharbi, l’Erg, le Tinerkouk, le Meguiden. Le voyageur a signalé l’importance de la zone d’épandage des grands oueds, réceptacle des eaux des grandes crues de l’Oued - Seggueur, de l’Oued-Gharbi, de l’Oued-Namous ; cette zone n’a pas moins de 400 kil. de développement, et sa largeur maxima dépasse 80 kil. La lisière septentrionale du grand Erg est reculée par M. Flamand jusqu’à Oum-es-Sif : il va se terminer à l’Est à El- Goléa, au Sud à la grande vallée du Meguiden; il est large de 100 kil. à peine dans la partie où l’explorateur l’a traversé. Une particularité de structure de cette région est la présence de tar'tar (plur. tr'atir), plateaux sableux sans alignement défini (1).

En 1898, MM. Germain et Laperrine, officiers de spahis sahariens, traversaient le plateau du Tademayt de Fort-Mac-Mahon à In-Salah, par Hassi-Àflissès, levant 662 kil. d’itinéraires nouveaux. Us reconnaissaient la configuration exacte du plateau et des oueds qui l’entaillent, configuration assez mal indiquée jusqu’ici sur les cartes. Le versant sud du Baten est abrupt et plonge tout d’un coup sur le reg, où l’on descend par de profondes et difficiles échancrures, telles que la gorge d’Aïn-Souf (2).

(1) G.-B.-M. Flamand, De ÏOranie au Gourara , in-8°, Paris,

1898. — Id. , La traversée de l’Erg occidental [Ann. de géogr.,

(2) Bull. Afr. fr., juillet 1898, suppl. n° 7, av. carte par

P. VuiLLOT.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

Dans le Sud-Tunisien, la région située au sud des grands ehotts, parcourue souvent encore par des razzia pendant les premières années après l’occupation de la Tunisie, n’était guère connue, jusqu’en 1891, au-delà de là limite delà carte au 2()0*000 du Service géographique de l’armée, que par quelques renseignements indigènes. Seul, M. de Béchevelle, officier du Service des renseignements chargé d’organiser le petit pays du Nefzaoua, s’était avancé jusqu’à Bir-Kessira, sur la route de Douirat à Ghadamès. Aucun voyageur européen n’avait encore parcouru les routes conduisant de la Tunisie à Ghadamès.

C/est ce que se proposa un jeune ingénieur Suisse, M. V. Cornetz, qui accomplit, eu 1891, un voyage de Douirat à Ghadamès et entra même dans cette dernière ville. De 1891 à 1891, il a vécu sous la tente avec les dernières tribus tunisiennes et lait de grandes excursions cynégétiques, son principal point de départ ayant été le village de Douz, au S.-E. du Nefzaoua. M. Cornetz a dégagé avec beaucoup de clarté (1) les traits généraux de la géographie du Sahara tunisien, où la division fondamentale est, comme dans le Sahara algérien, celle du Sahara quaternaire ou pays des puits ( Bled-el-Biar ) et du Sahara crétacé ou pays de la soif ( Bled-el-Ateuch). Entre Ghadamès et le Nefzaoua, M. Cornetz distingue 5 régions : une région de hammada ; une région de cliebka, longée par une large plaine d’érosion, le Djelel ; une région degour ; la région des Toual (gour allongés) et la plaine des

(1) V. Cornetz, Le Sahara tunisien, étude géographique. Bull. Soc. Géogr. Paris , 1896, p. 518, av. carte à 1/800. 000e,

puits. M. Gornetz a étudié les Areg tunisiens et leurs

limites, les points d’eau, les tribus, les principaux trajets de caravanes.

En 1893, MM. Cazemajou, capitaine du génie, et Dumas, lieutenant au 4e spahis, exécutaient un voyage de reconnaissance vers Ghadamès en suivant la route Nefta- Ghadamès, non encore reconnue. Partis de Berresof-Cherf, ils s’avancaient à travers l’Erg jusqu’à la zaouïa de Sidi-Maabed, à 2 k il . à l’W. de Ghadamès, levant leurs itinéraires à ^ (1).

Le principal explorateur de cette période décennale est M. Foureau, qui reprend et continue, dans des conditions singulièrement plus difficiles, les traditions de Duveyrier. Presque chaque année, depuis 1890, nous trouvons M. Foureau sur les routes du Sahara. La surface des régions explorées par lui, de 1890 à 1897, représente un carré de 750 kil. du N. au S. et autant d’E. en W., compris entre les latitudes de Touggourt et d’Edeyehouen, dans l’Oued- Mihero, entre les méridiens d’In-Salah et de Ghadamès (2). Les itinéraires de M. Foureau, divergeant presque tous de Bislcra, embrassent la région comprise entre le Sud Algérien et le Tassili des Azdjer, en passant par l’Erg et la hamada de Tinghert. Il a

(1) P. VUILLOT, Noie sur un voyage de Nefta à Ghadamès, exécuté par MM. Cazemajou et Dumas. Bull. Soc. Géogr. Paris, 1896, p. 145.

(2) F. Foureuj, Mes Missions dans le Sahara (BuH.de la Soc. de Géogr. de Marseille, 1897, tome XX, p. 360). — I cl . , Coup d’œil sur le Sahara français (Ann. de Géogr.. 1894-95, p. 61).— J. Berge RON, Résultats des voyages de M. Foureau au point de vue de la géologie et de l’hydrologie (Extr. des Mém. de la Soc. des Ingén, civils, janvier 1897).

UO LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

franchi treize fois les grandes dunes de l’Erg oriental, trois lois le massif de dunes au sud du Djoua (Erg d’Issaouan des cartes). Il a résolu le problème du cours de l’Igharghar. reconnu des bras très excentriques de ce fleuve fossile dans l’Erg de l’Est, alors qu’on admettait avant lui qu’il suivait en un cours unique le Gassi Touil. Il a déterminé l’altitude, la nature du sol et de la végétation dans , les régions ainsi parcourues par lui, dont ses itinéraires, soigneusement relevés, ont aidé à fixer la carte. Ses missions ont eu d’importants résultats géologiques; il a notamment fait connaître l’existence de larges bandes de calcaire carbonifère dans l’Erg d’Issaouan, entre la hamada crétacée de Tinghert et le plateau dévonien du Tassili.

En 1890, M. Foureau (1) part de Touggourt, va passer à Rir-Ghardaya, Hassi-Botthin et Aïn-Taïba. Puis, traversant l’Erg dans la direction düS.-W., par une contrée fort difficile, il va aboutir à Menkeb- Souf, dans la région dite du Maader, estuaire terminal des rivières descendues du Tademayt sur le versant nord-est. Il passe à Hassi-Aouleggui, non loin de Hassi-Messeguem, coupant en ce point la route de la deuxième mission Flatters. Puis il longe le versant sud du Tademayt, cheminant sur une hamada noire qui s’étend entre l’Oued-Massin à gauche et le Djebel-el-Abiod à droite, le long du Raten. Arrivé au Koudiat-Mrokba, à partir duquel le

(1) F. Foureau, Mission au Tademayt(Bull. Soc. Géorjr. de Paris, 1891, p. 5). — Id., Une mission au Tademayt ( territoire d’Insalah) en 1890 : rapport au Ministre de l'Instruction publique ; in-8°, Paris 1890. Cf. P. Vuillot, p. 218.

Baten s’éloigne dans la direction W. plein, il reprend la route du retour, repasse à Menkeb-Souf, puis se dirige sur Guern-el-Messeyed. De là, il suit lahamada Dra-el-Atchan ou Hamada de l’Oudje nord et rentre à Touggourt,

En 1S92, M. Foureau se propose ("1) de reconnaître la région au Sud d’Aïn-Taïba, entre Temassinin et Hassi-Messeguem. Il franchit l'Erg deux fois, par des routes presque entièrement nouvelles, pousse une pointe à travers le plateau rocheux de Tinghert jusqu’au puits de Tabankort, visite Temassinin, petit jardin de 2 à 300 palmiers, où habite seul un hartani d’Disalah, gardien de la zaouïa, à 10 jours de marche de tout centre habité. De Temassinin, M. Foureau fait route sur Hassi-Messeguem en passant par El-Biodh, et remonte ensuite sur Touggourt par Aïn-Taïba.

En 1893, M. Foureau parcourt de nouveau (2/ le Sahara algérien et relève des itinéraires nouveaux dans la région s’étendant entre Ouargla, Temassinin et Ghadamès. A partir d’Aïn-Taïba, il gagne El- Biodh par une route nouvelle et intermédiaire entre ses anciens itinéraires de 1890 et 1892. A Temassinin, il apprend la présence, près de Ghadamès, de plusieurs nobles Azdjer qu’il désire rencontrer ; il se décide alors à se rapprocher de cette ville en suivant TOudje Sud de l’Erg, au Nord de la route

(1) C. R. Soc. Géogr., 1892, p. 244. Cf. Vuillot, p. 263.

(2) F. Foureau, Une mission chez les Touareg (C R. Soc.Géoyr., 1893. p. 256; Bull. Soc. Géogr., 1893, p. 500). — Id., Au Sahara : Mes deux missions de 1892 et 1893 (Réédition du rapport de mission de juillet 1893), in-8°, Paris, 1897. — Cf. Vuiluot, p. 286.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

suivie par Rohlfs, région curieuse et jusqu’alors inexplorée , en sol de hamada rocheuse extrêmement dure. Arrivé au Hassi-Imoulay, il ne crut pas devoir s’approcher plus près de Ghadamès. Quelques Ifoghas, auxquels il avait envoyé des émissaires, vinrent l’y visiter ; ils déclarèrent que la convention de 1862 était ignorée de la masse des tribus, et qu’ils ne pouvaient, pour le moment, lui assurer le passage à travers leur territoire. D’après ces indigènes, le commerce serait nul entre Insalah et Ghadamès, peu important entre l’Aïr, la région du Tchad et la Méditerranée. M. Foureau, traversant l’Erg de nouveau, entre les itinéraires de Largeau et de Duveyrier, rentra à Touggourt par Hassi-Tozeri et Bir-el-Hadj.

En lb(J6, de même qu’en 1893, le but de M. Foureau (1) était de pénétrer chez les Touareg Azdjer, de traverser leur territoire et d’atteindre l’Aïr. Cependant, avant de prendre la direction de Temassinin et du Tassili des Azdjer, il dut, afm de déférer au désir du Gouvernement général de l’Algérie, faire un levé rapide de la route d’El-Goléa au Tidikelt à travers le Tademayt. Seul, sans bagages, ni tente, ni convoi, accompagné de 5 Chaanba seulement, il passe par Hassi-Chebaba et s’avance jusqu’à Hassi-el-Mongar, à 35 kil. N.-E. d’Insalah. Il se dirige ensuite sur El- Biodh et Temassinin, suit le Djoua par l’Oued-Ohanet, puis, coupant à travers l’Erg d’Issaouan, il gagne,

(1) F. Fouriïau, C. R. Soc. Géogr., 1894, p. 132, Bull. Soc. Géogr ., 1895, p. 10. — Id . , Rapport sur ma mission au Sahara et chez les Touareg Azdjer ( octobre 1893 à mars 1894), 1 vol. texte et 1 vol. cartes, in-8°, Paris, 1894. Cf. Documents , Atlas, pl. X, et Vuillot, p. 302.

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE l’aFRIQUE 143

par une route complètement nouvelle, le puits de Tadjentourt. situé sur la route de Ghadamès à Ghat et qu’avait jadis visité Duveyrier. De là, il traverse le plateau d’Eguélé et atteint l’Oued-Tikhammalt (Oued- Mihero), où il a une entrevue avec fes chefs Azdjer, notamment Guedassen, Mohammed ben Ikhenoukhen, et Moulay ag Khaddadj. Guedassen, le chef actuel des Azdjer, est très hostile aux Européens ; Mohammed ben Ikhenoukhen est plus calme et plus sympathique ; Mou'ay-ag-Khaddadj, cousin d’Ikhenoukhen, est peu influent (1). Il n’y a d’ailleurs plus d’amenokal depuis la mort d’El Hadj Ikhenoukhen ; l’anarchie complète règne chez les Azdjer. Après de longues et pénibles discussions, les chefs finirent par accepter de faire traverser leur territoire à M. Foureau. Celui-ci remonta la vallée, encaissée dans le Tassili, massif montagneux de grès noir hérissé de pics aigus, mais sa marche vers le Sud-Est fut bientôt arrêtée, au point dit Edeyehouen, avant le lac Mihero, par une bande de fanatiques à l’encontre desquels les notables Azdjer ne montrèrent qu’une médiocre bonne volonté. Le retour en arrière s’effectua à travers l’Erg d’Issaouan et le plateau de Tinghert, par Hassi- Tabankort, Mouilah Maatallah, Hassi-Mokhanza et Touggourt.

Ces deux missions de M. Foureau à Hassi-el- Mongar et à Edeyehouen sont parmi les plus importantes qu’il ait accomplies à tous les points de vue. Il rapportait un itinéraire de 4,600 kilomètres levé à J /100.000e. Edeyehouen est le point le plus méri-

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

dional atteint par le voyageur, et sa tentative de janvier 1896 pour traverser le Tassili et pénétrer dans l’Aïr est la plus décisive qu’il ait faite, celle qui fut le plus près de réussir.

Pendant les années qui suivent, M. Foureau fait encore plusieurs explorations plus ou moins longues dans l’arrière-pays de nos possessions de l’Afrique du Nord ; d’octobre 1894 à mars 1895, il effectue deux nouvelles tentatives (1). Dans un précédent voyage, il avait pris contact et séjourne quelque temps avec les chefs Azdjer au milieu de leurs campements , arrêté dans sa marche vers le Sud par les efforts d’un chérif fanatique et la mollesse voulue des chefs Azdjer, il rapportait une réclamation des Touareg qui demandaient ou Gouvernement français la restitution de chameaux à eux razziés en 1885 par des nomades algériens d’El-Oued. Après règlement de cette question, ils assureraient, disaient-ils, le libre passage aux explorateurs français. Le Gouverneur général voulut bien consentir, par mesure bienveillante, à payer aux Touareg leurs chameaux ■ mais ils devaient envoyer à Touggourt des mandataires pour toucher cette somme, fixée à 9.000 francs.

M. Foureau se rendit chez les chefs Azdjer pour les informer de cette décision. Passant par Ain-Iaiba, El-Biodh et Temassinin, il traversa l’Erg d’Issaouan, où il reconnut l’existence d’un grand gassi se dirigeant vers Aïn-el-Hadjadj ; il s’avança jusqu’au lac Men-

ti) F. Foureau, G. R. Soc. Géogr., 1895, p. 45, 171, 210, 302. — Id., Mission ch-z les Touareg, Mes deux itinéraires sahariens d'octobre 1894 à mai 1895, in-S”, Paris, 1895.

La périodj: dü partage de l’afrique 145

khough, doublant à pou près l’itinéraire de la première mission Flatters, et poussa jusqu’à Tadjenout, où eurent lieu avec les chefs des pourparlers qui durèrent 6 jours. Il se décida à leur payer 2.000 francs à titre d’à-compte, et ramena deux mandataires auxquels fut versé le reste de la somme. Il rentra à Touggourt par Hassi-bel-Haïrane, rapportant environ 1.000 kilomètres d’itinéraires nouveaux, notamment dans le grand Erg, et ayant recueilli divers fossiles du dévonien et du carbonifère.

Les mandataires des Touareg, ayant reçu en janvier 1895 à El -Oued le solde de leur compte, repartirent avec une lettre par laquelle Foureau donnait rendezvous aux chefs Azdjer au pied du Tassilipour le mois de mai. Ayant rempli (l) toutes les conditions exigées par eux, il devait trouver son escorte prête au jour dit. Mais cette fois, il fut arrêté à El-Biodh par un rezzou de Chaanba dissidents habitant avec Bou- Amama. Il dut rentrer à Biskra, après avoir couru de réels dangers, et ne rapportant que fort peu de renseignements géographiques. La même année survenait un événement fâcheux pour T’influence française, la mort de Mohammed ben Ikhenoukhen, fils du protecteur de Duveyrier (2).

En 1896, les Touareg avaient accusé officiellement réception des sommes versées le 3 février 1895 par les autorités françaises à leurs mandataires. Leurs dis-

positions semblaient assez favorables, mais le Gouvernement général s’opposa à ce que M. Foureau péné-

(1) G. R. Soc. Géogr., 1895, p. 172-173.

(2; C. R. Soc. Géogr., 1895, p. 306.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

tràt cette année-là chez les Touareg, où on signalait un état troublé, et il dut se borner à une course dans le grand Erg algérien et tunisien (3). Il distingua dans l’Erg un certain nombre de zones bien distinctes, différentes par l’aspect et la vég tation, reconnut un bras très oriental de l’Igharghar et constata que la région de l’üuar (la difficile) qui succède à l’Oudje nord, recouvre tout un système montagneux, aujourd’hui à peu près complètement enseveli.

En 1897, M. Foureau tente une fois encore la traversée du Tassili des Azdjer (4). De Temassinin, il remonte la vallée des Ighargharen, passe à Aïn-el- Hadjadj et au lac Menkhough. Il a de longs palabres avec les Azdjer au puits de Tassindja, dans l’Oued- Lezy, mais sans plus de succès que précédemment. Il doit renoncer à gagner l’Air, faute d’argent et de temps (il était parti trop tard, en mars, et avait rencontré des températures très pénibles) ; mais le principal obstacle résidait toujours dans l’attitude des Azdjer, « dont les appétits, au point de vue de l’argent, sont aussi grands que leur complaisance l’est peu. »

Les explorations deM. Foureau donnent la conviction, à peu près établie d’ailleurs dès sa mission de janvier 1894, que le système employé par Duveyrier, et consistant à se présenter presque sans compagnons en

(3) F. Foureau, C. R Soc. Géogr., 1896, p. 99. — Ici . , Dans la grand Erg : Mes itinéraires sahariens de décembre i895 à mars 1896 ; rapport an Ministre de l’ Instruction publique, in-8°, Paris, 1896.

(4) F. Foureau, Mon neuvième voyage au Sahara et au pays Touareg. (G. R. Soc. Géogr., 1898, p. 229 ; B. S. G. P., 1898, p. 229).

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE l’aFRIQUE 147

s’assurant le patronage de chefs influents, n’est plus de mise et ne saurait désormais réussir, si bien préparé que soit l’explorateur et quelle que soit sa connaissance des choses du Sahara.

Il ne restait donc qu’à tenter la traversée du Sahara « avec une petite colonne d’hommes disciplinés à toute épreuve, qui puisse s’avancer sans provocation, mais négocier sans faiblesse, et passer outre aux manœuvres dilatoires qu’emploient si volontiers les Touareg, qui ne sont forts que de notre apparente laiblesse. » (1). « Seule, écrivait M. Foureau, (2) une escorte de 150 fusils bien recrutés assure absolument la sécurité et la réussite ; avec elle, on peut se passer des Touareg, solder les droits de passage régulièrement dûs, ne pas faire de cadeaux. » Il restait en somme à recommencer la mission Flatters dans des conditions meilleures, et avec la résolution ferme de passer de force si l’on ne pouvait passer de plein gré. C’est ce qu’a exécuté la mission Foureau-Lamy en 1898. Cette mission a prouvé la justesse des vues de ceux qui avaient toujours affirmé qu’une petite troupe bien organisée, placée sous le commandement d’officiers ayant pratiqué le désert, ne devait rencontrer au Sahara d autre résistance, d’autre obstacle que ceux provenant de la nature.

Le legs fait (3) à la Société de géographie de Paris

(1) H. Schirmer, Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts, Bull. Soc. Géugr. Lyon, 1896.

(3) Sur la mission 1899, p. 108 ; Ann. de

Foureau-Lamy, voir C. B. Soc. Géogr., Gcogr., 1899, p. 292 \Bull. Afr. fr., 1899,

LA. PÉNÉTRATION SAHARIENNE

par M. R. des Orgeries permit à M. Foureau de réaliser ce programme, qui reçut l’approbation desdivers ministères et du Gouvernement général de l’Algérie. Le commandant Lamy, ancien chef du poste d’El- Goléa en 1891, alors officier d’ordonnance du Président de la République, M. Félix Faure, devint le second de M. Foureau dans l’entreprise et fut spécialement désigné pour commander l’escorte. La mission comprenait en tout 5 membres civils: MM. Foureau, Villatte, Ménard-Dorian, Louis Leroy, du Passage (ces deux derniers no dépassèrent pas Temassinin) ; 10 officiers : MM. Lamy, Reibell, Métois, Yerlet-Hanus, Britsch, Oudjari, de Chambrun, Rondeney, docteurs Fournial et Haller, et 277 hommes de troupe.

Le 23 octobre 1898, la mission quitta Ouargla, emmenant avec elle un immense convoi de 1.000 chameaux chargés d’approvisionnements de toutes sortes. La mission passa d’abord par Aïn-Taïba, El-Biodh et Temassinin. Un poste provisoire fut fondé en ce dernier point pour rester le plus longtemps possible en relations avec la mission et la couvrir au besoin; grâce à cette précaution, négligée bien à tort par Flatters, la mission, qui avait d’ailleurs avec elle des forces suffisantes, devait être plus respectée encore des populations touareg (1). Le capitaine Pein fut chargé du commandement de ce poste ; il avait avec lui 120 méharistes, dont 50 spahis sahariens aux ordres du lieutenant de Thézillat, et une quinzaine de chevaux ; il accomplit sa difficile tâche avec un succès qui lui fait le plus grand honneur. Dès que la mission Fou-

it) Bull. Afr. fr., 1899, p. 176.

reau-Lamy eut quitté Temassinin, le capitaine Pein partit en reconnaissance vers le S.-W., jusqu’au puits d’In-Kelmet, à deux jours au N.-E. d’Amguid, couvrant le flanc droit de la mission. De retour à Temassinin, il en repartit pour s’avancer jusqu’à Tikhammar et à l’Oued-Affatakha, qu’il ne comptait pas dépasser ; mais la nécessité d’assurer le retour de l’escorte d’un dernier et important convoi, que le lieutenant de Thézillat avait dû accompagner .à Assiou, le contraignit de pousser jusqu’à Tadent. C’est seulement lorsque tout son monde lut rentré qu’il se décida à revenir en suivant une route nouvelle, qui le ramena à la sebkha d’Amadghor et à Amguid (1). Partout où il avait passé, il avait fait le levé de son itinéraire, exécuté de nombreuses reconnaissances, recueilli d’utiles renseignements auprès des indigènes.

Quant à la mission Foureau-Lamy, trois lettres de M. Foureau, datées de l’Oued-Affatakha (6 janvier), Tadent (20 janvier) et In-Azaoua (11 février), accompagnées du profil de route et du tracé de l’itinéraire, font connaître qu’elle a suivi sa marche normale ; elle a été seulement retardée par la difficulté d’abreuver et de nourrir un si grand nombre de chameaux, difficulté encore aggravée par une sécheresse persistante. En outre, la route a présenté des obstacles très rudes au point de vue de la nature et du relief du sol. Jusqu’à Aïn-el-Hadjadj, la mission a suivi l’itinéraire de la première mission Flatters ; mais à parti de ce point, elle entrait en pays complètement inconnu, jusqu’auprès d’Assiou (In-Azaoua), où elle a rejoint l’itinéraire de Barth.

(1) Bull. Afr. fr., 1899, p. 177.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

La carte de la région est complètement erronée (1), bien que la succession des oueds, puits et points impor tants, fixée par Du veyrier d’après renseignements, soit tout-à-fait exacte et rende de précieux services au voyageur. Mais il est nécessaire de faire subir aux diverses régions, telles qu’elles sont dessinées sur la carte de Lannoy de Bissy, des corrections de report soit vers l’E., soit versl’W., soit vers divers azimuts. On traversa - d’abord, non sans peine, le Tindesset, portion W. du Tassili des Azdjer, région gréseuse offrant des altitudes de 1.400 mètres, et entourée vers l’E. d’étendues volcaniques ; la mission y rencontra des températures très basses de — 8° et — 10°. On découvrit ensuite, également vers l’E., un massif puissant et élevé, le Djebel-Ahorren, dont l’existence n’avait jamais été signalée dans celte direction. Un pic volcanique de ce massif, le Tebout ou Telit, atteindrait 1.800 mètres. Puis, quittant l’Oued-Affattakha, il fallut marcher dix jours dans une nouvelle région montagneuse, le massif de l’Anahef, composé de granits, de gneiss et de schistes, absolument dépourvu d’eau. La ligne de partage entre la Méditerranée et l’Atlantique fut franchie dans cette marche par 1.362 mètres d’altitude. La mission arriva ensuite à Tadent, sur la route des caravanes de Ghat à l’Air. De ce point, MM. Foureau et Lamy allèrent, avec une faible escorte de 30 Chaanbas, visiter les parages où eut lieu, en 1883. le massacre de la mission Flatters. La traversée entre Tadent et Assiou fut encore très pénible, par suite du manque de toute espèce de végéta-

(f) Ann. de Géogr., 1899, p. 283.

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE L’AFRIQUE loi

ti°n j lâ mission perdit un grand nombre de chameaux. Le puits d’Assiou n’existe pour ainsi dire plus comme point d’eau ; il est remplacé par In-Azaoua, situé un peu plus loin dans l’Oued-TafFassasset, qui draine toutes les eaux du flanc oriental de l’Ànahef. A In-

Azaoua, la mission n’était plus guère qu’à une dizaine

de jours de marche de l’Air, quelle comptait atteindre sans trop de peine, le terrain devenant plus favorable et la végétation reparaissant. Les indigènes avaient fait le vide autour de la mission et les rares individus rencontrés s empressaient de disparaître à son approche.

Depuis In-Azaoua, on n’a plus eu de nouvelles détaillées de la mission. On sait seulement qu’elle est arrivée au Soudan et parvenue à Zinder, puis au lac Tchad.

La mission Foureau-Lamy ne peut manquer d’avoir des résultats scientifiques et politiques importants.

C est en somme la mission Fiatters reprise et réussissant ; il est seulement fâcheux qu’on ait attendu 19 ans pour cela. D'autre part, la preuve est faite qu’on peut traverser le Sahara avec une petite troupe bien commandée. Il nous semble que, si la mission s’était avancée dans l’Ahaggar et était revenue par Insalah, les conséquences de cet effort considérable auraient été plus importantes encore : les conséquences scientifiques, parce que l’Ahaggar est totalement inconnu, tandis que la mission n’a parcouru une route nouvelle qu entre Aïn-el-Hadjadj et Assiou ; les conséquences politiques aussi, parce que ce sont les Hoggar qui sont coupables du meurtre de Fiatters et qui nous ont toujours témoigné le plus d’hostilité, et parce que

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

Insalah a été le point de ravitaillement et de concentration de nos adversaires. On s’est laissé séduire sans doute par le désir d’opérer la jonction des diverses missions françaises sur les bords du lac Tchad, jonction que la convention franco-anglaise de 1899 a rendu parfaitement inutile.

Ces regrets sont d’ailleurs superflus, puisque l’œuvre qu’on eût pu attendre de la mission Foureau- Lamy a été accomplie, dans ce qu’elle a de plus essentiel, par la mission Flamand-Pein ; cette dernière, comme la mission Foureau-Lamy, a été une mission armée. Elle a conduit, comme nous l’avons dit plus haut, à la prise et à l’occupation d’Insalah. qui change du tout au tout les conditions de la pénétration saharienne. Aussi y a-t-il lieu de songer dès à présent à organiser une mission armée pour explorer la région de l’Ahaggar et les gisements miniers qu’on espère y découvrir.

Parmi les missions sahariennes, il convient de mettre à part celles de MM. G. Méry et B . d’Attanoux, à cause du caractère de tentatives commerciales qui leur est propre.

En 1892, M. G. Méry fut chargé par M. Georges Rolland, ainsi que par la Société d’études pour la construction d’une voie ferrée de Biskra à Ouargla et prolongements, d’une mission géographique et commerciale au Sud d’Ouargla vers le pays des Touareg Azüjer. Parti d’El-Oued avec 3 indigènes et 4 chameaux seulement, il gagna El-Biodh par Aïn-Taïba,

reconnaissant le grand Gassi, le plus beau couloir de la région tant par son sol régulier de reg que par sa largeur, qui atteint jusqu’à 12 kilomètres, et constatant que l’établissement d’une voie ferrée ne rencontrerait aucune difficulté provenant de la nature du terrain (1). D’El-Biodh, il marcha vers le S.-S.-E., comptant atteindre Tebalbalet, d’où les premiers campements Azdjer n'étaient pas éloignés, mais, après 3 jours de marche dans cette direction, il fut contraint de revenir sur ses pas par suite du refus de son guide Chaanba de l’accompagner plus loin à cause des Touareg. Il revint à Aïn-Taïba, où il rencontra M. Foureau revenant d’Hassi-Messeguem. et rentra à El-Oued par Hassi-bel-Haïran et Hassi-Mey.

En 1S93, M. G. Méry est envoyé de nouveau par le syndicat de Biskra-Ouargla, avec mission de chercher à s’entendre avec les chefs des Azdjer et d’obtenir le libre passage sur leur territoire pour des caravanes à destination du Soudan central. M. Méry était allé au préalable à Tripok se renseigner sur le mouvement des échanges existant entre ce port et le Soudan, ainsi que sur la nature des marchandises échangées. D’E!-Oued, M. Méry, accompagné de MM. Guilloux et Lacour, se dirigea sur Hassi-Mey et Hassi-behHaïran. Là, il fut rejoint par un mi ad de Touareg revenant d’Alger, où ils étaient allés, dans un but mal défini, pour voir le Gouverneur et échanger des salutations, dirent-ils, mais surtout pour se renseigner sur nos intentions à leur égard (2). Ces miad Touareg,

(1) G. R. S. Géogr., 12 juin 1S92.

(2) Depont et Coppolani, Les confréries religieuses musulmane, p. 273.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

qui n’ont, aucun mandat et ne jouissent d’aucun crédit, sont tout simplement, d’après M. Foureau, des espions et des informateurs. Les membres de la députation ayant offert de se joindre à la mission jusqu’à Temassinin et de lui faciliter une entrevue avec les chefs Àzdjer, leur proposition fut acceptée. Mais cette décision entraîna la défection d’une partie des Chaanba engagés par la mission, et la maladie contraignit M. Lacourà revenir en arrière. La mission ainsi réorganisée se dirigea sur Temassinin par Flgliarghar, conduite par Abd-en-Nebi, marabout des Ifoghas et arrière-neveu de Cheikh Othman ; elle se dirigea sur le lac Menkhough par Tebalbalet et Aïn-el-Hadjadj, suivant la route de la première mission Flatters. Au lac Menkhough, la mission eut des entrevues avec les chefs Azdjer Guedassen et Mouley. Elle regagna ensuite El-Oued par Temassinin, El- Biodh, Aïn Taïba et Hassi-bel-Haïran. L’itinéraire avait été relevé à la boussole par M. Méry, qui avait fait en outre des observations météorologiques, recueilli des échantillons géologiques et botaniques, tandis que M. Guilloux faisait des observations aslronomiques.

Au point de vue scientifique, le voyage de M. G. Méry n’a donc pas été sans résultats. Au point de vue économique, les assertions de cet explorateur sont en complète contradiction avec celles de M. Foureau. M. Méry affirme que « tous les Touareg, même les bergers, connaissent le traité de Ghadamès, et que pas un ne manquera à la parole donnée par un chef au nom de toutes les tribus (1). » M. Foureau déclare

(1) C. R. Soc. Géogr., 5 mai 1893,

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE l' AFRIQUE 155

que la masse de la nation ne connaît point la convention de 1862. D’après M. Méry, la route du Soudan central par le Nord est actuellement ouverte ; d’après M. Foureau, on risquerait sa tête eu voulant traverser le pays des Azdjer. Le courant d’échanges entre la Méditerranée et le Soudan est très important d’après M. Méry, insignifiant d’après M. Foureau (1). Une vive polémique s’est engagée là-dessus. Ceux qui ajoutent plus de foi aux informations de M. Méry déclarent qu’il a vu les véritables chefs, tandis que M. Foureau s’est adressé à des personnages de second ordre (2). Ceux qui s’en rapportent plutôt à M. Foureau répondent que M. Méry a pris ses désirs pour des réalités ; que d’ailleurs l’expérience lui a complètement donné tort, puisque en fait personne, pas plus M. Méry qu’un autre, n’a fait avec le concours des Azdjer cette traversée du Sahara que la mission Foureau-Lamy a effectuée de force, et puisque, malgré toutes les théories et les rêves, pas une tonne de marchandises ne se rend d’Algérie au Soudan.

« Je ne crains pas, disait M. G. Méry, d’affirmer que nous avons la route du Soudan ouverte par le Nord, et à ceux qui me contrediraient, je me contenterai de répondre que je m’offre à en faire pratiquement la preuve. » Cette réponse eût en effet convaincu les plus incrédules. Malheureusement, elle ne fut pas faite. En octobre 1893, le Syndicat üuargla-Soudan, avec l’appui officiel du Gouvernement général de

(1) P. Vuili.ot, p. 228 (d’après M. Fock). — Cf. Fouuicau, B. S. G. F., 1893, p. 529.

(2) M. Fourea'i a cependant vu Guedassen et Mouley en

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

l’Algérie, envoya une mission pour essayer de tirer parti de la première mission Méry. Cette mission comprenait M. Méry, chef de mission, M. B. d’Attanotis, ancien officier, rédacteur au Temps, M. Bonnel de Maizières, ancien membre de la mission Maistre, et deux Pères blancs, le P„ Hacquarl, supérieur de la station d’Ouargla, et le P. Ménoret. Mais, dès les premiers jours, un désaccord survint entre M. Méry et ses compagnons au sujet de l’organisation de la caravane et des mesures à prendre pour assurer sa sécurité. M. Méry, souffrant, rentra en France ; il alla de là à Tombouctou, où il ouvrit avec beaucoup de succès des comptoirs commerciaux commandités par le Syndicat Ouargla -Soudan ; il mourut à Tombouctou, après un séjour de plusieurs années. M. B. d’Attanoux fut désigné comme nouveau chef de mission, et le départ fut ajourné pour utiliser le retour dans son pays d’une députation de Touareg qui venait d’arriver à El-Oued, où elle fut reçue par le général de la Roque.

La mission d’Attanoux reprit la route du Sud au mois de janvier 1894, accompagnée des membres du mi ad Touareg et du marabout . Abd-en-Nebi. Elle passa par Hassi-bel-Haïran, Ain-Taïba, Temassinin, et gagna le lac Meukhough par Tebalbalet et Aïn el- Hadjadj. L’attitude des Touareg fut exactement la même que dans les autres tentatives faites pour franchir leur territoire. La mission rencontra, sur la route du Menkhough, des Hoggar qui exigeaient le droit de passage et avec lesquels la discussion faillit mal tourner ; les Ifoghas suivaient la mission comme des chiens affamés, demandant sans cesse des vivres

la période du partage de l Afrique 157

et des cadeaux ; les chefs des Azdjer, campés à 3 jours du Menkhough, ne se dérangèrent point, et la mission n’alla pas les trouver: « Des raisons d’ordre matériel et moral, également impérieuses les unes et les autres, s’opposent à ce que nous allions jusque là. Nos provisions ne résisteraient pas aux premiers assauts que leur donnerait la multitude que nous y trouverions et pour laquelle la venue d’un voyageur bien approvisionné est une bonne fortune inespérée. » On se borna à des échanges de propos avec un représentant de la Djemaa, nommé Kounni, qui déclara bien que les Azdjer « se considéraient comme liés par le traité de Ghadamès », mais qu’ils exprimaient « le désir de ne pas voir la mission aller plus loin cette année ». On reprit la route de l’Algérie, en suivant le même chemin qu’à l’aller jusqu’à Temassinin ; puis la mission gagna Hassi-Tabankort, et, coupant à travers le grand Erg, se dirigea sur Hassi-bel-Hairan et Touggourt. Bien au’elle se déclarât très satisfaite des résultats obtenus, elle n’avait pas réussi, pas plus que celles qui l’ont précédée ou suivie, à traverser le territoire des Azdjer avec le concours de ces derniers.

Un essai d’envoi de Souafa à Ghadamès, en 1896, ne réussit pas davantage ; le kaïmakan, sur des ordres de Tripoü, à ce qu’il prétendit, s'opposa à la mise en vente des marchandises, et déclara que seuls les Anglais avaient le droit de faire le commerce de l’ivoire avec Ghadamès (1).

La tentative du marquis de Morès eut une issue plus malheureuse encore. Il cherchait à faire péné-

(1) Bull. Afr. fr., 1896, p. 4L

158 LA pénétration saharienne

trer vers le centre africain des caravanes tunisiennes, avec l’appui de la Chambre de Commerce et d’Agriculture de Sousse. Il quitta Djeneien le 31 mai 1896; le 9 juin, il était massacré avec ses compagnons au lieu dit El-Ouatia (Bir-el-Ûti), entre Sinaoun et Ghadamès, victime de la traîtrise de Touareg et de Chaauba dissidents entre les mains desquels il s’était remis, faisant preuve ainsi d’une funeste méconnaissance de ces contrées et de leurs habitants (1).

Un essai assez original fut lait en 1896 par le géné ral de la Roque, pour fixer aux environs de Berresof un certain nombre de tentes touareg ; on espérait, par l’entremise de ces Sahariens, développer nos relations avec leurs congénères du désert. Ils se laissèrent nourrir pendant un certain temps, puis, lorsqu’on les invita à planter quelques palmiers, repoussèrent

l’offre d’un travail indigne d’hommes libres, et firent

comprendre que, si on voulait leur donner des jardins, il fallait auparavant y- attacher quelques esclaves nègres. Ils se mirent ensuite à voler les chameaux de nos nomades, pratiquant la razzia en quelque sorte sur place, et finirent par reprendre le chemin du Sud, dûment engraissés et repus (2).

La conclusion à tirer de tous ces faits est des plus simples. En cherchant à traiter avec les Touareg, c’est-à-dire avec des gens sans organisation, sans cohésion, nous avons commis une grave erreur. Les Touareg sont les anarchistes du désert ; on ne traite pas avec eux : on les soumet. Nous n’en viendrons à bout que par la force (3).

(1) Bull. Afr. fr., janvier 1895 ; ibid., 1806, p. 202 et 209.

(2) Bull. Afr. fr., '1896, p. 127 ; 1898, p. 232.

(3) Bull. Afr. fr., loc. cit.

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE l’aFRIQUE 159

L’échec des tentatives commerciales de MM. Méry et d’Attanoux fît songer à l’emploi d’un autre moyen. Puisque nous ne pouvions aller commercer au Sahara, il fallait amener le Sahara à venir commercer chez nous. On pensa qu’il fallait avant toute chose s’attacher à modifier le tarif douanier appliqué, lors de leur entrée dans les ports algériens, aux marchandises françaises. Les prix de nos produits se trouvent majorés des 2/3 par les taxes qu’ils subissent comparativement aux denrées similaires parvenant à la même latitude par Tripoli ou le Maroc (1). Dans le Sahara oranais, le sucre, le thé, le café et les objets de quincaillerie sont de provenance marocaine. Une caravane de Rezaïna, chargée de denrées diverses d’une valeur de 65.828 fr., n’emportait qu’un seul produit de notre industrie française : 96 fr. de bougie de Marseille ; ce chiffre a son éloquence. A Figuig, les marchandises venues île Melila sont meilleur marché que celles d’Aïn-Sefra (2;.

Une commission fut instituée en 1893, par ordre de M. J.Cambon, pour rechercher les moyens de remédier à cet état de choses. Elle reconnut que le régime appliqué stérilisait notre action, et conclut en demandant l’entrée en franchise des produits destinés à traverser du N. au S. le territoire algérien pour se répandre dans le Sahara (3). Gomme conséquence, elle demandait la création non de territoires francs, mais simplement de postes de sortie où Ton s’assurerait que les exportations sont bien réelles. La cara-

(1) Documents , II, P- 157.

(2) Documents, II, p. 169.

(3) Bull. Afr. fr., 1899, p. 202.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

vane emportant les produits détaxés serait escortée pendant lin certain temps pour prévenir toute fraude (1).

Un décret du 17 décembre 1896 réalisa cette mesure et indiqua comme postes de sortie El-Oued, Touggourt, El-Abiod-Sidi-Cheikh, Djenien-bou-Rezg (2). Mais les résultats furent loin d’être ceux qu’on attendait; ces entrepôts favorisèrent la contrebande (3), sans que le commerce véritable en fût sensiblement accru. Les mesures nouvelles proposées (établissement d’une ligne de postes douaniers dans le Sud et autorisation de la vente au détail des marchandises) n’auront sans douteras beaucoup plus d’etfet (4).

En Tunisie, la frontière saharienne est restée franche de toute barrière douanière et la pénétration commerciale se présente sous certains rapports dans des conditions plus favorables qu’en Algérie. On pouvait espérer faire concurrence à Tripoli et taire aboutir au golfe de Gabès une partie du commerce, faible d’ailleurs, de Ghat et de GhaJamès. En y intéressant les Azdjer, on comptait créer une voie indépendante de ces deux villes; le mouvement devait se produire par l’arrivée à Tataouïn de caravanes conduites par les Sahariens eux-mêmes, et effectivement un léger mouvement de reprise se produisit vers 1895, bientôt arrêté par le meurtre de Morôs. Ce mouvement ne

(1) Documenta, II, p. 163 104.

(2) Bull. Afr. fr., 1898, p. 42.

(3; Bull. Afr. fr., 1898, p. 51.

G) Proc. Verb. Cons. super.. 1898, p. 385 ; 1899, p. 477.

LA PERIODE DU PARTAGE DE l’aFRIQUE 161

paraît pas s’être beaucoup accentué depuis (1). Sans abandonner complètement tout espoir de trafic transsaharien, on s’occupe surtout actuellement, et avec juste raison, du développement économique des diverses régions qui constituent l’Arad tunisien (2).

Restait à essayer de la pénétration économique parles voies ferrées, l’instrument évidemment le plus efficace au point de vue politique comme au point de vue commercial. La question du Transsaharien, un moment enterrée après la mission Flatters, renaît de ses cendres vers 1890. Cette résurrection (3) est due en grande partie aux efforts de M. G. Rolland, ancien membre de la mission Choisy. Par ses brochures et ses conférences, M. Rolland a ému l’opinion publique et suscité de nouvelles controverses. M. Ed. Blanc, le général Philebert, furent également parmi les plus chauds partisans du Transsaharien, examinant la question économique, les rapports avec les Touareg, les difficultés techniques (4). « Faire un tout de l’Algérie, du Sénégal et du Congo, par le Sahara touareg et par le Soudan central et occidental », tel est le but que se proposent MM. Philebert et Rolland (5). M. Rolland examine les divers tracés:

(1) P. Rebillet, Relations commerciales de la Tunisie avec le Soudan, in-8°, 1896 (a. m. d. 1. coram.). — Id., Relations commerciales de la Tunisie avec le Soudan, Revue des Sciences pures et appliquées , 1896, p- 1151.

(2) E. Fallût, Etude sur le développement économique de l'Extrême-Sud tunisien (Rull.Dir. Agr. et Comm. de Tunis, 1899).

(3) SCHIRMER, Le Sahara, p. 405.

(4) G. Rolland, C. R. Soc. Géogr.. 7 mars et 11 avril 1890.

(5) Philebert et Rolland, La France en Afrique et le Transsaharien, Paris. 1890.

LA PENETRATION SAHARIENNE

occidental, d’Àïn-Sefra au Niger (1) ; central, de Laghouat à El-Goléa el au Niger (2); occidental, de Biskra au lac Tchad par Ouargla, l’Jgharghar et Amguid. Enlin M. Ed. Blanc préconise plus particulièrement le tracé du golfe de Gabès au Soudan par Ghat et Ghadamès (8). En somme, quatre tracés principaux étaient proposés, correspondant à chacune des provinces algériennes et à la Tunisie, les tracés par le Touat conduisant au Niger et ceux par l’Igharghar menant au Tchad, quoique chacun d’eux puisse « faire la fourche (4) » vers le Tchad et vers le coude du Niger. Los préférences de M. G. Rolland, de M. Schirmer (5) et de beaucoup d’autres personnes compétentes en matière Saharienne paraissent être à cette époque pour le tracé qui passe par Biskra, Ouargla et Amadghor et aboutit au Tchad.

En 1899, à la suite des progrès nouveaux de la domination française dans l’Afrique centrale, il y a eu un troisième réveil de la question du Transsaharien. Cette fois, c’est M. Paul Leroy-Beaulieu qui prend la tête du mouvement (6). Il fait ressortir l’incohérence

11) Recommandé notamment par M. Bout y. Bull. Soc. de Geogr. d'Oran, passim.

(2) Préconisé notamment par M. Broussais, De Paris au Soudan, in-8°, Alger-Paris, 1891.

(3) Lanier, L'Afrique, Lectures géographiques, p 421. Cf. G. H. Soc. Geogr.. années 1889-90. Voir aussi G. Rolland, Le Transsaharien : Un an après, Paris 1891. A. Fock, Algérie, Sahara. Tchad , Paris. 1891.

(4) Philëbert et Rolland, La France en Afrique et le Transsaharien, p. 65.

(5) Schirmer, Le Sahara, p. 414.

(6) Journal des Débats, 30 sept, et 9 nov. 1898, 18 mars et 31 août 1899, et surtout R. D. M., Ie1' juillet 1899, p. 83 (Le chemin de 1er transsaharien). Cf. Bail. Afr.fr. 1899, p. 4 et 113.

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE l'aFKRJUE 163

de notre empire africain, à laquelle il espère remédier par la construction d’un Transsaharien. Il reprend les arguments économiques et politiques précédemment développés, en y ajoutant des considérations tirées d’événements récents, tels que la mission Marchand et la tragique aventure de la mission Voulet- Chanoine. Cette fois comme les précédentes, de nombreuses et fortes objections n’ont pas manqué de se produire (1).

Innombrables sont les livres, brochures, articles écrits sur le Transsaharien. Réunis, ils formeraient toute une bibliothèque. A de rares exceptions près, c’est une littérature vide et encombrante. Cette question a eu le fâcheux privilège d’être traitée le plus souvent par des personnes qui en ignoraient les premiers éléments; leurs affirmations tranchantes cachaient en général leur ignorance des véritables données du problème (2).

L étude du 1 ranssaharien, comme le nom l’indique, comporte l’étude non-seulement du Sahara, mais du Soudan. Ce serait sortir de notre cadre que de l’entreprendre ici. Chose singulière, on s’est presque toujours occupé surtout du point de départ, chacun des ports algériens en faisant l’objet d’ardentes rivalités locales ; on s’est soucié beaucoup moins du point d artivée. Le Soudan est décrit enfermes vagues

*oLV' notamment P. Leféburë. Correspondant, 25 juillet 1899 P' — General Cosskron DE Villenoisy, Bail. Afr. fr 1899

fn-8^ Alg^TsgT BeKNaRD’ La queslion du Transsaharien,

, p,1 P,our 1 énumération de ccs brochures, nous renvoyons

l^a V?ll'vc,Blbt°9raf\ ofMgeria, s. v. Transsaharian rail - U/dy) et a 1 Ouvrage de AI. Broussais.

la pénétration saharienne

comme uniformément riche et fertile, ce qui dispense d’entrer dans les détails (1). D’autre part, on n’a pas toujours assez tenu compte des évolutions successives de la question, qui s’ëst posée en 1890 autrement qu’en 1881, et autrement encore en 1900.

Le problème peut être envisagé soit au point de vue économique, soit au point de vue politique, et, sous chacun de ces aspects, il faudrait le considérer successivement sous le rapport purement Saharien et sous le rapport Transsaharien.

Sur les ressources que peut offrir au commerce le Sahara lui-même, on s’est fait quelquefois de dangereuses et coûteuses illusions. Mais tout le monde reconnaît à peu près aujourd’hui que le bilan des échanges se réduit à presque rien. Ce serait se leurrer profondément que d’attribuer une grande importance au commerce des groupes d’oasis du Sahara en général et du Touat en particulier (2). Ces dernières oasis sont en proie à la famine, impuissantes à nourrir les quelque 100.000 habitants que leur attribuent les évaluations les plus récentes.

Quant au Soudan, la convention de 1890 nous avait attribué des pays subsahariens qui ont à peu près la valeur de la Tripoli taine, d’autres à peu près inconnus dont on ne peut rien dire encore ; pas aine région vraiment soudanienne, à part les 200 kilomètres de pays en amont de Say (3). Nous avons perdu les pays haoussa, et les pays qu’on nous a donnés au Nord de la ligne Barroua-Say ne valent pas la peine que nous

(1) H. SCHIRMER, Ann. de Gvogr., 1891, p, 12.

(2) Documents, III, p. 16.

(3) SCHIRMER, Le Sahara, p. 408.

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE L AFRfQUE 165

construisions un chemin de fer pour les coloniser. Restent la boucle du Niger d’une part, les pays du Tchad de l’autre.

La région de Tombouctou et du coude du Niger a joui jusqu’ici en France d’une faveur singulière. Nombre de publicistes en ont. sans examen, vanté la richesse. M. Schirmer a fait justice de cette légende (1). La richesse n’est pas à là lisière du désert : elle est plus au Shdjsous les latitudes favorisées par des pluies plus abondantes ; or, ces régions échappent déjà à l’attraction de Tombouctou. L’intérêt de la France est de détourner le trafic de ces pays vers ses colonies du Sénégal et de la Côte-d’Ivoire. Ce serait folie de construire pour les atteindre un chemin de fer de 2.600 kilomètres (2). Dès à présent, la pacification de la vallée du Niger provoquée par notre établissement à Tombouctou, a eu un retentissement sur le commerce transsaharien, dans le sens d’une diminution bien entendu, puisqu’il tend à faire abandonner aux marchandises cette voie longue, dangereuse et dispendieuse du désert (3). Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte d’Afrique pour se convaincre que le vrai débouché de ces produits du Soudan occidental est la côte Ouest, vers laquelle nous travaillons présentement et non sans succès à les attirer.

Le prolongement du chemin de fer du Sénégal audelà de Bafoulabé jusqu’au Niger a été étudié dès 1892 (4) ; le pont de Mahina, qui franchit le Bating

(1) Schirmer. Le Sahara, p. 410 et suiv.

(2) Schirmer. p. 413,

(3) Documents, III. p. 17 et 37.

(4 J Bull. Afr. fr., 1899, p. 334.

IGG

LA. PÉNÉTRA': ION SAHARIENNE

et qui est un des ouvrages d’art les plus importants de la ligne, a été inauguré en 1896 ; le chemin de fer sera activement poussé jusqu’à Toulimandio, port du bief moyen permettant la navigation sur le Niger jusqu’à Tombouctou, Say et Boussa. Du côté de la Guinée française (Fouta-Djallon), M. le capitaine du génie Salesse a étudié la voie ferrée de Konakry au premier point navigable du Niger, en amont de Kouroussa : c’est la route la plus courte et conduisant le plus directement à la mer (1). Elle doit être entreprise en même temps qu’est continuée celle du Sénégal, et les travaux ont déjà commencé. Ces deux voies ne font nullement double emploi. On étudie également un chemin de fer de pénétration par la Côte-d’Ivoire (2). Comme l’a dit M. Salesse (3j, nos colonies côtières sont les points d’arrivée et de départ du commerce, des sortes de bouches nourricières de ce grand corps qu’est le Soudan : chacune a sa zone d’attraction qu’elle dessert actuellement comme elle peut, mais qui existe. De chacune on peut atteindre le Niger ou l’un de ses affluents.

Restent les royaumes du Tchad. Le domaine qui nous a été réservé par la convention de 1899, quoiqu’eu partie ruiné par Rabah, est vraiment riche et fertile dans plusieurs de ses parties. Mais il ne suffit pas (4) qu’un pays renferme nombre de produits utiles

(1) Bull. Afr. fr. , 1896, p. 373.

(2) Camille Guy, Résultats géographiques et économiques des explorations du Niger, Bull. Afr. fr., 1899. — • Ann. de Géogr., 1899, p. 478.

(3) Bull. Afr. fr., 1896, p. 374.

(4) H. Schirmer, La pénétration commerciale au Soudan central ( Revue des sciences pures et appliquées, 15 décembre 1897).

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE L’AFRIQUE lf)7

pour qu’il y ait lieu de l’exploiter. Il faut qu'on ait intérêt à transporter ces produits sur les marchés où ils se consomment. Or, il n’est pas un des produits du Soudan cenlral qui ne se trouve également dans l’une ou l’autre de nos colonies africaines, d’où nous pourrons le tirer à meilleur compte. D’ailleurs, à ces produits du Soudan central s’ouvrent la voie de la Dénoué, la voie du Ghariet de l’Oubangui, etaussi la voie du Nil, qui en draineront chacune leur part(l). Enfin, ces régions du Tchad”, annexées sur le papier, restent à explorer, puis à conquérir et à occuper effectivement.

Au point de vue politique, distinguons encore les chemins de fer sahariens et les chemins de fer transsahariens. Cette distinction avait déjà été faite par M. G. Rolland (2 , qui semble y avoir renoncé depuis. L’utilité des chemins de fer île pénétration dans le Sud de 1 Algérie est indépendante de la question de savoir si ces chemins de fer seront jamais poussés jusqu au Soudan. « Avoir la prétention, écrivait M. Duponchel (3) dans des termes qu’on a souvent cités depuis, de soumettre et de pacifier le Sahara avec des colonnes militaires péniblement, ravitaillées par des bêtes de somme sera toujours une chimère irréalisable ; obtenir ce résultat par la construction prcr gressive d’une voie de fer ouvrant et explorant le pays à l avant, en même temps qu’elle en garantit la sou-

(]) Augustin Bernard, La question du Transsaharien, p. 4.

(2l G. Rolland, La colonisation française au Sahara {A fus, Oran, 188S, lre partie, p. 47 (carte p. 48).

(3) Duponchel, Les oasis et la culture du dattier dans le Sahara.

H. D. M., 15 mai 1881, p. 388.

LA PENETRATION SAHARIENNE

mission à l’arrière, est au contraire une opération des plus simples et qui ne livre rien au hasard. » Si l’on se place sur ce terrain, les divers tracés de voies de pénétration qui ont été proposés se défendent tous par quelque côté. Le golfe de Gabès correspond à un rentrant si marqué de la côte qu’il conviendra sans doute de relier cette région à la ligne de Touggourt (sans doute en prolongeant la ligne de Sfax-Gafsa). La ligne de Biskra-Ouargla se justifie d’elle-même par l’intérêt qu’il y a à desservir les plus belles oasis du Sahara algérien, celles de l’Oued-Rir. La ligne de Laghouat est indispensable : on y a déjà exécuté des travaux considérables, et tout retard apporté à leur achèvement constitue une perte, puisque ces travaux, sont inutilisés et exigent, d’autre part, un entretien sous peine de détérioration. Sa construction procurera au budget des économies considérables sur les transports militaires, notamment pour le ravitaillement, si coûteux aujourd’hui, des forts de l’Extrême-Sud, ou, si on évacue ces forts, du Gourara et du Tidikelt. Quant au prolongement de la ligne de Djenien-bou-Rezg, c’est la plus essentielle des voies de pénétration (1). Rien qu’elle ait surtout un intérêt politique ou stratégique, ou peut espérer que ses recettes viendront en atténuation des sacrifices consentis par l’Etat; cette ligne est indispensable si nous voulons occuper le Touat, et l’occupation du Touat tout entier, présentement en voie de s'effectuer, est indispensable si on veut assurer la sécurité de l’Extrême-Sud et donnera l’Algérie son complément naturel. Qui veut la fin veut les moyens.

(1) Augustin Bernard, Les chemins de fer en Algérie, p. 25-26.

Quant au Transsaharien, c’est également par des arguments politiques et par ceux-là seulement que cette conception peut se détendre. « Pas plus au Bornou ou au Baguirmi qu’au Sénégal ou au Bas- Niger, 1 Européen ne fera librement le commerce sans soldats (1) ». Les chances de trafic du chemin de fer sont des plus médiocres, de l’aveu même de ses partisans. Mais il est clair qu’on ne prendra pied dans la région du Tchad qu’en la mettant à quelques heures de l’Algérie, et le Transsaharien serait l’instrument coûteux, mais indispensable de la conquête- A ce titre, il serait, comme on l’a dit. « une dépense nécessaire dans la balance générale de l’entreprise » (2). Encore l'execution d'un pareil projet devrait-elle être précédée d’explorations beaucoup plus approfondies ces régions sahariennes et soudanaises. Parler actuellement du Transsaharien, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Il faut laisser de côté, pour le moment, la question de savoir si le chemin de fer atteindra Tombouctou ou le Tchad ; contentons-nous quil gagne le Touat, Ouargla, Touggourt. Nous nous emanderons ensuite si cette entreprise est vraiment aussi urgente que le prétendent ses partisans, et si << dans l’ensemble des travaux s’imposant à l’activité e a Fiance, elle n est pas primée par quantité de projets d une utilité incontestablement supérieure » (3).

fl) Schirmer, p. 418.

(2) Schirmer. art. cité.

(3) Lefébure, Correspondant, 25 juillet 1899.

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

La pénétration du Sahara par le Nord est demeurée jusqu’ici si difficile, que i’ère de la géographie positive, pour reprendre l’expression de Carette, n’a encore commencé que pour une faible partie de ces régions. Pour le reste, il faut continuer à se contenter de renseignements indirects fournis par les indigènes.

En 1890, M. le commandant Déporter publiait une volumineuse étude sur V Extrême- Sud Algérien (1), divisée en trois parties, la première, concernant El-Goléa et son territoire, la deuxième le Gourara, le Touat et le Tidikelt, la troisième le pays des Touareg de l’Ouest. Le volume se termine par plusieurs itinéraires à Tombouctou et à Agaclès. Il n’est que le commentaire de la carte du Sahara, publiée en même temps. La méthode suivie par M. Déporter dans cet ouvrage a été, de la part de M. G. Sabatier, l’objet de critiques très justifiées (2). M. Déporter n’indique pas ses sources; on ignore si ses itinéraires sont dus à la déposition d’un seul, ou s’ils sont appuyés par plusieurs témoignages, et jusqu’à quel point ces témoignages sont concordants. « Nous aimerions à connaître ses informants (3), savoir combien de fois iis ont fait le voyage, savoir s’il y en a d’autres qui ont vu comme eux, et faute

(1) In-8°, Alger, 1890.

(2) C. Sabatier, Touat. Sahara , Soudan, p. 3.

(3) Ibid., p. 5.

par M. Déporter de nous fixer à ce sujet, on n'utilisera le plus souvent ces itinéraires qu’à titre de simple i enseignement, quand ils combleront les lacunes de Larth et non quand ils contrediront ses informations. »

Une faute grave de M. Déporter est d’avoir traduit en kilomètres les distances accusées par ses informateurs en journées ou heures de marche. Il y a là une précision inquiétante. On se demande dans quelle mesure il a pu substituer son appréciation personnelle à celle des indigènes. « Lorsque, comme M. Déporter, on accompagne ses itinéraires d’une carte, on est tenté, très loyalement d’ailleurs, de tirer sur les itinéraires comme sur un fil élastique, tantôt les laissant se raccourcir, tantôt les allongeant pour permettre une construction cartographique qui concilie les renseignements venus de diverses sources (1). » La carte devient par suite incontrôlable. Ce n’est pas ainsi qu’avait procédé M. Bissuel, qui enregistre comme un simple notaire et indique lui-même dans quelles limites ses informateurs sont susceptibles d’erreur.

L ouvrage de M. C. Sabatier (2), paru en 1891, est au contraire un véritable travail de géographie critique, digne pendant de ceux des d’Avezac, des Daumas, des de Colomb. M. C. Sabatier donne d’abord une note justificative à l’appui de sa carte du Sahara central et méridional. Après une étude générale sur la géographie physique et économique de la région, il étudie les divers tracés de Transsaharien, et donne la

(Il G. Sabatier, p. 9.

('I C. Sabatier, Touat , Sahara, Soudan, in-8°, Paris, 1891.

LA PENETRATION SAHARIENNE

préférence au tracé par Igli. Puis il étudie la question du Touat et du Sahara. En appendice on trouve une note intéressante sur la valeur, la recherche et l’emploi des informations géographiques d’origine indigène, puis des itinéraires indigènes recueillis par l’auteur et déjà en partie connus. Malgré certaines exagérations et quelques illusions en ce qui concerne le rôle économique du Transsaharien et du Touat, l’ouvrage de M. C. Sabatier conserve une réelle valeur.

L’utilisation des informations indigènes peut encore fournir nombre de documents. M. le capitaine Fariau a publié dernièrement un itinéraire du Kheneg-el- Hadid au pays d’Adar (1) d’après le Targui Mohamed Ould Ali ben Besis, qui donne de très intéressants renseignements sur le Mouydir ; il est accompagné de deux cartes, dont l’une est due au Targui lui-même, qui l’a dessinée d’une main sûre, rapidement et sans hésitation. Enfin le Bulletin cle la Société de Géographie d'Alger a publié (2) quelques indications dues au Naïb des Kadrïa d’Ouargla sur l’itinéraire d’Hassi-el-Mongar à Insalah, complétant les informations de MM. Le Chatelier et Déporter.

Parmi les ouvrages scientifiques et les travaux d’ensemble publiés sur le Sahara, il convient de mentionner en première ligne l’ouvrage de M. H. Schirmer(3). Cette thèse magistrale a contribué, plus qu’au-

(1) Bull. Soc. Gêogr. d’Alger, 1899, p. 181.

(2) Bull. Soc. Géogr. d’Alger, 1899, p. 197.

(3) H. Schirmer, Le Sahara, in-8, 1893.

cun autre livre, à rectifier et à préciser les idées répandues dans le public sur la géographie du Sahara. Les idées de M. Schirmer sur la géographie physique et le climat sont aujourd’hui admises par tout le monde et ne soulèvent plus d’objections. Quant à ses conclusions économiques, les objections présentées par M. Fock (1) ne les atteignent en rien. Depuis lors. M. Schirmer a fait entendre à plusieurs reprises son avis toujours autorisé dans les questions sahariennes, traduisant Envin de Dary (2), combattant, en compagnie de M. Foureau, les illusions que quelques personnes nourrissent soit à l’égard des Touareg, soit à l’égard du Transsaharien.

A côté de M. G. Rolland, M. G.-B.-M. Flamand s’est fait une place dans les études sahariennes nonseulement comme explorateur, mais comme géologue et comme archéologue. Il a indiqué les grandes lignes de la géologie du Sahara entre l’Oranie et les premières oasis du Gourara, et fait voir particulièrement la grande extension des terrains tertiaires (dépôts gréseux et caillouteux), analogues à ceux des gour de Bréiûna (3). Il a publié un ouvrage relatif à la géologie et aux productions minérales de l’Oued- Saoura (4), où certains indices, qui méritent confirmation, feraient espérer la découverte de gisements de nitrates. Tl a déterminé l’aire de dispersion des Talha ou gommiers ( Acacia tortilis ) dans le Sahara ora-

(1) Revue des sciences pures et appliquées. 30 octobre 1893.

(2) H. Schirmer. Le dernier rapport d’un Européen sur Chat et les Touareg de l’Aïr, in-8°, Paris, 1898.

(3) Bull. Soc. Gèol. Fr., 1896, p. 891.

(4) In-8°, Alger, 1897, t. à p. des Documents,

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

nais (1), étudié et photographié les sculptures rupestres de la région des ksour.

L 'Exploration du Sahara de M. P. Yuillot (2) est un ouvrage des plus utiles et un répertoire commode, auquel nous avons fait de nombreux emprunts. Il est édité avec soin et accompagné de cartes-itinéraires hors texte, précieuses pour les travailleurs. Malheureusement, les appréciations de l’auteur paraissent avoir été faussées par des idées préconçues, notamment en ce qui concerne le traité de Ghadamès.

L’un de nous a publié, en collaboration avec M. H. M. P. de la Martinière et par ordre de M. Jules Cambon, des Documents sur le Nord-Ouest af ricain (3) qui constituent une sorte de dossier des affaires concernant l’Ouest et le Sud-Ouest de l’Algérie. La question du Touat et les questions connexes y sont étudiées sous leurs divers aspects. On a utilisé, outre les ouvrages imprimés, divers documents des archives du Service des affaires indigènes, des itinéraires européens et indigènes inédits, dont on trouvera la liste à la fin de chaque volume.

La cartographie Saharienne a fait aussi de notables progrès. En 1890 paraissait la carte dite de l’Extrême- Sud, de M. Déporter, à 1/800.000% en 13 feuilles. En 1891, le Service géographique de l’armée entreprenait une nouvelle édition de la carte d’Afrique à 1/2.000.000°,

(1) Algérie nouvelle, 1897, p. 136.

(2) P. Vuillot, L'exploration du Sahara, étude historique et géographique, gr. i n-8°, Paris 1895.

(3) 4 vol. de texte et 1 atlas.

LA PÉRIODE DU PARTAGE DE L'AFRIQUE l?5

sous la direction du capitaine Rouby ; cette édition est en trois couleurs, la planimétrie en noir et en bleu, le figuré du terrain en bistre. C’est la meilleure carte des régions sahariennes que nous possédions. En 1894, le même Service rééditait la carte générale de l’Algérie à l/800.000e en 6 feuilles : les deux feuilles méridionales s’étendent jusqu’à la latitude d Insalah. En 1895, M. P. Vuillot accompagnait son historique des explorations d’une carte du Sahara à 1/4. 000. 000e. De nombreuses cartes accompagnent 1 ouviage que 1 un de nous a publié en collaboration avec M. de la Martinière ; l’une d’elles, à l/l. 000. 000e, qui donne la région touatienne et les itinéraires qui la îelient à 1 Algérie, rectifie utilement pour cette région la feuille correspondante du 1/800. 000e.

En lunisie, la carte a 1,400.000e de la région frontière, carte par itinéraires et renseignements, publiée en novembre 1890 par le commandant Rebillet, complète la lacune dans la géographie de l’Arad entre la carte de reconnaissance à 1/200. 000e et la frontière tripolitaine. Au cours des années 1892 à 1894, M. le lieutenant de Larminat a effectué la triangulation de la région représentée sur cette carte, avec la topographie définitive à 1/50. 000e (1). Enfin la feuille Sud de la carte à 1/800.000° de la Tunisie comprend le Sahara tunisien jusqu’à Ghadamès et une par tie delà tripolitaine; mais les renseignements qu elle contient sont de rares noms indigènes, reliés pai des routes imaginaires, et les endroits désignés

(1) De Laiuwnat, Etude sur les formes du terrain la Tunisie (Ann. de Géogr., 1895-96, p. 386).

dans le Sud de

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

sont entachés de fortes erreurs de position. La carte que M. V. Cornet? a jointe à son travail était destinée à remplacer ce document et à servir de carte de reconnaissance aux triangulateurs et topographes ; elle a servi à améliorer les éditions ultérieures de la carte à 1/800 ,000e (1).

(Ij Bull. Soc. Céogr Paris, 1896. p. 521-5:22.

CONCLUSION

Quelles conclusions tirer de cet historique de la pénétration saharienne?

En résumant tous ces voyages et en les étudiant, on peut se convaincre de la fragilité extrême autant que de la pauvreté de leurs résultats ; si on en excepte la belle et studieuse exploration de Duveyrier et quelques-uns des itinéraires de Foureau (1), pas un seul itinéraire parti du Soudan n a abouti en Algérie, aucune exploration partie d’Algérie n’a dépassé l’Ahaggar ou le Tassili des Azdjer; seule la mission Foureau-Lamy a rompu le charme, parce qu elle a employé des procédés différents. Au point de vue économique, le bilan des entreprises sahariennes est plus misérable encore : « Une énorme dépense d’argent, d’héroïsme, de vies humaines, et comme résultat, néant. Aujourd’hui il n’est pas un Français, pas un Européen, qui fasse directement, par la voie du

(1) Documents , III. p. 13.

LA. PÉNÉTRATION SAHARIENNE

désert, une opération de commerce quelconque avec le Soudan (1). »

A quoi faut-il attribuer ces résultats décourageants? Le problème saharien est-il donc insoluble, et le coq gaulois est-il destiné à gratter indéfiniment ces immensités sablonneuses i2) ?

11 faut convenir tout d'abord que la pénétration saharienne présente d indéniables difficultés. Dans les régions polaires, dans les déserts d'Australie, les difficultés viennent seulement de la nature, non des hommes. Ailleurs, dans les îles de l'Océanie par exemple, on a atfaire a des populations féroces, mais du pont des navires de guerre on peut balayer tout leur domaine. Ici, les difficultés viennent à la fois de la nature et des hommes.

Mais le peu d’efficacité de nos efforts tient aussi à une erreur de méthode. Le i raite de Ghadamès, les projets de Transsahanen, ont faussé les véritables données du problème. Le Sahara semble être d’une valeur économique faible et presque nulle, tant en lui-même que

(1) SCIIIRMER, p. 384.

De Castries, Débats. 17 féviier 1899.

CONCLUSION

comme voie d’accès au Soudan. « Quand la terre sera si pleine d habitants, dit Scott Keltie., cpie tous les autres pays auront été utilisés par l’homme, il restera le Sahara comme dernière ressource. « Cependant, c'est là une opinion et une impression plutôt qu'une vérité démontrable. Le Sahara et le Soudan sont encore trop peu connus pour qu’on puisse se prononcer d’une manière définitive. Si l’ agriculture saharienne n'a qu’un avenir très limité, il n’est pas impossible que le désert renferme des richesses rniné- # raies assez précieuses pour attirer les hommes dans ce pays déshérité. N'a-t-on pas vu les nitrates enrichir les déserts de 1 Amérique du Sud, et la fièvre de for amener les foules dans l’Alaska, plus inhabitable encore que le Sahara africain ?

En admettant même que les explorations doivent aboutir à un résultat négatif, encore faudrait-il les entreprendre. La France, par les traités de 1890 et de 1899, a assumé, un peu légèrement peut-être, vis-à-vis d’elle-même et vis-àvis du monde civilisé, la charge de la plus grande partie des déserts de l’Afrique du Nord. Nous comparerions volontiers les explorations sahariennes aux explorations polaires. L'Angleterre,

LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

0 Allemagne, d’autres puissances encore, dépensent actuellement de fortes sommes pour arriver à la connaissance géographique des régions du pôle Nord et du pôle Sud ; ces explorations sont évidemment sans profit matériel, sans conséquences coloniales et pratiques, entreprises par pur amour de la science. La France ne joue plus qu’un rôle très effacé dans l’exploration polaire ; mais elle a sa tâche scientifique à sa porte, c’est F exploration du Sahara : les Foureau et les Flamand seront nos Nansen et nos Dry gai ski.

Ces explorations elles-mêmes ne deviennent . possibles et fructueuses que sous diverses conditions. D abord, F historique de la pénétration saharienne en fait foi, de même que les sondages artésiens de 1 Oued-Rir ont fait plus pour le Sahara que tous les grands projets de Transsaharien, de même les explorations modestes et bien limitées sont autrement fécondes que les grandes traversées du Sahara de part en part. Il faut qu’une mission ne s’engage que sur des territoires qu’elle se sent capable d'explorer, et ne les quitte qu’après les avoir reconnus le plus complètement possible. C’est graduellement qu’il faudra s’avancer, en prenant comme bases d’opé-

CONCLUSION

rations Tombouctou d'une part, Ouargla, I, .salai, et Ghadamès de l'autre. Ces explorations devront être armées, comme l'exploration Foureau-Lamy et l’exploration Flamand-Pein. Enfin, les explorât,ons devaient, être précédées par l’occupation du Touat et d’Insalah, désormais effectuée. Tenant les oasis du Sud-Ouest, centre de ravitaillement des Touareg, nous pénétrerons facilement dans l’Ahaggar, gardé par une poignée de bandits, et nous reconnaîtrons la route encore inconnue d Insalah à Tombouctou.

Evidemment, ce serait folie cpie do vouloir assume, la charge d administrer directement ces immenses solitudes, de nourrir tous les mendiants nomades et sédentaires du Sahara ; les

. reSSOurces de ‘ Algérie et de la France n’y suffiraient pas. « Si notre objectif (1) est d occuper et à exploiter le Sahara, ainsi que de soumettre la confédération des Touareg comme nous avons pacifie les tribus du Sud algérien, il est clair que nous ne l’atteindrons jamais, dussions-nous couvrir

16 Sahara d’un réseau (le Postes et de bureaux arabes, ce qui serait la plus folle et la plus

(b H. DE Castries, Journal des Débats, 17 février 1899.

la pénétration saharienne

ruineuse des opérations. » Mais le problème saharien peut être compris autrement : 1 objectif

qu’il semble raisonnable de nous proposer est « en premier lieu d’assurer la sécurité du Sud algérien et du Nord soudanais, qt en second lieu celle de deux ou trois voies stratégiques ou commerciales traversant le Sahara du Nord au Sud et reliant l’Algérie à nos possessions du Soudan. Renfermé dans ces limites étroites, le problème saharien comporte une solution. »

Au Touat, quelques officiers intelligents, des goums et des makhzens, recrutés parmi les Chaanba, des Cosaques sahariens, comme ceux dont le général Hanoteau demandait jadis 1 organisation, des troupes indigènes pour lesquelles il ne serait nullement besoin de créer de coûteuses installations, doivent suffire à établir notre domination sur lesksouriensdes oasis. Cette occupation ne doit entraîner aucune réforme, aucune réorganisation administrative du pays. Uimpôt devra payer les frais d’installation : en somme, un léger tribut, une milice locale, des rapports de vassalité, et un simple protectorat exercé par des officiers résidents (1). Les Hoggar, qui nous sont le plus

(1) Documents. III. p. 121.

CONCLUSION

hostiles, devront être mis à la raison par des rezzous, conduits par exemple par les Azdjer ou par les Chaanba d’Ouargla. Chez les Azdjer, nous pourrons sans doute constituer une tribu en maghzen, par exemple les Oraghen qui forment le clan le plus puissant à l’heure actuelle ( 1 j , et gouverner par l’influence payée d'un chef à qui on fournira une subvention et une police locale (2).

Ce qui éclate à tous les yeux, c'est que « les Touareg ne sont forts que de notre apparente faiblesse. » Des témoignages autorisés évaluent à 1.000 ou 1.200 hommes le nombre de guerriers Hoggar, à 300 celui des Azdjer 3). Armés de lances et de fusils à pierre, impuissants à se concentrer sur un point donné à cause des distances, des difficultés d’eau et de pâturage, ils ne tiendraient pas devant quelques centaines d’Européens. A coup sûr, le Sahara ne vaut pas qu’on dépense beaucoup d’hommes ni beaucoup d’argent pour le conquérir, et c'est vers les territoires autrement intéressants qui s’étendent à l'Ouest de l’Algérie qu’il faut surfil Foureau, Mission chez les Touareg, p. '207.

(2) Foureau, Mes deux itinéraires sahariens de 94-95, p. 157 •

(3) Schirmer, p. 420. — Foureau. Bull. Soc. Géogr. Paris- 1891, p. 24.

tout porter nos regards. Mais notre timidité et nos hésitations ont précisément pour effet d’accroître les frais de toutes sortes. Avec ce qu’ont coûté les bordjs de l’Extrème-Sud (Fort Mac-Mahon à lui seul coûte, chaque année, plus de 300.000 francs) (1), il devrait être possible d’être les maîtres de tout le Sahara français. Mais nous nous étions jusqu’ici refusés à chercher la solution là où elle se trouve, à Insalah et à Ghadamès.

« Evidemment, dit M. Foureau (2), on peut trouver que nous nous sommes assez avancés vers le Sud, et que nous n’avons aucun besoin d’entreprendre la conquête d’un pays aussi déshérité que le Sahara. Mais sans chercher à étendre au Sahara nos possessions directes, il est nécessaire d’occuper le Touat et le Tidikelt, d’où partent les pillards qui troublent nos nomades, nos explorateurs et nos convois militaires, c’est œuvre de police et non de conquête. » Notre établissement au Touat et à Insalah est heureusement en bonne voie. A Ghadamès et à Ghat,

( i j Documents , III, p. 348.

[2) F. Fouri-.au, Mes deux itinéraires sahariens de 94-95, p. 157.

CONCLUSION

>1 finit parler haut et ferme, comme le font les Anglais Vis-à-vis de l’Afghanistan par exemple, fi est la vraie et la seule politique, parce que c'est finalement la moins coûteuse.

fin résumé, voici comment il faudrait, à notre avis, sérier les questions sahariennes : achever l’occupation des oasis du Sud-Ouest, puis poser le rail jusqu a l’Oued-Saoura, Laghouat et Touggourt, qu’il doive ou non être prolongé plus” fard jusqu’au Soudan ; en même temps, envoyer des missions armées vers l’Air, vers l’Ahaggar, chez les Aouelimmiden; organiser des maghzen Touareg; enfin, alol's> et alors seulement, étudier s’il

y a lieu la mise en relations avec le Soudan par voie ferrée ou autrement.

Il faut, suivant les régions, employer pour la pénétration les moyens les mieux appropriés

Aous sommes pleins d’admiration pour un Brazza

OU un Binger, soumettant par la douceur et sans tirer un coup de fusil de grands royaumes negres. Mais les explorateurs qui vont à une mort inutile et certaine, à une sorte de suicide, ne rendent aucun service à leur pays ni à la science. L’exploration polaire de Nansen fut plus unie que celle d’Andrée, la mission Rolland plus

LA. PENETRAI ION SAHARIENNE

fructueuse que la mission Flatters. Les résistances que nous rencontrons au Sahara ne peuvent être brisées que par la lorce, mais cette force ne doit pas être hors de proportion avec les obstacles à détruire et les résultats a espérer, les uns et les autres nécessairement médiocres et limités.

errata

Page 3 : L’appel de la note (3) doit être placé après les mots : le colonel Lapie.

Page 39 : La note (lj se réfère à la page 38.

Page 128, lignes 1 et 9 : Au lieu de Djeuven! lire Djenien. !,'C l,gne 2 : Au lie" Tfdjenout, lireTadjenlourt.

Alger-Mustapl

lm>’- Giralt- rue des Colons, 17.

PROGRÈS DE LA PENETRATION SAHARIENNE

Page 1