CHAPITRE XXXII
Précisons du point de vue économique la question de la colonisation pratique du Maroc oriental.
En politique, la mer c’est la liberté.
En économie politique, la mer c’est la fortune.
Toute l’actuelle question des Balkans où les gens qui ne voient pas clair aperçoivent tant de complications, tient uniquement dans ce fait que pour être une nation libre la Serbie a besoin de la mer et qu’elle la veut.
Toute la question de la colonisation pratique du Maroc oriental tient uniquement en ce fait que la métropole économique de ce pays, Oudjda a besoin d’un grand port maritime et d’un chemin de fer y conduisant.
Et la solution de la question dans ces deux cas similaires dépend d’une similaire condition.
En politique, c’est essentiellement la puissance militaire qui crée la force.
En économie politique, c’est la puissance d’argent.
Pour avoir la mer il faut à la Serbie une puissance militaire capable de la prendre.
Pour avoir un port maritime et un chemin de fer y conduisant, il faut au Maroc oriental et à sa métropole économique une puissance d’argent capable d’en payer l’amortissement, l’intérêt, les frais et le dividende.
J’écris puissance d’argent, cela signifie celui qui est , en même temps que celui qui n’existe qu’en puissance, la réalité d’aujourd’hui et la réalité certaine, possible ou probable, de demain.
Et, avant de chercher quel sera le meilleur port, quel sera le meilleur chemin de fer, la question devient ainsi : « Y a-t-il richesses, naturelles au Maroc orientai ? L’exploitation actuelle ou future, s’il y en a, peut-elle payer un chemin de fer, un port ? C’est l’étude économique du sol et du sous-sol, plaine et montagne.
Pi •es de cent mille marocains vivent aujourd'hui dans cette région dont Oudjda est la capitale économique.
Leur consommation, leur production actuelles ctje commerce de transit qu’ils font avec les
régions voisines, cela peut-il déjà payer l’agrandissement du port et le chemin de fer de Port- Say ? Et peut-on, avec certitude en escompter le développement? Il ne faut pas, en effet, répéter ici la sottise que nous trouvons si souvent pompeusement exprimée dans les discours, ou formulée dans les écrits de nos plus notoires coloniaux que le chemin de fer crée la richesse. Non. Le chemin de fer ne crée point la richesse. Il permet tout simplement d’exploiter celle qui existe en puissance. Et ce n’est point la même chose. C’est encore une des vérités que chérissait M. de La Palisse.
Si la route de Port-Say à Oudjda ressemblait à celle de Nemours à Marnia, vous pourriez y construire chemin de fer à la douzaine que cela ne créerait pas la moindre richesse.
Jamais on ne verra locomotive passant à côté du roc permettre moisson sur ce roc. Il faut qu’on y trouve mines pour qu’il vaille quelque chose.
Eh bien! entre Port-Say et Oudjda, dans le Maroc oriental, y a-t-il bonnes terres à moisson, et le roc qu’on y trouve est-il roc à mines ?