CHAPITRE XXXI
Comment l’argent français peut-il être employé dans toutes les affaires de colonisation en général et en particulier dans celles du Maroc oriental et de Port-Say?
11 y a deux sortes de capitalistes; ceux que l’on dit communément les gros, les grands. Autrefois on disait beaucoup plus souvent gros que grand. Si nous en avions le temps, nous pourrions nous distraire un instant pour chercher le pourquoi de ce changement. Est-ce parce qu’autrefois la graisse étant bien portée on voyait l'homme riche très gros, et que maintenant la maigreur étant à la mode, on le voit grand. Peut-être.
Et il y a les petits capitalistes.
Voilà, penseront encore les illustres économistes et les magnifiques publicistes des grands comités coloniaux, des distinctions du genre de celles qui ont fait la gloire de M. de La Palisse.
Oui. Mais rappelez-vous que je tiens, et que, si vous êtes raisonnable, vous devez tenir M. de La Palisse pour le plus grand sage de tous les temps.
Si l’on veut faire œuvre pratique de vulgarisation pour une colonisation pratique, il faut d’abord que l’on distingue nettement que pour mettre de l’argent dans les affaires de colonisation, il y a deux sortes de capitalistes, les gros et les petits, les millionnaires et les médecins économes, les propriétaires d’immeubles et leurs concierges épargnistes.
Cette distinction établie, on voit ensuite comment il est nécessaire que l’on agisse pour que l’argent français s’emploie dans les affaires coloniales.
Il y a les gros capitalistes qui peuvent « faire une affaire » et les petits capitalistes qui peuvent prendre actions, obligations ou parts de commandite. Pour les premiers il suffit que l’on indique les conditions générales des affaires coloniales.
Par exemple, sur le propos du Maroc oriental et de Port-Say, ce que j’ai dit jusqu’à présent dans ce volume, suffirait amplement pour éclairer la volonté d’un gros capitaliste qui aurait ou non le désir d’y aller faire quelque chose. C’est à dessein que j’écris ce mot aller. Car, sachant comme il les sait maintenant les conditions gé-
nérales de la colonisation du Maroc oriental et du développement économique de Port-Say, un gros capitaliste à qui cette notion donnerait Pidée d’employer une partie de sa fortune, ou sa fortune, à une action personnelle dans cette colonisation ou ce développement économique, ce capitaliste pour en savoir les conditions particulières ne lirait plus. Il irait voir.
Quand on veut mettre un million ou même cent mille francs dans une affaire, on ne prend point cette décision à la lecture d’un prospectus ou d’un volume. On va voir.
Mais quand on ne veut prendre qu’une action de cinq cents francs dans une affaire, on ne peut pas dépenser mille francs pour aller voir ; on doit se décider à la lecture d'un prospectus ou d’un volume.
Et c’est pourquoi, voulant celui-ci complet je dois y exposer maintenant les conditions particulières de la colonisation pratique du Maroc oriental et du développement économique de Port-Say, c’est-à-dire montrer la matière sur quoi le capital français peut être employé pour que l’Affaire du Maroc aboutisse, malgré tous les déboires du passé, à bénéfice français dans l’avenir.
Ce m’est en même temps l’occasion de montrer ce que devraient être les différents offices de vul-
garisation coloniale, qui, coûtant si cher au contribuable et aux souscripteurs bénévoles, n’ont aucune utilité pratique.
J’insiste sur ce point. On ne saurait trop insister.
Si je veux mettre cent mille francs dans une affaire de tramways électriques desservant les plaines d’Angad et des Triffas pour leur donner communication rapide et bon marché avec Port- Say, en prenant leur énergie dans une turbine électrogône insta liée sur le cours de la Moulouy a, je dépense mille francs et je vais voir les réalités sur quoi repose l’affaire.
Mais si je veux mettre cinq cents francs dans cette affaire, il faut que je me contente d’un prospectus dont la sincérité, à priori, doit toujours être suspectée en raison directe de l’intérêt que les rédacteurs du dit prospectus, ont à me faire verser mes cinq cents francs dans leur affaire.
Eh bien! un tel prospectus en main, y a-t-il actuellement une organisation quelconque, officielle ou officieuse, où je puisse trouver en certitude le contrôle des affirmations du dit prospectus?
Et cependant un pareil contrôle est actuellement la seule chose nécessaire aux progrès de la colonisation française en n’importe quel pays.
La seule vulgarisation pratique est celle qui
permettra de donner aux épargnâtes français, des notions certaines sur la réalité des « affaires » dans quoi l’intérêt français voudrait qu’ils employassent leurs économies, leurs petites économies. C’est des précisions sur des affaires particulières que l’office colonial, par exemple devrait offrir aux rentiers et non des répertoires de milliers de plantes... avec « les noms latins ».
Et si demain Louis Say présentait au public français les actions d’une société du port de Port- Say, d’une société immobilière de Port-Say, d'une société agricole pour l’exploitation des domaines de Louis Say dans le Maroc oriental et sur la frontière algéro-marocaine, d’une société pour les irrigations de la plaine des Ouled Mansour et dans celle des Triffas, il faudrait que le rentier recevant les prospectus d’émission put aller, soit à Y Office colonial , soit à Y Office du commerce extérieur , soit à YOffice du gouvernement général de l’Algérie qui sont d’Etat, soit à YUnion coloniale , soit au Comité du Maroc , lesquels sont officieux et tout de même d’Etat, et que dans tous ces bureaux, il trouvât, en précision, en netteté, en certitude désintéressée, c’est-à-dire en certitude d’intérêt public, soit la négation, soit la confirmation des réalités invoquées par l’émetteur.
11 faudrait que mon prospectus- a légalisé »
dans tous ces bureaux fût à la disposition du public. Lorsque je dis : « la route d’Oudjda à Port-Say est en plaine avec un seul col très peu élevé à traverser pour franchir la montagne des Beni-Snassen, elle-même fertile » et que j’ajoute : « la route d’Oudjda à Nemours est dans sa plus grande longueur en montagnes arides », il faudrait que les services compétents et à Oudjda, et à Marnia, et à Oran fussent obligés de contresigner mon affirmation. De même lorsque je dis : « il y a 500.000 hectares de bonnes terres dans les plaines de l’hinterland géographique d’appel économique de Port-Say, et lorsque j’ajoute que les parties non irriguées de ces terres sont irrigables. Etc... Etc...
En résumé il faudrait que, pour toutes les régions de nos colonies ou de nos zones d’influence, capables de rémunérer l’emploi du capital français, des dossiers économiques, précis, nettement limités, particularisés, dépouillés de toutes vaines généralités, sur le modèle de celui dont je vais esquisser l’ordonnance, mais complètement explicatifs, alors que le mien ne sera qu’indicatif, patron de robe au lieu de robe, croquis au lieu de tableau> fussent en officiel contrôle et en officielle présentation, non seulement tenus à la disposition mais offerts à la consultation du public dans un Office colonial pratique .