INTRODUCTION
Le Sahara peut être défini la zone à pluies irrégulières et rares ( moins de 20 centimètres par an) comprise entre la zone des pluies subtropicales d hiver, c est-à-dire les pays méditerranéens, et Ici zone des pluies tropicales d'été, c'est-à-dire le Soudan. Ses limites n'ont rien de précis, et, surtout en l’état actuel des connaissances, ne peuvent être fixées avec certitude.
De cette immense zone désertique, la partie occidentale, epui se trouve au sud du Maroc, et la partie orientale, qui se rencontre au sud de la Tripolitaine, nous intéressent moins directement que la région qui s étend au sud de nos possessions d'Algérie et de Tunisie et se prolonge d’une part jusqu’au bassin du Niger , de l'autre jusqu’au lac Tchad.
Cette vaste contrée elle-même , que les cartes teintent aux couleurs françaises, n'est pas partout également connue. Le versant méridional , celui qui s’incline vers le Soudan, est presque totalement ignoré. Seule,
la moi. lié septentrionale, comprise entre l' Atlas et V Ahaggar, est relativement beaucoup mieux explorée.
La géographie physique du Sahara septentrional , entre l'Atlas et V Ahaggar, est des plus simples . A V Ahaggar ou massif central Targui , composé de terrains cristallins anciens surmontés de roches éruptives et qui parait atteindre 2.000 mètres d’altitude, s’ adossent une série de plateaux gréseux dévoniens, notamment le Mouydir et le Tassili des A zdjer. Une grande auréole de plateaux crétacés, comprenant le Mzab, le Tademayt, le Tinghert, la Hamada-el- Homra, sépare les deux bassins d’ atterrissements du Melrir à l'Est et du Gourara à l'Ouest, recouverts d’alluvions tertiaires et quartenaires. Le bassin du Melrir ou de Vlgharghar, constituant le bas Sahara, s'incline du Sud au Nord ; le bassin du Gourara ou de VOued-Saoura, formant le haut Sahara (700-300 mètres), a sa pente générale du Nord au Sud. Deux grands massifs de dunes, l'Erg occidental et l'Erg oriental, occupent une surface importante dans chacun de ces deux bassins hydrographiques .
La cause de l'aridité du Sahara ne doit donc pas être cherchée dans la nature du sol : il ne diffère pas géologiquement des autres contrées du globe ; il n'est pas, comme on le croyait, entièrement formé de sables ( 1/9 d peine de sa surface), et d'ailleurs les sables sont loin d'être aussi stériles que les plateaux caillouteux ou hamadas. La cause de cette aridité n'est pas non pins te relief ; le Sahara n’est pas une immense plaine comme on se l' imaginait : il a ses montagnes,
ses 'plateaux et ses dépressions ; ce qui domine dans Vensemble, ce sont les plateaux aux couches sensiblement horizontales, traversés par des vallées sèches ou oueds, limités par de grandes lignes de falaises découpées, au profil souvent assez accentué pour recevoir le nom de djebel ou, montagne. « Ce n'est pas le sol infécond qui se refuse à produire, c’est le climat qui le condamne à la stérilité (I). »
Le Sahara septentrional, pour une superficie plus vaste que celle de la France, ne compte pas plus de 300.000 habitants. C'est que la vie sédentaire n'est possible que près des points d' eau permanents , autour desquels on trouve des cultures irriguées, et qui constituent les oasis. Les deux groupes d'oasis situées au Sud de nos possessions méditerranéennes occupent le fond des deux grands bassins d' atterrissements : c'est, clune part, la série des oasis d'Ouargla, de l’Oued-Rir ( Touggourt ), des Zibans (Biskra) et du Djerid Tunisien, dans le bassin du Melrir ; d'autre part, le chapelet des oasis du Gourara, du Touat et du Tidihelt, dans le bassin de V Oued-Saoura . Ces dernières oasis, quoique i une latitude plus méridionale que celles de V Oued-Rir , en forment le pendant au point de vue géographique et sont, comme ces dernières, dans la dépendance naturelle de l'Algérie. Quant aux oasis du Mzab, situées sur le plateau crétacé, elles occupent une situation anormale et en quelque sorte contre nature, qui s'explique par des raisons historiques.
(1) SCHIRMER, Le Sahara, Paris, 1893, p. 23.
« En dehors de ces quelques oasis habitées par des populations sédentaires, le Sahara est vide. Les explorateurs , à la suite de leurs reconnaissances , ajoutent indéfiniment des noms sur la carte de ces solitudes , qui sera bientôt aussi chargée que celle du département: de la Seine ; mais ces noms ne s’appliquent qu’à des puits, à des dunes et à certains accidents de la topographie saharienne ( Ghourd , Gassi, Feidj, Draci, etc.) Les points qu’ils désignent n’ont aucune importance économique ou politique (/). Dans l’immense rectangle compris entre 50° long. W. et 11° long. E., entre 22 0 et 33° lat. N., quelques rares notas sont à retenir parmi ceux qui figurent sur les cartes ; ce sont : Ghardaïa, Ouctrgla, El-Goléa, Ghadamès, Ghat, et surtout le groupement important Tidihelt-Touat-Gourara, prolongé vers le Nord, presque sans solution de continuité, par les oasis de l’Oued-Saoura (2). »
Dans le désert proprement dit vivent des groupes de Berbères nomades, les Touareg. On a coutume de diviser en deux grandes confédérations, celle des Ahaggar et celle des Azdjer, les Touareg que Von rencontre en abordant le Sahara par nos possessions
(1) Pour prendre un exemple, Temassinin, dont le nom revient si souvent dans l’histoire de la pénétration saharienne, est habité par un seul nègre, gardien du puits, qui y vit avec sa famille.
I?) Comte Henry de CaStries, Journal des Débats , 17 février -1899. — Cette observation est particulièrement indispensable pour la lecture des cartes qui accompa nrnt notre travail ; les noms dont elles sont surchargées n’ont d'autre but que de permettre de suivre plus facilement les itinéraires sahariens mentionnés dans le texte, et n’y figurent nullement en raison de leur importance propre.
de V Afrique du Nord. En réalité, le lien qui unit les diverses tribus est très lâche ; les chef s ou amenokal n’ont aucune autorité effective, et personne ne peut sc flatter de parler au nom de la confédération tout entière (. / ). La cohésion est très faible et l'anarchie complète. La vie pastorale ne procurant au désert que des ressources tout à fait insuffisantes , le pillage est admis comme moyen d'existence par toutes les tribus errantes du désert, qui , mourant littéralement de faim, virent dans un état de désordre et de guerre perpétuel. Les nomades sont les véritables maîtres des oasis, qu’ils exploitent et où ils se ravitaillent ; te centre de ravitaillement des Hoggar est Inscilah, celui des Azdjer est Ghadamès.
La valeur économique du Sahara est nécessairement des plus faibles ; il s’y fait deux sortes de commerces : le commerce de ravitaillement et le commerce de transit. Au point de vue du commerce saharien proprement dit, les deux seuls objets susceptibles d'échange sont la datte et le sel. Au point de vue du commerce transsaharien, le désert doit être regardé comme un obstacle aux communications et aux relcr tions commerciales. Cet obstacle n’est pas infranchissable. Des relations ont toujours existé ci travers le désert entre le Soudan et l'Afrique méditerranéenne. Mais on s est bien mépris sur leur importance ; la valeur du commerce total du Soudan à la mer par le Sahara est évalué à environ 9 millions, le mouve-
„■ 11 j* Patl cle confédération des Azdjer » (Foure\u Mis-
chez. lcf Touareg Azdjer, 1893-94, p. 207). « Le pouvoir de 1 amenokal est nul » (Monteil. Revue de Paris, l«r mars 1894).
ment d'un port de vingtième ordre (1). V importance de ce commerce va sans cesse en diminuant, non seulement clans les possessions françaises de P Afrique du Nord , mais aussi en Tripolitaine et au Maroc. Les entraves cm commerce des esclaves et V ouverture des voies de la cote occidentale cl" A frique sont les principales causes de cette décadence, à laquelle on espère remédier par La construction de voies ferrées transsahariennes .
Le Sahara septentrional, entre l'Atlas et l' Ahaggar, a été le théâtre de tentatives d' exploration et de pénétration parties de nos colonies de V Afrique du Nord. Ces tentatives se présentent sous trois formes principales. On peut rechercher uniquement le progrès des connaissances géographiques , dresser la carte de territoires inconnus , recueillir sur le sol, le climat , les populations des renseignements de tous ordres, sans viser le moins du monde à s'établir dans la, contrée. On peut avoir pour objet l'occupation directe ou indirecte des régions sahariennes, prendre possession de tel ou, tel groupe d’oasis et y établir l'autorité française, que cette autorité soit d'ailleurs exercée par des Européens ou par des indigènes. On peut enfin se livrer à des entreprises culturales, chercher à reconnaître et à exploiter des richesses minérales, s'efforcer de nouer des relations commerciales et de créer un mouvement d' échanges . Ces trois modes de pénétration
(1) C’est le chiffre donné par M. ScHIRMER, Le, Sahara , p. 366 ; lü millions, dont 8 1/2 pour la Tripolitaine, d’après M. le commandant Rebillet (Revue Olivier, 1896, p. 1154) ; 5 millions d’après M. Foureau ( Mission chez les Touareg Azdjer, 1893-94, p. 205).
peuvent être appelés la pénétration scientifique, la pénétration politique et la pénétration économique. Nous nous proposons de les passer en revue et d'en faire V historique, depuis 1830 jusqu'à nos jours (1).
(1) Nous avons utilisé, outre les ouvrages imprimés, divers documents des archives du Gouvernement général de l'Algérie (Service des Affaires indigènes). M. Rèné de Flotte, l’auteur de la carte du Maroc, nous a prêté son concours amical pour la préparation de nos cartes. Nous lui en exprimons ici toute notre reconnaissance.