‹ Algérie nouvelleChapitre 28 sur 71 · III. — Les officiers jouent un rôle de dupes · texte numérisé non relu

III. — Les officiers jouent un rôle de dupes

C’est d’ailleurs un rôle de dupes que les officiers jouent en ne restant pas strictement dans les obligations de leur métier. '

M. Lyautey m’a écrit sur ce propos des lettres fort suggestives.

Si je voulais f^ire un « joli » scandale je n’aurais qu’à publier une lettre de M. Dyé, qui est beaucoup plus sévère que je ne le serais jamais pour les grands hommes du Comité.

IV. — L autorité militaire a des idées trop... militaires sur les affaires commerciales.

Cette note encore semblera peut-être longue au lecteur pressé. Mais ne l’oublions point ce livre est destiné à des gens d’affaires pour qui l’énoncé d’une opinion, cet énoncé viendrait-il du grand Lama lui-même, a toujours moins d’importance que le fait sur quoi l’on base cette opinion. C’est la référence toujours. J’exprime cet avis que l’administration du Maroc oriental confiée au général commandant la division d’Oran ce serait pour les gens d’affaires une bien mauvaise affaire, car l’autorité militaire a sur les affaires une opinion que ne peuvent admettre les gens d’affaires. Mais mon avis tout seul, énoncé comme cela brièvement ne signifie rien du tout. Il n’a de valeur que si je l’appuie d’une preuve. Et la preuve c’est l’histoire que voici... sur preuves.

La plage du Kiss était désertée. Personne n’osait plus s’y risquer pour acheter aux Marocains leurs céréales

en meilleures conditions qu’à Nemours ou à Marnia. Louis Say s’établit sur cette plage. Il y fait un village. Il y fait un petit port. Pendant la guerre des Beni-Snanen les troupes ont trouvé un précieux point d’appui... avec de l’eau... dans ce village. Le petit port a permis le ravitaillement facile des colonnes. Alors, pour remercier Louis Say de cette création patriotique, M. le général Herson, commandant la division d’Oran, de gré à gré, à des prix que ne permettrait pas une adjudication publique et légale dans une région où il y aurait une autre loi que celle des bureaux arabes, loue à la concurrence le domaine maritime, c’est-à-dire la partie de plage réservée à l’Etat près du Port et devant le territoire de Port-Say. Evidemment la concurrence est l’âme du commerce. Mais il y a deux sortes de concurrence. Et bien certainement celle que M. le général Herson opposait à Louis Say n’était point celle que, pour être bien, honnête je me contenterai de dire la bonne.

Aussi Louis Say proteste. Sa lettre du 10 juillet 1904 est publiée par V Avenir Oranais.

« J’ai créé un courant commercial. J’ai ouvert un nouveau champ d’action à l’initiative de mes compatriotes. J’ai dû lutter pendant quatre ans contre les railleries des habitants de Nemours, contre leurs sarcasmes, contre leur inertie aveugle, contre leur malveillance.

Et maintenant que tout est fait, que les nouvelles voies sont ouvertes, voici les négociants de Nemours qui arrivent pour s’installer gratuitement sur le domaine-maritime de l’Etat et bénéficier de tous nos travaux.

Les négociants de Nemours sont allés vous trouver, mon général. Us ont invoqué une vieille camaraderie du collège d’Oran. Ils se sont donnés à vous pour les champions de la pénétration au Maroc, et ils nous ont peut-être représentés à vous comme des accapareurs. Ils voulaient orga-

% niser une affaire et mettre en jeu votre autorité en la mêlant à une combinaison illicite de concurrence déloyale...

Certes, le domaine maritime de l’Etat est à l’Etat.

Et l’Etat est maître chez lui.

Mais tout le long de la plage du Kiss, Port-Say est le voisin immédiat de l’Etat. Les terrains de Port-Say sont limitrophes du domaine de l’Etat. Et je me demande si l’Etat a le droit de déprécier les terrains de Port-Say en favorisant sur le domaine propre de l’Etat une concurrence illicite et déloyale portant atteinte au commerce de Port-Say.

L’Etat ne me doit pas de faveur.

Mais l’Etat me doit aide et protection par cela môme que depuis quatre ans l’Etat m’a fait payer cher son intervention pour assurer sur la plage du Kiss nos droits de propriété.

L’Etat m’a fait payer des impôts. L’Etat a fait payer des patentes aux négociants de Port-Say. L’Etat m’a fait payer pour mes travaux du port. L’Etat m’a fait payer pour mes transports par mer. L'Etat m’a demandé de construire un bureau pour la douane, je l’ai construit et j’ai payé. L’Etat m’a demandé de construire un bureau des postes et télégraphes, je l’ai construit et l’ai encore payé. L’Etat m’a demandé de payer 800 francs pour assurer l’établissement de la ligne télégraphique, j’ai payé 800 francs. Depuis quatre ans je paie sans discuter. Dès lors je crois avoir des droits, sinon à la bienveillance, du moins aux égards de l’administration...

L’Etat, en donnant à vil prix la jouissance de son domaine maritime à des négociants en grains, déprécie à plaisir la valeur de mes propres terrains au bénéfice d’adversaires qui combattent mon œuvre depuis quatre ans, et qui depuis vingt ans, par peur du maure et par peur des Marocains, avaient déserté la lutte.

D’autre part, mon général, des négociants français et algériens ont suivi avec confiance ma marche en avant, ont répondu à mon appel et ont engagé des capitaux.

L’Etat nous a fait payer le droit de naître. Il n’a pas le

droit de contribuer à nous ruiner. Nous avons créé à Port- Say une ville de Bretons et de marins, une cité commerciale, une centre colonial. Nous avons révélé à l’Etat toute l'importance politique et commerciale d’une petite, plage méconnue, mais destinée et devenir le port d approvisionnement de tout le Maroc oriental.

Nous n’avons pas demandé de garantie d’intérêt à l’Etat. L’Etat doit aide et protection aux capitaux engagés...

Permettez-moi donc, mon général, de venir vous demander aujourd’hui de vouloir bien faire rapporter une mesure administrative prise grâce à l’influence de votre nom.

Cette mesure en laissant le domaine maritime de Port- Say à la merci des négociants de Nemours lèse gravement mes intérêts de propriétaire voisin de ce même domaine maritime de l’Etat et risquerait d’arrêter en plein développement une œuvre de pénétration coloniale au Maroc, dont vous-même, mon général, me félicitiez si chaleureusement dans votre lettre du 3 mars dernier si bienveillante pour Port-Say.

Veuillez agréer, etc...

Cette protestation eut de l’écho.

L'avenir del'Oranie publia notamment, le 31 juillet 1904, un article assez violent, mais dont les dernières phrases ne manquaient point de saveur. Il y était dit :

«... Nous regretterons aussi et surtout que le domaine » maritime de l’Etat n’ait pas été loué au prix de sa va- » leur réelle. C’eût été toujours un peu moins d’argent à » prendre dans la poche des contribuables pour payer une » partie, bien minime il est vrai, désappointements du gé- » néral Herson. »

Et le fait permit à l’opposition d’attaquer le gouvernement sur sa politique marocaine.

On put lire dans la Libre Parole :

« Je prouverai que les dirigeants de la politique franco- » marocaine s’opposent sournoisement et de parti pris à » la pénétration pacifique dont, aux yeux des badauds, ils » affectent d’être les champions. Cette preuve découle des » tracasseries dont est l’objet M. Louis Say qui a précisé- » ment entrepris avec succès une œuvre d’expansion mo- » raie et commerciale en plein territoire chérifien. »

La réponse de M. le général Herson avait été plus que militaire. Il avait écrit à Louis Say :

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que par télégramme en date du 9 juillet 1906 j’avais autorisé provisoirement et à titre exceptionnel un emplacement sur le domaine public maritime du Kiss ; cette installation a été rendue définitive par un arrêté n° 399 pris à la date du 6 août courant...

« Je n’aurais garde d’oublier que vous avez creusé des puits, aménagé des chemins, désséché des marais, toutes choses dont ont bénéficié les divers détachements qui ont campé au Kiss. Mais l’exécution de ces travaux n’avait nullement pour but d’augmenter le bien-être d’une troupe dont la seule présence sur votre propriété a facilité dans une large mesure l’éclosion et le rapide développement du centre du Kiss, dont la création doit être considérée à mon avis, comme une affaire commerciale. »

C’était envoyé... comme disent les troupiers de ce brave général. Aussi M. Herson dut-il être un peu étonné lorsqu’il vit, quelque temps après, que le gouvernement f...ichait la croix d’honneur à Louis Say pour ...cette affaire commerciale.

V. — L'histoire officielle d'une contestation de terrain entre un bureau arabe et un colon.

La constitution de la propriété est réglementée en Algérie par le sénatus-consulte du 22 avril 1863 et par la loi du 16 avril 1897. Lorsque M. Louis Say eut constitué par achats le domaine nécessaire pour la construction delà grande cité maritime, que deviendra Port- Say, il s’adressa aux autorités algériennes pour obtenir ses titres de propriété suivant les prescriptions légales. Il offrait de payer les frais. Le 23 janvier 1904, le gouverneur général lui répondait :

« En vue de permettre la régularisation des opérations » immobilières dans la région où se trouvent vos proprié. » tés, je prie M. le général commandant la division d’Oran » de faire examiner la possibilité de faire procéder aux » opérations d’application du sénatus-consulte dans les » territoires qui avoisinent l’embouchure de l’oued Kiss. »

Le 8 juin 1905, le capitaine Gabon du bureau des affaires indigènes de Marnia, délimitateur pour les opérations du sénatus-consulte, écrit à M. Say « d’avoir la complaisance de lui faire connaître, à titre de renseignements pour les opérations du sénatus-consulte, la superficie des terrains dont il a la propriété, soit particulièrement, soit à titre de communauté ».

Le 16 mars 1906, un arrêté du gouverneur général désigne les tribus des Beni-Menyouch et des Attia pour être soumises à bref délai aux opérations de délimitation et de répartition prévues par le sénatus-consulte.

Le 25 mars 1906, l’administration des affaires indigènes en prévient le public, avisant les intéressés de

faire valoir leurs droits de propriété, et annonçant une seconde publication qui:

« fera connaître la date et le dépôt des procès-verbaux » des opérations, date à partir de laquelle courra le délai » d’un mois pendant lequel les réclamations devront être » formulées à peine de déchéance. »

Signé : Cottenet.

Novembre 1906. Le capitaine Gabon a fini son travail et sa carte, mais il va dans le sud-oranais. Le lieutenant Berreaux le remplace.

26 novembre 1906. Escamotage du dossier (enquête de commodo et incommodo) par le lieutenant Berreaux. Louis Say n’est prévenu que par hasard... et il s’agit de rogner, de morceler son domaine.

19 décembre 1906, protestation énergique de Port- Say. Louis Say écrit au colonel Reibell.

Celui-ci répond le 3 janvier 1907.

Cher Monsieur,

« Je vous remercie de votre lettre du 26 décembre et je m’excuse de n’y avoir pas répondu plus tôt, mais la fin de l'année m’a donné un surcroît de besogne considérable, et je voulais 'prendre connaissance avant de vous écrire , de la réclamation dont vous me parliez. Je suis sur le fond entièrement d’accord avec vous, et mes conclusions seront identiques aux vôtres. Permettez-moi seulement de regretter que certaine violence dans la forme ne risque d’indisposer les membres de la Commission administrative d’Oran. Je crois que votre cause qui est juste et intéressante aurait gagné à être présentée avec modération et sans questions de personnes. Je vous prie de ne pas prendre en mauvaise part ma franchise, qui ne s’inspire que d’une

profonde admiration pour votre œuvre et d’une très grande sympathie pour votre personne.

Votre déünition de ce que devrait être le bureau arabe de Marnia pour réaliser le type d’un état-major colonial est absolument exacte et je l’adopte entièrement. Heureux si je puis arriver à réaliser cette conception grandiose de notre rôle ! C’est en (out cas mon plus vif désir et je vous prie d’en recevoir l’assurance avec l’expression de tous mes vœux pour l’année nouvelle. Je suis votre tout dévoué. Reibell.

Mais le colonel Reibell qui écrivait celte lettre parce qu’il connaissait les réalités de Port-Say, parce qu’il se rendait compte de la nécessité pour la France d’avoir à Port-Say un établissement maritime, non seulement, pour les besoins du commerce, mais aussi et surtout pour les garanties de notre sécurité militaire sur la frontière marocaine, le colonel Reibell qui jugeait ainsi l’utilité de Port-Say en homme raisonnable, en homme logique, en homme de bon sens et en patriote, cet çfficier oubliait qu’il était, qu’il devait être avant tout un officier de bureau arabe.

On prit soin de le lui rappeler, et prudemment il ne l’oublia plus.

On note un phénomène comparable dans la conduite de M. le général Lyautey sur cette même question.

Il télégraphie le 26 janvier 1907 :

« Vous avez dû certainement être inexactement informé, car, en ma connaissance, aucun ordre n’a été donné de ne pas tenir compte des protestations des habitants de Port- Say, et je ne m’explique pas comment cette indication a pu vous être donnée. Du reste ces questions ne peuvent être traitées comme il convient, ni par télégramme, ni par lettre privée, et je vous demande de les réserver pour le

moment où j’aurai l’honneur de vous voir. Je tâcherai de hâter le plus tôt possible. »

Le 10 décembre précédent, il avait écrit à M. Say:

« J’espère bien avoir prochainement l’occasion d aller » voir sur place votre œuvre si intéressante et si fran- » çaise. »

Mais revenu à Oran, l’atmosphère change, ...M. Lyautey ne veut admettre aucun des points de la réclamation de Louis Say.

Extraits de la réclamation de M. Say. Signée par Ferdinand de Zalewski, Aaron Cohen et Derfouf, propriétaires à Port-Say.

1° Défaut d’affichage et de 'publicité légale.

Le dossier de l’enquête est arrivé le 26 novembre, au poste militaire d’Adjeroud situé à 4 kilomètres de Port- Say et à 206 mètres d’attitude.

Deux affiches ont été apposées à l’intérieur du café maure du caïd des Béai Mengouch, mais pas une affiche n’a été portée à Port-Say. Aucune affiche n’a été apposée sur les locaux occupés par l’Etat à Port-Say. Aucun avertissement n’a été apposé ni à la Douane, ni à l’école, ni au bureau des Postes et Télégraphes. Aucun avis, écrit ou verbal n’a été envoyé aux propriétaires de Port-Say. Les européens de Nemours n’ont pas été prévenus davantage.

Les Français propriétaires â Port-Say ou sur le territoire du Kiss (avertis le 19 décembre, six jours avant l’expiration des délais ont été obligés de faire 140 kilomètres à cheval, aller et retour, pour pouvoir aller à Marnia consulter le texte français du procès-verbal de la Commission d’enquête. M. Say et les autres propriétaires de la région n’ont connu l’existence du dossier déposé chez le caïd des

Béni Mengouch que par une parole échappée au lieutenant Béreaux commissaire enquêteur, successeur du capitaine Gabon.

2° Altération par le capitaine Cabon des cartes primitives levées par le service topographique du départ d’Oran.

La carte dressée par le capitaine Gabon pour la Commission d’enquête est en contradiction formelle avec la carte levée à la même époque, au même moment par ordre du gouverneur général de l’Algérie pour le territoire du Kiss et des environs de Port-Say...

Le capitaine Cabon a porté des chemins qui n’existent pas. Ces chemins n’avaient été vus ni constatés ni relevés par M. Bonin dans sa carte initiale au l/4000c, demandée par le gouverneur général de l’Algérie pour avoir tous les détails du terrain. Le chemin n° 4 n’existe pas sur le terrain. M. Say n’a jamais voulu laisser le Bureau arabe ouvrir ce chemin.

L’ancien chemin qui longeait les berges de loue’d Kiss a été coupé par les inondations de l’hiver 1904. Le Bureau arabe a voulu passer sur la propriété de M. Say. M, Say s’y est formellement opposé. Tous les officiers du Bureau arabe du Marnia se sont occupés de cette affaire. M. Birabent luimême, agent-voyer de Marnia a été envoyé au Kiss par le commandant supérieur de Marnia pour relever la coupure du chemin et évaluer les travaux à faire pour la réparer. Enfin le lieutenant Bereaux (commissaire enquêteur, successeur du capitaine Gabon, a fait lui-même un projet de réfections du chemin situé sur la berge de l’oued Kiss.

Quand M. Say a fait remarquer au lieutenant Bereaux la divergence inexplicable des cartes et la surcharge du capipaine Gabon, le lieutenant Bereaux a reconnu qu’il y avait eu une erreur manifeste. (MM. Mellet, Zalenski et le lieutenant Rose étaient témoins de cette déclaration du lieutenant Bereaux, le 20 décembre 1906).

Pour éviter au Bureau arabe l’ennui de refaire le chemin primitif situé sur la berge du Kiss, le capitaine Gabon a

trouvé beaucoup plus ingénieux de tracer ce chemin sur la carte avec 4 mètres de largeur... Le mystère qui s’est fait sur l’enquête et l’affichage mystérieux à l'intérieur du cale maure du caïd semblent n’avoir eu pour but que de couvrir « l’acte » du capitaine Gabon.

3° Modification du Domaine maritime de l'Etat par le co~ pitaine Cabon. Sept hectares de terrain enlevés à M. Say.

En 1903, sur la demande de M. Say, le gouverneur général de l’Algérie a nommé une commission de délimitation du Domaine maritime de l’Etat, présidée par le commandant du génie Ferrand. Le capitaine Cabon trouAC que cette commission a mal placé ses piquets. Le capitaine Gabon prétend que les dunes sont des relais de la mer. Ces dunes sont des terrains d’alluvion surélevés par le vent. Ces dunes sont des terrains de culture couverts par les lentisques. Ces dunes sont dçs terrains de constructions où M. Say a construit des immeubles. Ces dunes sont plantées d’arbres, de pins et de caroubiers. Ces dunes sont nécessaires au dé\Teloppement ultérieur de Port-Say. Ces dunes sont habitées par les indigènes et les laboureurs de M. Say. Ces dunes n’ont jamais été recouvertes par la mer, de mémoire d’homme Ces dunes ont 6 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer. La commission du domaine maritime de l’Etat a agi en parfaite connaissance de cause quand elle a placé ses piquets au pied des dunes. Et le capitaine Cabon pourrait rendre sa théorie grotesque en appuyant trop longtemps sur les exigences des ordonnances de 1810 et 1814. Le chemin inventé par le capitaine Cabon coupait la propriété de M. Say en deux. L’affaire des dunes enlève 7 hectares à M. Say.

4° Les berges de Voued Kiss reculées à l’Est. 3 hectares de terres enlevées à M. Say.

Pour la seconde fois la carte du capitaine Cabon est en contradiction avec la carte du service topographique d’Oran. La carte au l/400Ue de M. Bonin indique un marais. Ce

marais recouvert par les grandes inondations constitue des terrains excellents, comme les prairies de la Loire, à Nantes, après les inondations. Ces terrains sont plantés de tamarins et de peupliers. Ces terrains sont cultivés pendant l’été et couverts de pastèques. Le capitaine Cabon n’indique rien de tout cela, ni marais, ni bois. Le capitaine Cabon porte les berges de l’oued Kiss à 300 mètres à l’Est et enlève du même coup trois hectares de terrain à M. Sa j.

Bref, ce parti pris d’hostilité contre Port-Say, se manifestant par des inventions de chemins coupant les terres et par des empiétements sans raison d’être.

Ce parti pris de malveillance à l’égard de Port-Say se traduisant par des altérations évidentes de cartes administratives déjà publiées et par des modifications apportées au domaine maritime de l'Etat.

Ce parti pris d’ètre désagréable se dévoilant par une infraction flagrante aux règlements d’affichage et de publicité formulés dans la loi du 28 avril 1887, dénotent chez ces commissaires enquêteurs et surtout chez le capitaine Cabon, un état d’esprit tellement étrange que l’enquête semble entachée de nullité.

Dans tous les cas je déclare m’opposer formellement aux conclusions.

J’ai tenu a publier, dans cette note, malgré leur longueur les pièces qui précèdent car l’examen en montrera aux colons qui se proposent de devenir grands propriétaires dans le Maroc oriental, quel sort leur serait réservé si ce pays devenait une simple annexe des bureaux arabes de l’Algérie en général, et de celui de Marnia en particulier.

De la réponse de M. Lyautey je citerai seulement le passage suivant :

« Le plan au 1/4000° dressé par M. Bonniu pour avoir le

développement des environs immédiats de Port-Say ne revêt aucun caractère officiel. Etabli dans un but et un ordre particuliers , il pouvait au gré de l’opérateur reproduire ou négliger les indications qui sont de l’essence même du plan du sénatus-consulte. »

Et voilà qui est encore un peu trop arabe... car l’équivoque est trop permise par cette rédaction ambiguë (( but et ordre particulier » « au gré de l'opérateur ». Cette façon d’écrire n’a qu’une seule clarté, celle qui met en évidence l’esprit du bureau arabe à l’égard des administrations qui ne lui sont point soumises. Le plan de M. Bonin était un plan officiel, de l’agent officiel, d’un service officiel opérant par ordre du gouvernement général dans un but officiel.

Malgré cela le bureau arabe le tient en suspicion ; et l’on a vu dans quels termes!

VI. — Les Bureaux arabes condamnés par la Dépêche Coloniale, journal qu’inspire M. Etienne.

L’administration d’un pays confiée en même temps que la défense et la police aux Bureaux arabes, c’est les pouvoirs judiciaires confondus avec les pouvoirs d’administration et de gouvernement.

Voici ce que la Dépêche Coloniale dit de cette conception dans son numéro du 9 mars 1909.

«Les administrateurs, investis en dehors des grandes villes des attributions judiciaires, jugeraient tout selon les principes de l’équité et tout le monde s’en trou verait mieux.

Cette seconde proposition, si elle était admise, ne constituerait que le masque d’une justice paternelle derrière lequel s’abriterait, en fait, le plus odieux arbitraire administratif. »

M. le général llersoii jugeant souverainement les protestations contre la location de gré à gré du domaine maritime de Port-Say, opérée par lui-même ce n’était sans doute pas le plus odieux arbitraire administratif, car il y en a de plus grave, mais incontestablement c’était de l’arbitraire.

M. le général Lyautey se rendant solidaire du Bureau arabe de Marnia et jugeant lui-même les réclamations portées contre la « fausse topographie » due à ce bureau ce n’est pas davantage le plus odieux arbitraire administratif, mais personne ne pourrait logiquement nier que c’est encore de l’arbitraire administratif.

VII. — Entre militaires. Ceux des Bureaux arabes veulent être les maîtres de tout le monde , même des autres militaires.

J’ai eu l’occasion de rencontrer M. le commandant du génie Ferrand, qui fit partie de la commission de délimitation du domaine maritime à Port-Say. Je lui ai dit comment le.« Bureau arabe » de Marnia tenait en suspicion (parlons officiel!) les travaux de cette commission, et j’ai cité les passages du rapport où l’officier chargé des opérations ordonnées par le sénatus-consulte émettait la prétention qu’il serait légal d’augmenter le dit domaine aux dépens de la propriété privée de Port- Say.

Je regrette de n’avoir pu sténographier [a réponse de M. Ferrand, car c’était, sous la forme la plus courtoise et la plus modérée la condamnation la plus sévère de ce que je voudrais dire l’esprit, les mœurs et l’action des bureaux arabes!

Arrivé d’Oran à bord d’un torpilleur devant Port-Say

(où n’était pas encore terminée l’actuelle jetée brise-lames de l’Est) M. Ferrand ne put prendre terre à cause de la grosse mer. Le torpilleur n’avait pas le droit d’aller attendre une accalmie à l’abri des îles Zaffarines. Par ailleurs il répugnait à M. Ferrand de retourner à Oran et d’ajourner ainsi à une date \ roblématique les travaux de délimitation qu’il savait urgents. Mais, n’y avait-il pas un port à Nemours et ne pouvait-on pas se rendre facilement et rapidement de Nemours à Port- Say, parterre? Quelques dizaines de kilomètres à dos de mule, ce n’était pas le diable. Le torpilleur met donc le cap sur Nemours, on arrive devant le port. Gomme la mer, lorsqu’elle est mauvaise à Port-Say, ne saurait être bonne à Nemours 1 le commandant Ferrand y trouve forte houle, vagues violentes et vents furieux. « Vous voulez débarquer, lui dit-on? » — « Dame, répond-il, ne sommes-nous pas dans un port ? Les ports ne sont-ils point faits pour que l’on y débarque. Le port de Nemours est bien, que je sache, un port! » — « Oui... Mais il y a deux sortes de ports en Algérie, ceux où l’on peut débarquer et ceux où l’on ne peut pas débarquer aussitôt que la brise y a quelque force. Nemours par exemple... » Les fantassins, l’avez- vous remarqué? sont très susceptibles quand un marin leur conseille prudence. Ils croient toujours à moquerie... M. Ferrand pour avoir cru que lorsqu’une ville possède un port et le nomme bien un port, on y doit pouvoir aborder, en fut quitte pour un bain complet, ce qui n’était point grave, et pour quelques contusions qui faillirent l’être davantage.

Séché, frotté, pansé, il se met en quête de moyens de

1. Notons que la réciproque n’est point vraie, car certains vents d’Ouest qui balaient Nemours épargnent Port- Say.

transport, aux fins de gagner rapidement Port-Say par la voie de terre qu’il estime devoir lui être plus clémente que la voie de mer. A l’hôtel on lui indique un muletier. Il loue des bêtes, un conducteur, et en route. Il suppose qu’il sera tôt rendu. Mais il avait compté sans la glaise des sentiers, qui par mauvais temps fait de l’escalade et de la descente des chaînes et des pics du Chaïb Rasso un exploit permis aux vétérans seuls de l’Alpinisme !

Et le Bureau arabe de Marnia, direz-vous, dans tout cela vous ne voyez pas que cette belle institution militaire puisse être incriminée le moins du monde! Il faudrait avoir l’esprit aussi pointu que les cailloux des pistes qui relient Nemours à la civilisation pour faire au dit bureau grief de la mauvaise humeur du ciel en pareille occasion. Tout au plus serait-il permis de dire que sans la mauvaise volonté de l’administration (la civile autant que la militaire) les travaux pour le débarquement à Port-Say par tous les temps auraient été achevés et que la commission du domaine maritime n'aurait pas été obligée au périlleux abord et au fatigant voyage par Nemours.

Mais ce n’est point cela que j’ai retenu de ma conversation avec M. le commandant Ferrand, ce n’est point cela qui me faisait écrire au début de cette note que la réponse de cet officier du génie constituait, sous la forme la plus courtoise et la plus modérée, la condamnation la plus sévère de ce que sont l’esprit, les mœurs et l’action des Bureaux arabes en général, de celui de Marnia en particulier.

Le Bureau arabe est une institution spéciale à l’Algérie. La constitution, les lois ni les décrets qui régissent la République n’ont prévu cette administration barba-

resque, cet héritage des turqueries trouvées par nous en Algérie au moment de la conquête. Aussi dans les commissions d’état dont la composition est réglée par les lois constitutionnelles, dans les commissions comme celles qui sont chargées de délimiter le domaine maritime, aucune place n’est réservée aux représentants du Bureau arabe.

Gomme on sait que le caractère des hommes, quelle que soit leur catégorie sociale, ne comporte que très rarement un amour excessif pour le travail, un zèle ardent pour la besogne du voisin, il serait permis de croire que les pachas du Bureau arabe de Marnia devaient se trouver enchantés par ce fait qu’on leur épargnait une collaboration dans une tâche pénible sur leur territoire.

Mais je viens d’écrire le mot qui résume toute leur mentalité, qui explique toute leur conduite, sans la justifier d’ailleurs. On a lu : « sur leur territoire. »

On a dit en physiologie que la fonction fait l’organe. Pour la politique, et l’administration, je crois que l’on pourrait dire en s’inspirant des mêmes principes de biologie que la fonction fait le caractère. Les fonctions politiques et administratives des officiers de bureau arabe offrent des analogies saisissantes avec ce qu’était le rôle des mamelucks délégués par l’odjak dans les gouvernements provinciaux. Eh bien ! les lois naturelles veulent dans les mêmes fonctions les mêmes caractères.

Un officier de bureau arabe dit du cercle confié à son administration : « mon territoire ». Et comme il a sur ce territoire une autorité beaucoup plus considérable que celle dont nos mœurs modernes, dont les mœurs républicaines permettent la délégation à n’importe [quel citoyen dans l’ordinaire de notre vie commune, cette mauvaise façon de parler en disant « mon territoire »

devient très facilement une déplorable façon de penser en considérant ledit territoire, sinon comme une propriété personnelle, toutau moins comme une propriété de classe, de caste, de camarilla, de çof. Et si coupable pensée, dans les cerveaux qui ne sont point d’une matière supérieure et parfaitement saine, peut devenir avec une terrible facilité l’idée directrice de l’action.

Bref, au lieu d’être contents qu’on leur épargnât de la fatigue dans les travaux de délimitation du domaine maritime de Port-Say, les officiers du bureau arabe étaient professionnellement obligés de voir dans ce fait un amoindrissement de leur dignité, une atteinte à leur puissance puisque sur leur territoire on accomplissait une opération de souveraineté sans eux. S’il y a relativement peu de colons dans les régions de bureau arabe il y a beaucoup d’indigènes, beaucoup de sujets avec lesquels on ne discute jamais, à qui ordonner suffit, eh bien! il paraîtrait que le maintien de l’ordre exige que ces sujets voient dans le bureau arabe l’autorité souveraine, intangible, suprême, quelque chose dans le genre de ce que les marabouts proclament les attributs de l’Unique. Cette comparaison divine est-elle exagérée, le Bureau n’en supporterait pas une qui le mettrait audessous du Prophète. « La France, comme Allah seule est grande et, comme Mahomet, Dieu soit loué! Le Bureau seul est sou prophète. » C’est la devise qui convient à ces messieurs.

Mais alors, cet indigène, qui, raide comme fer doit croire que le Bureau seul est puissant, que la toutepuissance est dans le Bureau, quelles idées peuvent naître en son esprit contre ce dogme quand il voit que pour partager la terre, que pour délimiter souverainement le domaine de Dieu appartenant au beylik, à la France,

on néglige le Bureau, que nul officier du Bureau n’est consulté, que pour l’affaire la plus importante qui soit, le partage de la terre, de cette terre qui dure plus que les hommes, de cette terre dont l’existence pour l’avenir se confond avec celle de Dieu, le Bureau ne compte pas !

Et maintenant vous comprenez la mauvaise humeur du Bureau arabe de Marnia lorsqu’il vit commencer les travaux de la commission. Ne pouvant tout de même pas les empêcher, les arrêter, il dut se borner à manifester sa mauvaise humeur par les petits moyens à sa disposition.

Au commandant Ferrand on fit savoir que pour louer des mulets et voyager en territoire militaire on devait s’adresser au Bureau ! !

Parfaitement! à cet officier supérieur, à ce fonctionnaire du Génie chargé d’une mission officielle de délimitation du domaine maritime, qui, pour aller de Nemours à Port-Say louait des animaux chez le muletier de tout le monde et suivait la piste commune, il fut appris que, dans ce territoire militaire, le Bureau devait présider à tout, même à des locations de mulets, même au cheminement des voyageurs!

Quant au muletier indigène on ne lui apprit pas ses devoirs, on les lui rappela, de telle façon qu’il en gardât la mémoire.

Et le commandant Ferrand me disait : — (( Naturellement, quand on est souverain dans un territoire, il est désagréable de voir que des opérations de souveraineté soient confiées à des commissions dont on ne fait point partie. Mais c’est la loi qui règle la composition de ces commissions. La loi n’y fait point de place au Bureau arabe. Tant pis pour lui. C’est à la loi que le Bureau

devait s’en prendre an lieu d’essayer de vexer les membres de cette commission, comme il l’a fait. N’est-ce pas... ridicule de m’avoir cherché noise parce que j’avais loué mes mulets moi-même sans recourir au Bureau pour aller de Nemours à Port-Say suivant mon gré? »

Evidemment, c’est ridicule. L’histoire est ridicule. Et si elle n’était pas typique, merveilleusement topique, éminemmentsuggestive, il serait aussi ridicule que j’eusse perdu tant de lignes à la conter.

Mais ce qui rend insupportables toutes les tyrannies, c’en est moins les crimes scandaleux qui sont toujours relativement rares, que les petits abus, que les « ridicules » excès... qui sont de chaque jour. Ce n’est pas le tigre qui exaspère l’Européen dans la jungle, c’est le moustique, c’est les puces. La crainte d’être assassiné par le capitaine Doineau bien rarement peut glacer les sujets du Bureau arabe, mais quotidiennement des histoires les énervent comme celle des mulets que M. Ferrand n’aurait pas du louer lui-même. Et réfléchissez, je vous prie. Méditez quelque peu. Songez bien que c’est contre un de leurs frères de la grande famille militaire, contre un homme de leur classe, mais non de leur caste, que l’esprit sectaire des gens du Bureau arabe se manifestait ainsi parce qu’une loi métropolitaine par le hasard de son application à leur territoire jetait une ombre sur l’éclat de leur toute-puissance. Et maintenant calculez ce que pèse devant eux... je ne dirai pas l’indigène, le pauvre fellah, le misérable Khammès... mais le colon, quand c’est un électeur sans importance.

C’est pourquoi j’ai trouvé bon de vous montrer le procès des officiers du Bureau arabe de Marina, jugé sur le propos d’une futilité par un officier supérieur, dont le sentiment militaire ne saurait être suspecté.

La mauvaise humeur du Bureau de Marnia contre la Commission de délimitation du domaine maritime de Port-Say eut d’ailleurs d’autres conséquences plus graves que celles de l’histoire saugrenue des mulets de Nemours. Les notes qui précèdent l’ont montrée.

Page 1