‹ Algérie nouvelleChapitre 21 sur 71 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La loi des nationalités.

Préciser la nationalité, pour une bonne politique coloniale, est aussi nécessaire que d’avoir précisé la race adn d’en trouver la loi.

On prétend bien que montrer une loi dans la durée de l’avenir, affectant le destin des peuples, cela serait impossible... Oui, je sais; même cela se dit en musique : « l’avenir n’est qu’à Dieu... » et nul n’ignore que les desseins de Dieu sont impénétrables. Mais vouloir nier à l’homme la vue dans l’avenir, c’est lui refuser la vision du présent, le souvenir du passé, car l’avenir dépend du présent au même titre que le présent résulte du passé. Tout n’est qu’une chaîne dont tous les maillons se tiennent.

Le présent et le passé de la race en disent l’avenir. La notion des phénomènes d’évolution de l’humanité permet qu’on en dégage la loi de

la race, car ces phénomènes sont d’un enchaînement aussi rigoureux que ceux de l’évolution des animaux, des plantes ou de la matière brute et même des réalités que l’on croit les abstractions idéales du calcul. Si je n’écrivais point ici en exclusive matière coloniale, je pourrais me laisser aller à vous montrer « qu’au fond » l’univers sans limites n’est qu’une mathématique infinie. Mais cela nous éloignerait vraiment trop de la race et de la nationalité.

La loi de la race éclaire les faits de la nationalité. On doit la connaître. 11 faut la respecter, si l’on veut que la réaction consécutive à toute action d'une race ou d’une nationalité sur d’autres se fasse en harmonie de conservation et non en désaccord de destruction.

Le public, et même beaucoup de savants, presque tous nos écrivains, ont une vague notion, très confuse, de la race et de la nationalité. J’ai étudié dans le détail nos débats parlementaires sur la politique extérieure et sur la politique coloniale; j’ai analysé tous les discours de nos ministres; j’ai dû noter que le gouvernant et le législateur n’y voient pas plus clair.

On doit cependant nettement distinguer les réalités désignées par les mots : race, nationalité, et cela non en métaphysique, mais en physique, en politique.

Si nous savions, ai-je dit, l’origine des races, peut-être y verrions-nous l’absolu. Mais nous l’ignorons. Nous ne pouvons donc point leur attribuer l’absolu.

Nous savons seulement, répétons-le, qu’elles ont des caractères historiquement constants en relation des actions du milieu, par conséquent d’une fixité qui ne dépend point de la volonté humaine. Sans doute l’une de ces actions, très importante, celle du travail permis par le milieu, comprend un élément variable au progrès de notre science; mais les actions essentielles tiennent uniquement aux conditions non humaines du milieu. Et, en tout cas, même avec ce qui en est modifiable par la volonté humaine, les caractères différentiels des races n’en demeurent pas moins « en fonction de la durée dans le passé des causes qui les ont produits ou maintenus. »

Mais, entendons-nous bien, il ne s’agit en cela que des changements-race.

Or, la réalité-nationalité n’a essentiellement rien de -commun avec la réalité-race . Parce qu’à l’origine historique des groupements humains elle a toujours réuni des individus de même race, cela ne signifie pas que l’identité ethnique en soit une condition. C’est parce qu’on n’a point pris la peine de voir cela que notre politique co-

loniale est incohérente. Les partis s’y battent sur des mots séparés des réalités que désignent ces mots. Les impérialistes, les assimilateurs, les autonomistes discutent sans avoir précisé l’objet de leurs discussions.

Si V assimilation ethnique d’une race à une autre est un phénomène que nous ,avons le droit de dire peu réalisable parce que nous le savons en dépendance de tant de causes contraires et de complication surhumaine, V assimilation politique d’une race à une autre, pour une nationalité commune, est un phénomène beaucoup plus simple.

Comme cela serait nécessaire pour l’assimilation ethnique, il ne faut plus alors que les caractères différentiels des races en action et en réaction disparaissent, il faut simplement qu’il y ait communauté d’intérêts politiques en valeur suffisante.

Il n’y a rien d’absolu dans la nationalité. C’est une réalité qui résulte de conventions humaines, lesquelles centralisent, unifient les intérêts communs d’individus ou de sociétés, en respectant leurs intérêts particuliers. C’est un groupement variable. Elle peut réunir les races les plus diverses quand leurs intérêts essentiels sont mis d’accord, et que, de l’action mutuelle de ces

intérêts, la civilisation a supprimé l’exploitation des faibles.

Que dis-je... peut réunir...

Réunit.

La nationalité française réunit en France même des races diverses. Je dis bien des races. Car si nous avons cherché dans les différences extrêmes l’évidence de la réalité des races, la parenté que leur donne l’unité de l’espèce humaine réunit Ks types extrêmes par des séries très rapprochées l’une de l’autre quoique toujours distinctes; il en est de même des climats : l’unité du globe terrestre les nuance par degrés de l’équateur aux pôles sans pour cela jamais les rendre semblables. C’est pour cela que je dis que la nationalité française réunit en France des races diverses. Entre le Breton et le Provençal il y a autant de différence ethnique, peutêtre plus, qu’entre le Corse et le Sémite algérien. Et si, évidemment, l’Auvergnat n’est qu’un cousin très éloigné du Kabyle, on serait embarrassé de dire à quel titre le Basque l’est moins du Normand, etc., etc...

Aussi longtemps que les gens de langue d’oïl ont voulu prendre le vin des gens de langue d’oc au lieu de l’acheter, il y eut deux nationalités et deux races.

Quand l’achat, et non plus le vol mutuel, est

devenu la règle d’échange entre les hommes du Nord et ceux du Midi, les caractères ethniques différentiels de ces deux sortes d’hommes n’ont point disparu, mais la même nationalité les a réunis dans l’essentiel de leurs intérêts.

Vous direz qu’il y eut beaucoup d’autres causes. Vous ajouterez même que la force a déterminé cette réunion. C’est vrai. Mais l’unification nationale n’a été faite que le jour où la force n’était plus nécessaire pour la maintenir, que le jour où la communauté d’un assez grand nombre d’intérêts la rendait librement voulue par tous.

Je n’écris point la communauté de sentiments, car les races ne se sont pas fondues, unifiées dans une nouvelle race. 11 n’y a pas encore de race française. Personne ne peut dire s’il y en aura jamais une. Les races d’autrefois demeurent. Le félibrige ne chante pas comme les rosati, comme les druides. La race provençale existe et ne veut pas disparaître; la race normande non plus; la bretonne pas davantage. C’est leur politique et leur économie politique seulement qui sont unifiées dans leur nationalité française.

Les sentiments ne sont pour rien dans le phénomène, puisqu’ils demeurent particularités et que nous constatons maintenant même une curieuse reprise de l’esprit régionaliste.

En étudiant ainsi pour tous les groupements humains les faits de la race parallèlement à ceux de la nationalité, on arrive à trouver, comme nous l’avons fait pour les races, la loi des nationalités.

Et c’est :

« Quand augmentent les besoins de produits naturels divers, élargissant les intérêts des sociétés, le nombre des races que peuvent, que doivent réunir, que réunissent les nationalités, augmente dans la même mesure. Car s’il est prouvé que toutes les races peuvent vivre en communauté d’intérêts, il est aussi prouvé que toutes les races ne peuvent vivre dans tous les milieux. »

La nationalité, cela ne veut pas dire que tous les hommes qu’elle groupe doivent pouvoir indifféremment accomplir tous les différents labeurs qu’exige l’intérêt général du groupement, ni accomplir indifféremment ces labeurs dans les différents milieux dont la réunion constitue le domaine national du groupement.

Cela veut dire simplement que, tout en conservant leurs caractères produits des milieux, leurs aptitudes capables des labeurs permis par les milieux, les hommes différents, groupés par la nationalité, se soumettent à des obligations, à des devoirs communs, en garantie d’intérêts, de droits communs.

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