CHAPITRE XVII
Du gouvernement et de l’administration des militaires coloniaux dans la colonisation? Peut- on souhaiter pour la mise en valeur du Maroc oriental un régime comme celui des bureaux arabes.
Rassurez-vous. Je n’écris pas un réquisitoire. Je ne m’occuperai point de rechercher si l’école de feu M. le capitaine Doineau dure encore en Algérie autrement que dans un cauchemar de désagréable souvenir.
Il me serait pénible de croire que des officiers font tuer (mettons font disparaître) des propriétaires indigènes dont ils convoitent le bien; profitent de leur situation souveraine pour acquérir à très bon marché des propriétés, quitte à les faire ensuite gérer par d’obligeants prêtenom; oublient de payer les corvées indigènes; emploient les prestations à leur profit ; méconnaissent les règles de la comptabilité publique
sur Je chapitre des contributions de guerre et des razzias; même, ô peccadille, désagréable seulement pour les maris et les pères, transgressent la loi du Seigneur, où il est dit : « Tu ne convoiteras ni la femme ni la fille de ton prochain », et se les offrent en les faisant passer au bureau.
Non. Non. Toutes ces choses que rêvent les pamphlétaires en mal de scandale, comme on dit si élégamment, ne sont point de mise en mon ouvrage. Car ce n’est point l’abus exceptionnel, le drame plutôt rare, le crime accidentel qui peuvent être considérés comme des arguments rédhibitoires contre l’emploi de telle ou telle collectivité pour telle ou telle besogne.
De ce qu’il ait suffi à des mutins de dire à un général, à un colonel : « Si tu tiens à ta peau, rentre toi », nous serions absurde si nous tirions cette conclusion que généraux et colonels tenant beaucoup à leur peau l’on devrait faire conduire les régiments au feu par les gens qui tiennent le moins à leur peau, c’est-à-dire par n’importe quel aspirant au suicide.
De ce qu’il ait suffi à un colonel de voir un peu trop d’argent dans sa caisse pour ne plus savoir compter; de ce qu’un général absorbé jusqu’au surmenage par sa correspondance politique n’ait pas eu le temps de s’occuper régu-
librement de sa trésorerie; et d’autres menus faits de ce genre nous serions certainement ridicule si nous supposions que l’on dut nommer pour contrôler un commandement d’armée en campagne des nouveaux commissaires de la République. On devrait en effet les choisir parmi les parlementaires et quelques procès, quelques condamnations ont prouvé que le choix pourrait être quelquefois très malheureux.
Non. Non. Pas plus que l’exception n’est la règle on ne peut dire qu’elle la confirme. Et si je crois que l’administration militaire coloniale n’est point qualifiée pour présider à la colonisation du Maroc oriental, ce n’est point parce qu’il serait possible de trouver dans cette administration des assassins, des voleurs, des gens de mauvaises mœurs ou des imbéciles, car de ceuxlà, dans toutes les administrations, dans toutes les collectivités on en trouve, puisque toutes les administrations, toutes les collectivités ne sont composées que d’hommes, que de simples hommes.
C’est tout simplement parce que les vertus nécessaires pour qu’un homme soit un parfait militaire colonial ne lui permettent que bien rarement d’être aussi un administrateur même médiocre. Le bon outil; l’outil parfait n’est généralement que pour un seul usage. L’épée n’est
pas une pioche, la baïonnette un bec de plumé, ni le couperet de la guillotine un soc de charrue; et l’exécuteur des hautes œuvres malgré que le sang ne lui fasse point peur, même en cas d’urgence on le voit difficilement dans le rôle d’un accoucheur. Il n’y a que le couteau de l’armée suisse qui serve en même temps à scier, à trouer, à trancher, à raboter, à vriller, à visser, à dévisser, à raser, à papilloter, à diamanter, à friser, à piquer, à peigner, à lisser... et que sais-je encore, même à couper. Mais c’est le couteau de l’armée suisse.
On l’essaya chez nous. Destiné à tant d’usages, l’on vit qu’il ne servait avec avantage en aucun.
Il en est de même pour l’homme dans l’administration militaire coloniale, dans le service des Bureaux arabes.
Mais au lieu de disserter je veux citer.
Et pour répondre à la question qui fait le propos de ce chapitre : « Peut-on souhaiter au Maroc oriental une administration de militaires coloniaux, un régime comme celui des Bureaux arabes », je me contenterai d’une série de notes citant quelques opinions très autorisées rappelant des faits.
Une opinion que je cite est particulièrement violente et brutale, aussi né l’aurais-je certaine-
ment point publiée si elle n’était point celle d’un général, d’un commandant de division coloniale.