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CHAPITRE XVI

Que doivent être partout, que doivent être particuliérement au Maroc oriental cette bonne administration, ce bon gouvernement exigés par l’argent, cet élément essentiel de la colonisation ?

Ou plutôt que doivent-ils ne pas être? Car la notion du bien à souhaiter nous la trouvons sans nulle chance d’erreur en celle du mal dont nous soutirons. Les qualités que doit réunir une paire de souliers pour être bonne, c’est les cors, les durillons, les œils de perdrix, les talures, écorchures, cals, oignons, échalotes, meurtrissures, poreaux, ongles cassés, courbés, rentrés, incarnés, orteils déformés, atrophiés, moignonnés, et toutes autres beautés, que vous avez tous eu l’occasion d’admirer aux pieds de vos contemporains sur le sable des plages, c’est tout cela qui, par exclusion, vous indique les qualités que vous devez exiger d’une chaussure pour l’éprouver bonne.

Quant à l’expérience vous savez beaucoup de « il ne faut pas » vous êtes bien près de savoir quelques-uns des « il faut » qui feront votre bonheur.

Quand vous aurez, en voyage, dans les pays où l’on mange beaucoup de volailles maigres, beaucoup de mouton suinteux, éprouvé le dégoût de voir paraître toujours sur la table du vulgaire, les carcasses, le plat de poitrine ou les cous, parce que les tables privilégiées voulaient, exigeaient toujours les morceaux de choix, et que dame ! il fallait bien que le reste aussi fut mangé, eh bien! cette notion de : « il ne faut pas s’exposer à être nourri de restes » vous donne, par simple raisonnement d’exclusion, la notion de l’auberge où il faut aller dîner. C’est dans celle où la salle propre et les bons morceaux ne sont point réservés d’ordre et d’office pour un mess.

Ne souriez point en me priant de passer plus vite au déluge, c’est-à-dire au Maroc oriental... Nous y sommes.

Le gouvernement et l’administration du Maroc oriental, c’est le Sultan et le Maghzen du Maroc. En droit. Mais comme le fait ne permet point au Sultan, au Maghzen d’exercer leur droit en faisant leur devoir qui est :

D’assurer l’ordre en pratiquant la police et en

rendant la justice, en nettoyant les rues, en empierrant les routes, en emprisonnant les voleurs, en faisant respecter les contrats, en faisant payer les dettes, en ordonnant la liberté d’un chacun pour qu’elle ne gêne point celle d’autrui...

... Et voilà bien, je crois, tout le programme de la bonne administration et du bon gouvernement que demande l’argent pour s’employer à la colonisation d’un pays...

... Comme donc les circonstances ne permettent pas encore au Sultan ni au Maghzen de remplir seuls tout ce devoir, nous sommes bien obligés de les y aider.

Comment devons-nous remplir cette obligation pour assumer un bon gouvernement, une bonne administration, suivant le principe de l’association qui, à fin du bonheur de tous, harmonise les efforts de tous les éléments en action?

Les éléments en action dont les efforts doivent être harmonisés dans l’œuvre de colonisation du Maroc oriental afin que la France puisse, par l’établissement normal d’un courant régulier d’échange entre ce pays et Oran et Marseille, ne l’oublions point, sont de nombre assez gr#nd, de nature assez diverse, pour que la direction en veuille chez les hommes à qui nous la confierons, de multiples et très spéciales qualités profes-

sionnelles, au premier rang de quoi se doit affirmer une grande souplesse d’adaptation aux emplois simultanés, d’apparences les plus contradictoires.

Ces éléments sont en effet : Les capitaux que l’intérêt de la France exige français. — Les représentants du Sultan, amels et pachas. — L’administration Maghzen personnel marocain, tels que les cadis et les caïds. — L’administration Maghzen personnel européen tels que les gens des douanes, de la grande police militaire de la petite police administrative et des travaux publics.— Les marocains, citadins soumis; ruraux indifférents; guerriers désarmés des tribus; les propriétaires du sol ; les Khamés et les nomades, fournisseurs de main d’œuvre, etc...

Puis les européens, les colons; la main d’œuvre agricole, des petits métiers et de l’industrie; les commerçants, le petit détail et le gros ; le petit fermier et le grand colon ; l’ouvrier mineur, l’ingénieur et le représentant des grandes compagnies, etc...

La tâche est d’harmoniser les efforts de tous ces éléments, en les associant, à fin que,

— Achetées et transportées le meilleur marché » possible, pour la consommation oranaise, pour la consommation et l’industrie métropolitaine, arrivent de Port-Say en port d’Orari et

de Marseille, les plus grandes quantités possibles de viandes, de céréales, de primeurs, de laines, d’alfas et de minerais du Maroc.

— Vendues le plus cher possible, transportées le moins cher possible, pour la consommation marocaine, locale et lointaine, arrivent sur les marchés de Saïdiya, de Martimprey, d’Ahercane, de Foural, d’Ain-Sidi Mellouk, de Taza même, d’Oudjda et autres lieux, expédiées de Marseille et d’Oran, et débarquées à Port-Say, les plus grandes quantités possibles de semoules et farines, de sucres et de thés, et de cafés, de cotonnades et de ferraille.

Eh bien ! quels sont les hommes les mieux façonnés professionnellement pour accomplir ce quasi tour de force, d’associer en intérêt commun des éléments qui, soit manque de logique, soit vues bornées, soit préjugés invétérés, soit mutuelle ignorance les uns des autres, soit calcul incomplet, soit mauvais instinct, soit criminelle habitude, croient trop souvent leurs intérêts contradictoires, exclusifs, de combat.

Enfin, pour préciser, devons-nous choisir ces hommes dans le personnel de M. Lyautey, dans celui de M. Jonnart, ou dans celui de M. Pichon? Devons-nous seconder le gouvernement du Sultan par une administration militaire, coloniale ou diplomatique?

En laquelle de ces administrations, l’argent, les indigènes et les colons peuvent-ils trouver le plus de garanties pour travailler en intérêt commun dans le meilleur accord possible?

Et puisque j’ai commencé ce chapitre en parlant chaussures que je le termine sur le même propos terre à terre.

Pour marcher avec assez de protection et le moins de gêne possible, en faisant tout le chemin nécessaire dans quelle boutique devons-nous acheter nos souliers? Voulez-vous la hotte militaire, la bottine civile ou l’escarpin léger de ces messieurs de la diplomatie?

Même si le mauvais destin voulait que ce fut pour un accueil sans grâce, il me semble que le moins de mal que vous dussiez en éprouver, ce serait avec ce dernier...

En effet...

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